Isaac Harari:à Venise, ou peut être à Our en Chaldée.

 

   

 

 

1.

 

 

Depuis longtemps la peinture d'Isaac Harari m'accompagne. Une recherche ; une projection parallèle, perpétuelle ; permanente comme un cinéma de l'enfance.

 

 

 

Dans ces aquarelles je suis chez moi. J'y reconnais un air ancien, ni languissant ni funèbre, un charme secret ; une dominante colorée au musicale.

 

 

 

J'ai toujours connu Isaac Harari. Il vient d'Alep, via Le Caire. Mais peut être aussi du Caire via Alep. Egypte et Syrie, Mitsrayim, Aram. Nous nous sommes rencontrés dans des siècles précédents, plusieurs fois   dans quel souk, quel désert ? Et là, de quelle Chaldée venus ?

 

 

 

Dans le désert se fondent les origines. C'est un creuset.

 

 

 

Isaac Harari, arami, mitsri. Que représente la peinture, pour un Juif si près de l’origine ? antérieur à la diaspora, antérieur à la coupure de Sfarad et d'Ashkénaz, à l'occident, resté là ? Quelles origines plus anciennes convoque-t il à la surface, à l'épicentre du tableau ? Comme un tourbillon, un gouffre plus ancien que l'homme, que la création elle même. Un vertige.

 

 

 

Le temps commun de la judéité, de son Histoire, mais de façon cryptique, toujours.

 

 

 

Comme la géométrie que volontairement il estompe. On est loin des lignes accusées de ses aquarelles anciennes. Que les arêtes du monde passent dans l'invisible, comme une structure arachnéenne, filigrane, chiffrée.

 

 

 

2.

 

 

 

Une vue de Venise, quatre fois variée : une corniche, deux piliers, où se résume une ville parfaite. (« Pas un centimètre à Venise, dit le peintre, qui ne soit beau ».)

 

 

 

Le seul nom de Venise.

 

 

 

(Venise, Amsterdam. Est ce un hasard si ces deux villes furent juiveries médiévales, au demeurant villes d'eau autant que de terre, suspendues dans l'entre deux. Villes accueillantes aux exilés, instances de départ.)

 

 

 

L'univoque réel aussitôt effacé. Je lui dis en entrant : j'ai pensé voir des tissus de synagogue pragoise. Ou un intérieur de synagogue, avec armoire et rouleaux, grenades d'argent, rimmonim, coiffant les rouleaux de la Loi. D'autres y lisent une Pompéi apocryphe.

 

 

 

Espace ou surface, vide ou plein ? La première aquarelle se creuse ou se bombe, troue le mur. La seconde est le mur lui même. Quel sens est le bon ? De l'espace à la surface ? De la surface à l'espace ?

 

 

 

Ces piliers phalliques, ils apparaissent comme des vides dans l'aquarelle du dessous, aussi, la forme ogive, tantôt fenêtre creuse, une sorte de niche, tantôt rimmon. Cette forme de rimmon, elle se multiplie, est aussi bien coupole, minaret…O grenades des livres sacrés! Pardès ha rimmonim, Verger des grenades. La grenade est un fruit mystique, l'un contenant le multiple, avant l'éclat. Figure de l'esprit créateur, de l'expansion, de la réparation.

 

 

 

L'ambiguïté du vide et du plein, qui est dans le tableau, dit la création elle-même, un travail toujours incertain de soi, peinture ou sculpture, où peindre est aussi gratter, graver, enlever   mettre et enlever.

 

 

 

Parchemins palimpsestes, écriture périlleuse dont le scribe doit conserver en même temps que détruire, effacer sans s'effacer lui même

 

 

 

Parfois, oui, il se sent découragé, se voit tari, puis ça repart toujours, à un moment ou à un autre… La création comme respiration, l'expiration appelant l'inspiration, le plein le vide. Inspiration, aspirations, exsufflation.

 

 

 

Contraction, pour que vide il y ait. Dans le vide, naît quelque chose, un monde. Tsimtsum.

 

 

 

Le père d'Isaac Harari était il cabaliste? Des choses paraissent qui s'étaient dites dans des générations précédentes, se redisent, se complètent. Nulle rupture. Un chant, une écriture obstinée. Ostinato rigore. Le tableau continue le Livre, inscrit et justifie le scribe.

 

 

 

3.

 

 

 

Une peinture vraiment profonde. Qu'est ce, en peinture, que la profondeur ? Une ouverture, une disponibilité infinie à la lecture, à l'identification, la mienne aussi bien.

 

 

 

Ou peut être, la capacité de toucher à l'évidence, à l'unique au contraire. Un paysage de Corot, un enfant de Chardin qui joue au toton. Quelque chose d'irremplaçable. Une image a trouvé sa place, son tikkoun, dans la représentation.

 

 

 

Toujours la cabale : un monde de beauté a volé en éclats un jour, à réparer, reconstituer comme un puzzle, comme les puzzles de Perec.

 

 

 

Profondeur, au coeur et tout au fond de l'espace spirituel, du secret, du toujours là.

 

 

 

Des choses viennent de là bas, de l'origine, qui trouent et accompagnent la superposition des couches, des strates.

 

 

 

Une image dans le tapis, quelque chose à déchiffrer, comme dans les images magiques.

 

 

 

Dans le métro, les affiches collées les unes sur les autres, se décollant par plaques irrégulières.

 

 

 

 

 

4.

 

 

 

 

 

D'où vient que l'imaginaire ici ait tant de richesse, comme un effet de réel ?

 

 

 

Une peinture qui inclut le temps, la pluralité.

 

 

 

De même que le bon peintre, fuyant et variant l'à plat, fait vibrer le mur coloré, Isaac Harari donne aux siens la vibration du temps qui s'écoule.

 

 

 

Ce n'est pas, même s'il use, le temps destructeur dont parle Proust. Ou s'il détruit, ce sont (ici aussi) des arêtes trop vives, blessantes. Emousse les angles, varie à l'infini, civilise. C'est le temps qui a fait Paris, Venise et Prague.

 

 

 

Un temps positif : la nature reprenant l'oeuvre humaine comme la végétation le temple construit dans la jungle. Humanisant l'oeuvre contre l'homme lui-même, estompant une violence originelle de la création, pierres qu'on brise, couleurs pures. Ce qui n'empêche la couleur hararienne d'être vive, comme celle des Byzantins. Une vivacité de vieille ville ensoleillée. Lumière sur Our.

 

 

 

Il a horreur du neuf. Ses maisons neuves ont l'apparence qu’elles auront dans trois siècles.

 

 

 

Dans des tableaux plus anciens j'aperçois de la pierre, de la mosaïque : matières faites pour (se) rassurer   arrêter, figer, peut être, le passage du temps justement. Il faut, disent les aquarelles vénitiennes, créer dans le sens du temps. Eloge du temps qui enlève et redonne, dans la succession des générations. C'est pourquoi Harari estompe et gratte inlassablement, sans crainte de crever le papier. Une imitation du temps créateur.

 

 

 

Tel peut-être l'enjeu.

 

 

 

 

 

 

 

Paris, le 10 juillet 1996

 

 

 

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