Michel Milberger

 

                   

 

 

 

Rendant visite à Michel Milberger, rue Borromée, j'ai relu dans le métro l'article d’Avrom Sutzkever, dans Di goldéné keyt (n°132, 1991). « Nous nous connaissons depuis cinquante ans », m'avait dit Milberger. Eh bien ! c'est comme si Sutzkever, après tant d'années, n'en revenait toujours pas, non seulement de se voir lui même coulé dans le bronze, lisant d'un papier de bronze ses plus beaux poèmes, pour des Leivik et Milosz également de bronze, mais même de connaître un sculpteur, un vrai sculpteur ... « Depuis des années, écrit Sutzkever, j'étais prisonnier des peintres. Je sais maintenant qu'un sculpteur peut animer les pierres ... »

 

 

 

C'est que la familiarité d'un grand sculpteur ne va pas de soi ; il y a moins de sculpteurs que de peintres ; surtout, il y a un étonnement propre à la sculpture ; quelque chose chez le sculpteur ramène forcément aux mythologies, aux textes sacrés, le sentiment plus ou moins aigu d'une transgression capitale : oui, Milberger anime l'argile (le plâtre, le bronze), comme le dieu de la Genèse ; et si, me dit- il, Maillol est un bon sculpteur, un honnête génie, doué du sens de l'espace, Rodin est un génie absolu, prométhéen, un voleur de feu, un demi dieu. Ecoutant Milberger, j'entends à tout instant l'exigence ou le désir de Prométhée. Peut-être est ce pour cela qu'il a la dent dure, Milberger, ou une surprenante indulgence. « Vous aimez Maillol, me dit-il, c'est très bien, n'y renoncez pas ... Moi aussi, dans les années d'après guerre, je préférais Maillol à Rodin ... »

 

 

 

Ce qui obsède Milberger, comme tous les grands sculpteurs, c'est l'articulation et l'unité du corps et de l'esprit ; c'est le corps vivant, comme respiration d'un psychisme, souffle de la vie, lumière de la connaissance, pulsation des affects. Les statues d'argile qu'il modèle inlassablement s'appellent : Espérance, Douleur, Méditation, Désespoir, Colère, Affection, Horrifiée... Une vérité nue de la vie vivante, avant tout mot, et réclamant quand même un mot pour se présenter ... Oui, Milberger anime les pierres. Son visage aussi est en perpétuel mouvement, ses yeux tantôt petits, presque asiatiques, tantôt larges, profonds, méditatifs. Dans le portrait, dans sa statuaire en général, les émotions de Milberger vont à la rencontre de celles de son modèle ...

 

 

 

Son réalisme se réclame de Courbet. Pour le peintre de L’Enterrement à Ornans, le visage n'était pas cône et sphère, ou pas seulement. Tous les formalismes découlent de Cézanne. Dans ses sous bois et ses enfants de choeur Courbet peignait la fragilité vivante, l'instant impalpable. « Pour qu'il y ait art, dit Milberger, il faut un élément mystique. » Tendu vers l'unique, attentif à cerner l'au delà des formes et des mots ; ne négligeant pourtant ni les mots ni le rendu de l'espace. De toute façon, l'espace lui-même, comme le temps, n'est-il pas matière d'esprit ? Un point, un trait font naître l'espace. Dans ses dessins merveilleux il ne faut que quelques traits au sculpteur pour susciter Feyga Hofstein ou Isaac Bashevis Singer, les faire vivre, respirer dans l'espace.

 

 

 

Dans cet atelier peuplé de figures se forge l'éternité. Dans l'éternité tout se répète infiniment, tout est différent.

 

 

 

A chaque tête successivement Milberger rend son nom, évoquant une rencontre temporelle, des anecdotes. «  Je ne sais pas parler de sculpture, me dit-il, de ce que je connais le mieux, je laisse cela aux critiques... Je préfère raconter des anecdotes. »

 

Naturellement, l'anecdote est une sorte de mythe, une façon indirecte de parler de sculpture. La sculpture aussi parle à sa façon. Étrange, plutôt, la place que tient la parole dans l'univers de Milberger. En combien de langues lit-il les poètes ? Combien de visiteurs se sont-ils assis ici, discutant dans leur langue avec cet interlocuteur bienveillant pendant qu'il faisait leur portrait ? La conversation n'est pas gênante, au contraire. Et me voici moi aussi assis là. A tout instant Milberger s'excuse : en français, me dit-il, il n'a pas la parfaite maîtrise des mots. En polonais, yiddish, russe, oui. Dira-t-on que sa sculpture ne parle que ces langues-là ? Mais plutôt que la statue est où la parole manque, en quelque langue que ce soit ; elle dit non seulement ce que Milberger n'arrive pas à dire autrement, mais ce qu'aucune langue ne peut dire.

 

 

 

Une fois de plus l'atelier a dévalé les marches de bois, débordé sur l'appartement du rez de chaussée, de l'autre côté de la cour. Les anecdotes de Milberger remontent le temps, parcourent l'espace. Les figures de plâtre jalonnent sa route, de Varsovie à Moscou, de Paris à Jérusalem. Où a-t-il connu Mickiewicz, Pouchkine, Herzen, Rilke ? Il avoue avoir fait Dovid Hofstein sans l'avoir jamais rencontré, d'après une photo ; mais Feyga Hofstein a formellement reconnu son mari, « dos iz er, c'est bien lui ! »

 

 

 

Qu'est-ce qu'un portrait, pour Milberger sculpteur, dessinateur ? La rencontre est-elle faite pour le portrait ? Ou le portrait n'est-il que le reste de la rencontre, après en avoir été le moyen le plus perfectionné, comme une cérémonie parfaitement efficace, immuable dans tous ses rites ? De toute façon c'est la réalité qui importe, et Milberger est du parti de Picasso : « Picasso, dit il, pouvait tout représenter, il n'a jamais cessé de représenter. » Milberger aussi, même si sa sculpture n'est qu'à la semblance de l'homme, comme d'un microcosme.

 

 

 

C'est pourquoi tout parle ici. Il faut bien que Zalman Shazar, le cabaliste, ou Dzigan, le diseur yiddish, parlent, pour que paraisse leur vérité, à la fois individuelle, collective et universelle : l'âme est parole, mais la parole déborde l'ego.

 

 

 

Capter, donner la vie. Qu'on ne puisse dire : il ne lui manque que la parole ; qu'elle ne manque pas, la parole ! La plupart des gens qu'il sculpte sont des gens de parole : Leyvik, Sutskever, Katsenelson, Sfard, Szulstein, la fleur de la poésie yiddish. Ce qui fait vivre ces visages, c’est la parole hébraïque. Pour nommer ses argiles, Milberger cherche anxieusement des titres, comme si le mot allait, tel le Nom au Golem de Prague – donner, rendre la vie à ces figures mouillées, en attente d'humanité.

 

 

 

Quand Jacques Lifshitz fit, me dit Milberger, une sculpture de la Vierge, il y mit son propre nom et celui de son père, en caractère hébraïques. Il est aussi arrivé à Milberger de faire un Lazare, mais c'est comme Chagall a fait des crucifixions : pour dire, par une sorte de détournement, la souffrance juive. L'espace spirituel, l’ordre de parole de Milberger ne sont pas ceux de la sculptu­re chrétienne d'Europe ; pas plus que ceux, abstraits, de l'art contemporain, que le sculpteur connaît pourtant parfaitement ; ce sont ceux du judaïsme polonais.

 

 

 

Il est l'héritier de générations de tailleurs de pierre, ceux qui inscrivaient noms hébraïques et formules rituelles sur les matsévot des cimetières juifs, demeures de l'éternité ; ses bas reliefs, avec leurs personnages plats, étranges, continuent les mains et les grappes des stèles, tout ici renvoie au Texte. Que Milberger, comme les enlumineurs médiévaux, varie à l’infini le Cantique des cantiques, le sacrifice d’Isaac, le livre de Job, le combat avec l’Ange, atteste une allégeance.

 

Il y a quelque chose d’un scribe de la pierre ou du bronze chez Milberger, une vocation sacerdotale. Sculpteur du martyre, il répare une blessure collecti­ve. Ses bustes, ses statues ont le poids absolu de l'être, ils sauvent tantôt les grandes figures, inscrivant l'unique (« Une épiphanie de l'unique », dit Claude Vigée) , tantôt, dans les argiles surtout, les attitudes saisies au vol, avec sympathie et affection, de gens qui sont quelqu'un et n'importe qui, que ce soit l'enfant dont le modelé visible rend les chairs douces, la jeune fille ou le clochard sur un banc.

 

La sculpture de Milberger tire peut être sa force (indépendamment de son achèvement) de laisser ouvertes toutes sortes de contradictions : entre l'inter­diction judaïque de la figuration et la nécessité religieuse du souvenir ; entre la passion pour l'unique et le sentiment d'une responsabilité collective ; entre un art qui est, d'une certaine façon, funéraire et commémoratif, et l'expression de la vie elle­-même ; entre l'attachement au monde juif et le désir d'universalité. Cette ouver­ture, féconde, rattache Milberger à la problématique la plus aiguë du judaïsme contemporain, aux poètes yiddish qu'il pérennise1.

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             1 Texte paru dans les Nouveaux Cahiers.