« De l’imago romaine aux effigies du musée Grévin ».

 

 

 

 

 

Aperçues, de 1Georges Didi-Huberman

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1.

 

 

 

 

 

 

 

« Résumer m’est une souffrance », écrit Georges Didi-Huberman ; nul évidemment ne pourrait résumer Aperçues. Résumer, c’est couper exemples et illustrations, faire apparaître la seule ligne directrice, l'idée, l'épure, rien de plus. Aperçues est-il bien le livre d’un philosophe ? Chaque fragment, quelle que soit sa longueur, est fait pour vivre par lui-même ; chaque page ou paragraphe, c'est comme une figure de l'unique, de l'individuel. 

 

Le livre de Didi-Huberman hésite (oscille) entre description, récit, commentaire. De toute façon écrire n'a de réalité ici que seconde, l'ébranlement vient du dehors, et c’est celui de l'unique. Ecrire pour mieux voir ce qui se présente ; pour faire voir. « Le genre d’œuvres [écrit l'auteur à propos d'un film de Wang Bing, L’homme sans nom] qui donne l’envie d’écrire la plus pure, la plus simple : marquer par des mots que l’on consent, que l’on reçoit, que l’on est touché, que grâce à ces images on regarde différemment. Il suffirait alors de décrire, aussi modestement que possible ce que je vois dans ce film pour que sa force apparaisse toute seule à celui qui n’en fait pas immédiatement l’expérience et se contente de lire ou d’écouter une description ». 

 

Comment rester philosophe, avec le rêve qu'on a de dire l'unique, de laisser être chaque être, homme ou chose, dans ce qu'il est ? Comment faire, se demande l'auteur, pour que le livre continue à vivre, une fois fermé ? Aperçues, page après page, est fait pour laisser des traces dans l'âme2, provoquer le même ébranlement qu'a provoqué dans l'auteur quelque apparition. Plutôt que de la description, c'est du récit, ici, qu'on se souvient : ainsi de l'histoire d'Alberto Errera, dit Max, qui prit les quatre photos d'Auschwitz, « ce trois fois rien d'images survivantes » ; ou de tel souvenir d'enfance, bouleversant ; du combat d'un survivant de Charlie Hebdo. Dans un autre style, de la querelle moliéresque de Panofsky et de Barnett Newman. 

 

Une machine d'écriture, jamais à court de matière. L’œuvre d'art appelle l'écriture, comme le bâton de Moïse l'eau jaillissante ; mais toute rencontre tout autant, tout ce qui entre dans l'espace de la conscience. Toute apparition lui est bonheur, qui suscite un ébranlement, fait jaillir quelque chose des profondeurs. Il faut être à l'affût, telle est la morale, comme un chasseur, de ce qui se manifeste, venant du dehors, du dedans ; suscitant une écriture vivante ; qui est ici à l’occasion l’écriture la plus intime, celle qui met à nu ; à l'imitation de Walter Benjamin passant de l'analyse philosophique au plus individuel, souvenirs d'enfance, journaux intimes, notations prises sur le vif

 

Quand on refuse le résumé, et de couper les arbres qui cachent la forêt, il faut en effet des maîtres sûrs, indéfiniment relus. Présence obsessionnelle d'Aby Warburg, de Walter Benjamin : deux guides pour s'y retrouver dans la selve obscure, celle de la création artistique, celle des temps présents. La bibliographie qui suit chaque fragment fait exister tout un réseau de livres, d’œuvres, comme jadis les images qui surplombaient le réfectoire des moines, les livres édifiants que lisait le moine chargé de la lecture.  

 

 

 

 

 

 

2.

 

 

 

 

 

Ce qui m'intéresse et me touche dans Aperçues : une rêverie où se coule aisément la mienne. Il y a le cimetière de Prague, avec ses matsévot dont chacune est un individu et une porte voûtée ; beaucoup ont perdu leurs noms. Il y a les vingt-six synagogues de Cracovie devenues église, entrepôt, magasin, clinique, galerie d'art, centre culturel pour sourds muets, etc : portes aussi qui ne sont plus portes, malgré l'inscription hébraïque, zeh hashaar (1b)... Il y a, dans toute la Pologne, les pierres tombales cassées, les morceaux remployés un peu partout, mortier dans une cuisine, pavé, matériau de construction ; des noms il n'apparaît plus ici et là que quelques lettres : noms perdus qui sont autant de vies effacées, disparues kemo shelo hayu, comme si elles n'avaient jamais existé.

 

Les trois cents pages de fragments d'Aperçues sont aussi les matsévot d'un cimetière juif remis en état vaille que vaille, comme celui du shtetl de mon père, les pierres redressées autant qu'on a pu, redevenues portes, avec leurs noms bien lisibles, leurs ciselures immémoriales, grappes et mains ouvertes. Mais que d'absences, que de trous dans les rangs, dans le tseror khayyim, la gerbe des vivants ! 

 

Une sorte d’anthologie possible de soi-même. Un livre posthume, d'une certaine façon, ou anthume. La mort présente, de toute façon  : tout amour (et l'amour de la vie) impliquant le destin d'une coupure ; fatalement se répétera la scène originelle, la mort de la mère ; répétant elle-même des morts plus originelles encore, familiales et non familiales. Une meditatio mortis...

 

Qu’il rêvasse sur une phrase de Lautréamont, table de dissection, parapluie, machine à coudre, on peut prévoir où le conduira la pente de la rêverie : la machine à coudre Singer qui apparaît, piquant et surpiquant, ne peut qu’évoquer la machine mortelle de la Colonie pénitentiaire ; (et je revois la machine Singer de ma mère à moi, dont les rythmes irréguliers, accélérations, arrêts brusques et prolongés, ne me paraissaient pas inquiétants ; plutôt paisibles, comme sa respiration) ; le parapluie, les impers couleur muraille de la boutique de l'oncle, dans une ville pluvieuse, celle des Boutiques de cannelle  ; la table de dissection, celle du médecin légiste, celle de Mengele à Auschwitz ? Un étal de boucher. Le livre, d’être fait de fragments, est plein d’espaces interstitiels, de trous attendant de faire apparaître ce qui eut lieu. Ainsi, dans le W de Perec, deux photos, une griffure sur les murs de la chambre à gaz, des pièces d'échecs en mie de pain. 

 

Et pourtant, plus profondément, tout le livre refuse de pactiser avec la mort. C’est un rêve religieux : que ce qui eut lieu n’ait pas eu lieu, comme seul Dieu peut le faire (dixit Saint Pierre Damien, infiniment répété dans Chestov) ; que le bien efface le mal, la lumière l’obscurité, l’obscurantisme. Méditant sur des phylactères, (souvenirs conservés « dans un coin obscur de ma maison »« Est-ce mon grand-père ? Est-ce mon oncle ? »), comme Philip Roth sur ceux de son père3, Georges Didi-Huberman se sent exclu de ce monde là. « Je n’ai jamais cru à quelque résurrection que ce soit. (Je me contente d’observer des survivances, ce qui est tout autre chose ». C'est vrai que la résurrection des morts, au vingtième siècle, ne va pas de soi. ; mais ça n'a jamais été, dans le judaïsme, beaucoup plus que du folklore4. On sait, dans les textes juifs les plus anciens, à quel point était présente la réincarnation : le dibbouk qu'évoque Didi-Huberman, c'est une âme qui n'a pas trouvé sa place dans l'au delà ; la mort n'est qu'apparence. La résurrection des corps, celle du rêve d'Ézéchiel, celle qu'on voit dans d'Aubigné ou Péguy, n'a pas suscité beaucoup de textes juifs ; beaucoup moins que du côté chrétien, à cause sans doute de la résurrection de Jésus. La réincarnation est une survivance, elle aussi, pas une résurrection...

 

 

On est bien loin du Nachleben de Warburg, survivance et résurgence d'une forme esthétique ou artistique : la rêverie de l'auteur déplace le Nachleben dans ce qu'on pourrait appeler le cloud de la shoah. Il y a des survivants qu'on peut interroger sur ce qu'ils ont vécu, sur le camp ; et puis il y a des survivances – de quoi ? Non pas de ceux qui sont morts dans le camp, dont il ne sort pas grand chose ; mais de gens qui ont vécu avant, dans la longue durée du judaïsme, polonais ou non ; ce qui revit revivait déjà en eux, ils étaient eux-mêmes traversés par le plus lointain, l'originel, par la mémoire du corps, par des gestes, des pulsions. La survivance, le Nachleben que Didi-Huberman trouve dans Warburg et qu'il scrute inlassablement, c’est l’identité de ce qui fait retour d’un âge à l’autre, ce qui échappe à l’histoire ; plus ancien que tout ce qui occidental, chrétien, même juif ; mais peut-être les Juifs en sont-ils plus proches, est-ce dans le passé, ou dans ce qui se transmet depuis, dans la tradition et en dehors. Dans le décousu, le rapiéçage des fragments d'Aperçues, dans ces pages relues, coupées, déplacées, probablement augmentées ou raccourcies, quelque chose revit aussi, comme dans les gestes de la migraine : survivance objective de générations de rapiéceurs, de tout un shmattès (2b)  immémorial. 

 

La survivance pourrait s’appeler résurgence, plutôt que renaissance. Renaissance implique la mort ; résurgence dit quelque chose qui chemine sous la terre et en sort tout à coup, comme les eaux mosaïques, comme la passante baudelairienne, comme ce qu'on a cru voir. Ce dont il s’agit ici, c’est du Netsakh yisrael, l’éternité d’Israël ; expression dans laquelle se symbolise le vouloir-être juif. Georges Didi-Huberman, comme d'autres penseurs juifs, se choisit des intercesseurs, Warburg et Benjamin, des pères plus lointains, Kafka et Freud, qui médiatisent la source juive et la remplacent ; pour s'y retrouver dans la modernité on peut en effet s’en contenter, sans aller directement aux livres, aux rites. Extériorité absolue de la déraison, de l'espérance absurde, du mythe juif en général, éloignement radical d’une culture forclose ; c’est pourtant cette culture forclose qu’ont rejointe Rosenzweig et Scholem, l’ami de Benjamin ; lequel, comme Buber et Agnon, et à la même époque, s’était plongé dans les textes anciens, l'infinie mystique du judaïsme. Le hassidisme est aussi dans Aperçues, ça et là.

 

Une éternité juive à tout instant attaquée, même à la hache, résistant, survie et survivance ; objet d'une longue stupeur, elle aussi souterraine et résurgente, depuis Esther et Job ; stupeur qui dans Aperçues se déplace dans d'autres champs, particulièrement politiques, suscite d'autres personnages : non plus Dieu et le satan, ni le Bien et le Mal ; mais la barbarie et la culture. Dans la Grèce d'aujourd'hui, parcourue par les voyous néo-fascistes, il y a aussi les plus hauts monuments, le Parthénon et le Musée d’Athènes. Derechef, quelle est la responsabilité de Goethe dans le nazisme, de la culture dans la barbarie ? Et de rêver aussi sur Léonard, dans l’intervalle de la Cène et de la Joconde, élaborant le char à faux, autre machine anticipant celles de la Colonie pénitentiaire ; ou représentant, sur une feuille qui est à l’Accademia de Venise, toutes sortes de supplices. « Ah, la beauté, quelle horreur quelquefois ! » Et là aussi il y a une table de dissection, pour le bon motif sans doute ; et le croquis célèbre d'un pendu qui pourrait évoquer ceux d'Auschwitz... 

 

« L’amitié aide tant à voir le monde, à réviser notre vision du monde », écrit l’auteur ; heureusement, il y a l'amitié ; qui soutient l’individu et nie le désespoir, comme une sorte de laïque communion des saints. Sans doute, mais que peut faire l’amitié contre l’irrémédiable, contre la mort des mères, l’injustice absolue faite à l’enfance ? Plus profond, là encore, est un sabbatianisme dont Georges Didi-Huberman n’a peut-être pas pris clairement conscience ; comme un activisme mystique. Dans une page saisissante, il raconte une vidéo qu’il a faite, une sorte de performance : ayant récupéré une tête au musée Grévin, une effigie de cire, il l’a chauffée, faite fondre publiquement. Le visage s’est liquéfié, a disparu, en même temps que le nom, on ne sait lequel : quel acteur passé de mode immortalisait l'imago ? C’était un film ennuyeux, écrit modestement l'auteur ; en même temps, quand les yeux se sont détachés de la tête, le public a poussé un oh ! Comment ne pas voir dans la cruauté, la violence de cette performance une conjuration magique, une transgression religieuse, une façon homéopathique de lutter contre le mal par le mal, celle des disciples de Sabbatay Tsevi ?

 

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1 Georges Didi-Huberman, Aperçues, Ed de Minuit, 2018

1b. zeh hashaar, Ici est la porte (par laquelle passeront les Justes), inscription à l'Est des synagogues, au dessus de l'arche. 

 

2 Dixit le Bernin, à propos d'un tableau édifiant de Poussin (Henri Lewi, La Visite au musée, Actes Sud 2006). Commentant longuement, dans ce même livre, un autre livre de Georges Didi-Huberman, je mets en question l'idée, présente ici aussi, que l’œuvre d'art appelle l'écriture, idée qui justifie l'histoire de l'art, et toute l'entreprise de l'auteur.

2b. shmattès, yiddish: activité de chiffons. 

 

3Philip Roth, L'invention de la solitude ; et voir mon commentaire dans mon Isaac Bashevis Singer, La Génération du déluge, Le Cerf, Paris 2001.

 

4 L’ère messianique verra arriver en Terre sainte, par des couloirs souterrains, les Justes morts ; voir Isaac et Josué Singer, tous deux bercés, dans leur enfance hassidique, par cette histoire.