Deux portraits de Nattier

 

 

 

 

 

Que l’amateur de peinture, très souvent, veuille savoir de qui et de quoi il s’agit, c’est vrai, et légitime. J’ai vu au musée Cognacq-Jay trois portraits de Nattier, peintre quasi officiel de la cour de Louis XV1. Le premier, dit le catalogue, porte au dos une note manuscrite désignant comme son modèle Madame la duchesse d’Artois ; mais il s’agit sans aucun doute, comme le montre la comparaison avec un autre tableau de Nattier, de Marie Geneviève Boudrey, femme d’un commis de finance. Le roi et son fils furent tous deux les amants de cette femme, « une personne d’une rare beauté, dit le marquis d’Argenson dans ses mémoires. Le Roi et le Dauphin l’avaient convoitée en même temps ». Négligée par le roi, qui s’y était pris à deux fois (« Depuis cela, il a demandé sa revanche et a mieux réussi »), son désespoir « fut vite consolé par une liaison avec […] le marquis de Briges, premier écuyer du roi et capitaine de ses gardes, qu’elle devait épouser », dit le rédacteur du catalogue. Les deux autres portraits montrent deux sœurs, Madame de Châteauroux et Madame de Flavacourt, qui furent également toutes deux des maîtresses de Louis XV ; leurs deux aînées l’avaient été avant elles ; « on ignore, dit le catalogue, si la troisième sœur [la sœur intermédiaire], née en 1714, Diane-Adélaïde, duchesse de Lauraguais, accorda ses faveurs au souverain, avant d’être la maîtresse du duc de Richelieu2 ». Les portraits jumeaux de ces deux sœurs cadettes, l’une peinte sous l’allégorie du Point du Jour, l’autre du Silence, furent à l’origine de la fortune de Nattier à la Cour.

Le commentaire ici ressort à la connaissance historique : il dit les circonstances dans lesquelles furent peints ces tableaux, l’histoire de ceux-ci dans les collections ; il renseigne sur le peintre, ses modèles et leurs entours communs : la vie quotidienne à la Cour de Louis XV, telle qu’on peut la connaître par les mémorialistes du temps. Sans lui, le visiteur du musée Cognacq-Jay ne verrait dans « les belles demoiselles de Nesle », (comme les appelle la fille de Nattier dans ses souvenirs sur son père), que deux jolies femmes se ressemblant comme des sœurs jumelles, avec toutes deux les joues très rouges, un sein découvert qui n’est pas du même côté. Que cherche l’amateur d’aujourd’hui, quand il lit un tel catalogue ?3 Peut-être autre chose que l’historien : non pas à savoir pour savoir ; mais à travers les joues très rouges des deux soeurs ou la peau de pêche de Marie-Geneviève Boudrey, à entrer comme directement dans un autre monde, la cour de Louis XV. Ces trois portraits sont comme la chair de l’histoire, morceaux d’une autre réalité, fragments tombés d’une autre planète. Sans doute le catalogue fournit-il une connaissance historique, comme des notes à un texte ancien ; dans la plupart des cas le portrait ne se nomme pas lui-même, il a besoin d’un intermédiaire qui nomme ; les jolies modèles de Nattier n’auraient pas aimé l’idée qu’elles perdraient leur nom dans le futur, elles voulurent, elles aussi, laisser forme et nom. Peut-être même se doutèrent-elles qu’on saurait un jour sur elles beaucoup plus de choses qu’elles n’auraient voulu. Est-ce la faute du tableau ? Le tableau est la lampe ou l’anneau d’Aladin.

Comme un article dans un dictionnaire, un lien sur Internet, comme une porte, il ouvre sur une connaissance sans fin, l’infini du contexte. A partir de la Barque de Dante, comme à partir des Fleurs du mal, en se reportant aux textes parallèles, journaux intimes, journaux tout court, on voit revivre la France du dix-neuvième siècle avec tout son peuple, tous ses artistes, dans leurs sentiments et leurs pensées, leurs relations entre eux, le grouillement d’un instant de l’Histoire du monde : et sans doute tout cela peut-il intéresser le visiteur du Louvre ; c’est une bibliothèque en soi, celle des historiens. Elle est seulement à côté et en dehors du chef d’œuvre, comme un monde virtuel. Mais il est vrai que l’œuvre n’est pas déconnectée de son temps, qu’elle en est comme la métaphore ; qu’elle lance au delà d’elle même vers d’autres documents en appelant d’autres à leur tour. Pourquoi se priver de l’érudition ? 4 On peut en effet partir d’un tableau pour explorer une époque, ou pour exposer ce qu’on en sait. Autre chose est de dire que l’époque est dans le tableau ; ou d’expliquer un tableau par l’Histoire, histoire de la peinture, histoire de l’Esprit humain, histoire progressive ou circulaire, histoire de la science, histoire de la conscience.

 

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1 Catalogue des collections du Musée Cognacq-Jay, musée du XVIII° siècle de la ville de Paris, p. 225. Ed. Paris-musées, Paris 2004.

             2 Ibid., p. 227.

3 Que puis-je vraiment savoir d’un monde ancien ? Rien de plus, dirait Paul Veyne, que du monde d’aujourd’hui. On veut tout savoir de Madame Boudrey, alors qu’on ne peut pas savoir grand chose, en général, de la plupart des gens qu’on rencontre chaque jour.

4 Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire, Ed. du Seuil 1996, p. 305.

 

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