proses 1.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1. 

 

 

 

 

 

 

 

« Un méli-mélo pas possible, dit à son vis-à-vis la dame assise à une table, de l'autre côté du passage ; et elle ajouta, sans grande nécessité semblait-il, « Je ne te dis pas. » Elle avait les cheveux coupés très court, avec de lourdes boucles d'oreilles de métal sculpté, elle riait très fort en ouvrant grand la bouche ; le vis-à-vis avait une écharpe de soie autour du cou, les cheveux très longs noués à l'arrière en queue de cheval ; tous deux se levèrent enfin et s'en furent, probablement pour quelque répétition au théâtre voisin ; il avait été question de personnage, de dialogue ; et Federigo s'était rapidement persuadé, trop rapidement peut-être, que c'était un couple d'acteurs.

 

 

 

Je restai là, raconta-t-il le soir à Iris, ruminant cette expression si étrange de méli-mélo. Je me rappelai que l'origine en était dans les noms grecs du miel et de la pomme, ce devait avoir été une sorte de compote ou de confiture que les Anciens étendaient sur leur tartine ; mais le souvenir de cette étymologie ne suffit pas à éteindre ma rumination : pourquoi ce méli-mélo me restait-il à l'esprit, quel souvenir y avait-il à ma porte qui voulait qu'on lui ouvre ? Dans ce café je fermais maintenant les yeux, m’efforçant de faire en moi le vide, si tant est qu'on puisse faire le vide, que le vide puisse être fait. J’avais des souvenirs de pommes et de miel, de pommiers et de ruchers, mais aucun ne me revenait à l’esprit.

 

 

 

Il vint, dit-il, d’autres insectes que des abeilles. En quatrième, jadis, il avait dû, pour le professeur de sciences naturelles, faire une collection d'insectes. L'araignée était-elle un insecte ? Elle avait, si ses souvenirs étaient bons, huit pattes, quatre de chaque côté. Combien de pattes avaient la piéride du chou du livre de sciences, les papillons en général ? Le professeur avait intimé à ses élèves de recueillir des insectes ; dans une boite de carton, plate, rectangulaire, on verrait au moins dix insectes différents naturalisés, c'est-à-dire séchés et momifiés, transpercés d'une aiguille, celle-ci fichée dans une lamelle de bouchon elle-même collée sur le carton ; telles étaient les consignes écrites et polycopiées à trente exemplaires que le professeur avait distribuées ; la classe avait deux mois pour s'exécuter. Quel embarras ! Federigo à y repenser n'était pas loin de revivre son tourment d'alors, trente ou quarante ans auparavant : ce n'était pas seulement qu'il ignorait où trouver de telles créatures, animaux, bêtes, êtres vivants, comment les nommer ? Et que deux mois lui paraissaient un délai bien court pour se retourner et y réfléchir sérieusement ; or les insectes lui répugnaient depuis toujours ; ou peut-être depuis un certain jour, quand ses parents l'avaient envoyé pour la première fois à la campagne pour les vacances d'été, dans une ferme qui accueillait des enfants de la ville ; tout avait été plaisir les premiers jours : la source où au réveil il allait puiser de l'eau fraîche pour dans sa chambre s'en débarbouiller ; les champignons dans le grand pré devant la ferme, rosés et mousserons ; le tas de pierres énorme sur la pente, où il faisait des trouvailles dignes des archéologues les plus connus : objets dont la matière et la destination résistaient à tout effort de dénomination ; boites de conserves sans doute reconnaissables, mais aplaties et transmuées, devenues aussi précieuses que le masque d'Agamemnon ; silex assurément taillés au commencement de l'aventure humaine, quand il fallait se défendre des dinosaures, des mammouths, des grands sauriens ; verres polis, restes sans doute de bouteilles colorées qui avaient contenu des filtres ; fragments de granit ou de schiste, peut-être, où brillait du mica, comme autant de diamants ; et il ne se doutait pas qu'un jour, dans la même classe de sciences naturelles, il lui faudrait faire une autre boite encore, une boite contenant dix pierres différentes ; mais ce serait plus facile que de trouver dix insectes. Or pierre et insecte étaient unis par une secrète connivence. Un jour, dans la campagne, pendant ces vacances où le temps s'arrêtait trois mois durant, il s'était assis à terre pour soulever ou pousser une large pierre ; et tout à coup un monde grouillait là tout près, des vers se tordaient, des scolopendres couraient dans tous les sens, un dégoût énorme le remplissait qui le figea avant de le faire fuir ; et un autre jour, s'étant aventuré dans un champ qu'il ne connaissait pas, il y avait là soudain des milliers d'énormes sauterelles vertes ; ce n'était pas la sauterelle qu'il avait connue dès les premiers jours dans les prés, la petite sauterelle brune qu'il s'amusait à emprisonner dans une main mise en coupe, et parfois il lui arrachait une patte ou une autre, pour voir si elle pourrait encore s'éloigner et vivre sa vie, comme avant de le rencontrer... Ces sauterelles d’un vert criard étaient-elles encore des sauterelles, n'était-ce pas plutôt des mantes religieuses ? Tout à coup la campagne n'était plus si rassurante, il valait mieux oublier toutes sortes d'histoires qu'on lui avait racontées, ainsi celle de la vipère rencontrée peu de jours auparavant par quelque enfant en plein village, au milieu du pont, il n'avait plus trop d'envie d'aller se baigner dans la rivière de la forêt, pas même d'y pêcher à la ligne, comme il faisait parfois...

 

 

 

Et où trouvas-tu des insectes, demanda Iris, suffisamment d'insectes ?

 

Il y avait des insectes dans le jardin de mes parents. J'en avais remarqué deux espèces depuis longtemps : la coccinelle et le carabe doré. Je n'aurais pas fait de mal à une coccinelle, naturellement ; et puis c'est un insecte minuscule, qui se prête peu à la naturalisation. Sous ce rapport le puceron rouge lui ressemble, rouge lui aussi, mais plat, avec une sorte de figure noire, des traits d'idole africaine : trop petit, et dégoûtant. Le carabe doré, en revanche, me plaisait, peut-être parce que son nom me rappelait celui du scarabée ; c'est à dire l'Égypte ancienne ; et aussi le conte d’Edgar Poe, que je lisais et relisais avec un si grand plaisir ! Le carabe doré était vert, il brillait au soleil, lui aussi, comme une pierre précieuse ; j'en attrapai une demi douzaine, que je crucifiai sans état d'âme sur des lames de bouchon.

 

Et les quatre autres insectes ? demanda Iris.

 

J'attrapai, avec quel dégoût, à bout de bras, quatre cafards ou peut-être blattes qui avaient jusque là vécu paisiblement dans le garage de la maison. Je les fixai de la même façon sur du bouchon. Je me souviens que presque instantanément ils perdirent presque tous la plupart de leurs longues pattes.

 

Puis je me bricolai une boite avec une pochette de disque. C'était la Cinquième de Beethoven, dirigée par Arturo Toscanini, le premier disque qui fût entré dans la maison, mon frère aîné l'avait offert à mes parents.

 

Et quelle note obtins-tu ?

 

Une mauvaise note. Je n'avais pas respecté scrupuleusement les consignes, et la boite s'était défaite dès que je l'avais remise au prof. Pourtant j'avais bien dessiné la forme, avec tous les rabats ; et je n'avais pas lésiné sur la colle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C'est à ma mère que je dois d'avoir appris à jouer d'un instrument ; ce fut d'abord le violon, puis le piano ; et ce fut par relations.

 

Ma mère achetait chez un certain boucher, il lui donna pour moi des osselets, était-ce de veau, de mouton ? Ces osselets étaient de toute beauté, comme les marrons bruns que je ramassais au pied des arbres, non loin des bogues dentées : beaux comme des violons, comme des trompettes ou des saxophones. Et justement le même boucher avait une fille qui faisait du violon. C'est lui qui nous procura mon premier violon, un violon tout petit ; un jour on aurait la taille plus grande, qui n'était pourtant pas encore le violon des violonistes adultes. Ma mère me confia à une violoniste de l'orchestre municipal, une vieille demoiselle ; quand je me décourageai du violon et passai au piano, elle m'apprit les rudiments du piano, et le solfège. Elle habitait au dessus d'un garage du boulevard, c'était la fille du garagiste.

 

 

J'avais l'oreille juste. Dans les dictées musicales, je faisais peu d'erreurs ; le professeur de musique de sixième, qui nous faisait apprendre des chants, me confiait le rôle de premier chanteur : il jouait l'air sur son violon, je le chantais avec les paroles, le reste de la classe suivait. C'est ainsi que j'appris, en même temps que je le faisais apprendre à mes camarades, le premier couplet de la Marseillaise ; nous le chantâmes en chœur, cette année-là et l'année suivante, à la salle des fêtes de la ville, au début de la distribution des prix. La distribution des prix était alors, pour chacune des écoles de la ville, à la fin de l'année scolaire, une cérémonie importante ; s'agissant du lycée de garçons, et la ville étant chef-lieu du département, il y avait ce jour-là sur la scène de la salle des fêtes des personnalités importantes. Premier chanteur et chef de chœur, j'étais aussi le premier de la classe ; je m'entendais nommer à tout instant, au titre de premier ou de second prix, au pire de premier accessit ; aussitôt entendu mon nom je me levais, et marchant avec dignité, sans regarder à droite ni à gauche, je me dirigeais vers les quelques marches qui faisaient accéder à la scène ; un surveillant m'accueillait, me précédait, me confiait au préfet, à quelque dame âgée et bienveillante, à un notable quelconque ; le même surveillant confiait aussi à cette personnalité les livres qui m'étaient destinés, réunis par un ruban ; c'est elle, cette personnalité, qui me remettait le paquet, non sans y avoir jeté un coup d’œil et avoir prononcé quelques mots : j'étais dûment félicité, pour les bonnes notes qui me valaient une telle récompense, pour la chance que j'avais de recevoir des livres qui m'instruiraient en même temps qu'ils me divertiraient. Hélas ! Je ne voulais déjà être instruit que diverti ; les livres qu'on m'offrait n'étaient que rarement divertissants ; ils étaient offerts au lycée lui-même, appris-je un jour, par des libraires de la ville qui se débarrassaient de leurs invendus. Le seul livre alors reçu que je me rappelle avoir lu et regardé avec plaisir était une monographie minuscule des Massacres de Scio, avec sur une page intérieure une toute petite photo en couleurs de l'immense tableau de Delacroix. C'est la seule fois où je ne fus pas déçu. Je ne pus lire, par exemple, un autre livre dont le souvenir me revient, histoire d'un garçon de mon âge découvrant dans la forêt amazonienne l'existence d'un tatou géant capable d'ingérer en un rien de temps, d'une seule aspiration de son appendice nasal, tous les habitants d'une immense fourmilière, de toutes les immenses fourmilières avoisinantes ; les sciences de la nature, déjà, m'intéressaient peu, je n'avais dans ce domaine ni prix ni accessit. Tous les autres échantillons que je reçus alors de littérature destinée à la jeunesse me tombèrent des mains ; je ne me rappelle pas qu'on m'ait offert ces jours-là un seul classique, même un classique que j'aurais déjà eu lu, comme L'île au trésor, Le dernier des Mohicans, Robin des bois, Les mille et une nuits ; je possédais déjà ces livres, je les lisais et relisais, j'aurais pourtant eu plaisir à ce qu'on m'en offrît alors d'autres exemplaires, n'aurait-ce été que pour les échanger contre autre chose, des timbres ou des images ; les livres de prix que je recevais n'avaient aucune valeur marchande, ils n'auraient intéressé aucun de mes amis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Vous êtes comme moi, lui dit un jour son ami M., le documentaliste, vous ne lisez que des livres out of way ».

 

Qu'était devenu M., quarante ans après ? Il devait, à l'époque, c'est-à-dire aujourd'hui encore, s'il était toujours vivant, être à peine plus âgé que lui. Quand Federigo avait changé de ville, changé de métier aussi, tous deux s'étaient perdus de vue. M. avait dû rester documentaliste jusqu'à sa retraite. Il aurait dû enseigner l'anglais, comme le signalait le grand nombre d'expressions anglaises dont il ornait son langage ; non par snobisme, mais par l'idée qu'il avait que seul l'anglais, dans certains cas et peut-être dans tous, disait les choses de façon à la fois exacte et efficace, car justement imagée.

 

Il avait eu sur Federigo une heureuse influence, si l'on peut parler d'influence d'un adulte sur un autre, et non de persuasion rationnelle. Ainsi l'avait-il persuadé que lire des traductions d'une langue étrangère que l'on avait apprise était absurde et dommageable. Quelle saveur peut-on trouver, lui demandait-il, dans une traduction de Poe, serait-ce celle de Baudelaire, serait-ce celle de Mallarmé ? Il faut, de toute façon, avoir le texte d'origine sous les yeux, et ne pas le perdre de vue. Que la traduction de Baudelaire ne fût pas le texte même que Poe avait créé, en choisissant les mots parmi tous les synonymes, toutes les façons possibles d'exprimer son idée, la chose le troublait au point de l'empêcher de lire ; il lisait donc dans le texte Blake et Melville, Shakespeare et John Donne, sans parler d'énormes romans policiers qu'il faisait venir d'Amérique, qui le reposaient des classiques  ; mais ignorant le russe et l'espagnol il avait lu sans états d'âme Borges et Dostoïevski dans leur traduction française ; il fallait choisir un bon traducteur, c'est-à-dire qui fût aussi un poète, et ne jamais oublier qu'on n'avait pas affaire au texte original ; et se rappeler l'aphorisme bien connu : lire un poème en traduction, c'est comme voir une belle femme nue enveloppée dans un rideau de douche.

 

Ils ne discutaient pas seulement de littérature. Tous deux avaient une passion pour le cinéma. M. était responsable d'un ciné-club de la ville ; il présentait tous les mois aux cinéphiles de S. un chef d’œuvre de tous inconnu, de préférence japonais, allemand, suédois ou hindou, dont il se procurait les bobines par des relations qu'il avait conservées à Paris de l'époque de ses études. C'est ainsi qu'il fit projeter toutes sortes de films out of way, comme L'homme sur la lune (Der Mann auf dem Mond), en version muette avec les intertitres en allemand ; il demanda s'il y avait dans la salle quelqu'un qui connût suffisamment l'allemand pour traduire ; un cinéphile se porta volontaire, qui traduisit à mesure ; à vrai dire, il ne connaissait pas l'allemand assez bien pour comprendre tout de suite, il y avait toujours un temps de retard ; et il ne faisait que des erreurs, comme le constatèrent et le firent aussitôt remarquer nombre d'autres cinéphiles qui, plus savants que le traducteur auto-désigné, avaient été trop timorés ou trop humbles pour se porter volontaires ; il y eut bientôt dans la salle, pour traduire les sous-titres, une bonne demi-douzaine de germanistes luttant pour imposer des traductions parfois différentes du tout au tout ; M. fit interrompre le film dont l'action et les dialogues étaient devenues inintelligibles ; à la surprise de tous il proféra des propos inexpiables : notre ville, dit-il entre autres propos volontairement blessants, ne méritait pas que lui, M., se fût donné tant de mal, depuis des années, pour lui faire connaître les chefs d’œuvre du cinéma mondial ; il avait bien remarqué, depuis bien longtemps, dit-il encore, que les cinéphiles locaux, à la différence de ceux du Quartier Latin, ne soupçonnaient pas ce que pouvait être la spiritualité au cinéma, et Der Mann auf dem Mond venait d'en administrer la preuve éclatante : chacun avait voulu briller aux dépens du chef d’œuvre, écraser ses concurrents ; tous n'étaient que des gougnafiers.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ils marchèrent le long de l'étang immense, qui ne leur parut pas tel. « Le dessinateur des jardins du roi, (dit-il à Iris), comme dans la Cour carrée du Louvre, a dû établir toutes ses mesures à partir de celles du corps humain, du nombre d'or, d'autres chiffres encore que les Anciens savaient et qui se sont perdus ; cela explique que nous nous sentions en harmonie avec le paysage ; non seulement avec le lac qui est un artefact, mais avec les arbres qui pourtant ont grandi depuis, au point que leurs canopées se perdent dans le ciel. Ici, termina-t-il, l'homme retrouve son accord originel avec la nature, avec lui-même ». Elle opina sans dire mot. Ils auraient voulu s'asseoir, mais il ne virent nulle part de banc. Les gens qui venaient pique-niquer le dimanche s'étendaient sur l'herbe, ou ils apportaient des pliants. Pour l'heure il n'y avait personne ; un chien passa en trottinant, allant où il allait.

 

Un chemin tout en haut partait sur la gauche ; ils rejoignirent la ville, une grande rue descendait qu'ils reconnurent comme étant celle du restaurant où ils avaient déjeuné ; ils ne soupçonnaient pas, à quelque distance au dessus de celui-ci, l'existence d'une grande place, avec une église baroque. Il entra, elle l'attendit ; sur la petite place il y avait deux ou trois bancs ; et puis, s'il s'attardait, elle irait jeter un œil à un magasin qu'elle apercevait ; on y vendait, apparemment, des tentures dans le style ancien. Il entra, c'était une grande église claire, ses pas résonnaient comme il allait d'une chapelle à l'autre.

 

De l'autre côté de la nef, au delà des chaises, un touriste américain ou allemand en short, avec une grande barbe noire touffue, photographiait sa femme devant une statue située très haut au dessus d'elle ; la femme était très grosse, sa poitrine était abondante et presque entièrement nue ; elle se pressait contre le piédestal avec une sorte de timidité, présentant son profil, et l'homme barbu prenait d'elle une photo après l'autre. Elle lui parut un peu ennuyée, pour une raison ou pour une autre. Était-ce d'augmenter encore des milliers de photos d'elle prises dans toutes les églises d'Europe ? Ou d'être aperçue par les quelques visiteurs de celle-ci ? Ou de n'être pas absolument assurée de sa beauté, et que la passion photographique de son mari fût légitime ? 

 

Ils visitèrent le Potager du roi. Des jardiniers avaient fait éclore pour celui-ci, quatre siècles auparavant, des roses splendides ; fait naître des fruits d'une saveur sans pareille, même en un temps où chacun, dans villes et campagnes, trouvait dans tous les fruits des saveurs paradisiaques, elles aussi disparues. Ils aperçurent là aussi un ou deux bancs, vestiges peut-être du Potager originel. Au long des allées poussaient de petites fraises, ils se gardèrent bien d'en cueillir : ce jardin était comme un laboratoire, chaque plante y croissait sous des yeux attentifs, chaque fruit attendait d'être mesuré et goûté. « Pour une amélioration continue de la race », expliqua-t-il à sa compagne.

 

Au détour d'une allée ils aperçurent le toit bombé d'un grand bâtiment ancien ; autour d'une table dans la cour des jeunes gens étaient assis, examinant des fruits et des légumes et les dessinant dans de grands cahiers. Ils passèrent sans que nul ne levât la tête. Ils prirent un sentier étroit, traversèrent des buissons touffus, virent une grande porte de métal ouvragé ; elle avait dû jadis être entièrement dorée, il n'en restait que quelques traces qui brillaient au soleil. Iris se pencha sur une inscription, destinée, comme dans Alice, à d'improbables visiteurs. « Louis XIV, l'informa-t-elle, passait par ici, soit venant de l'étang, soit y allant ; sans doute les deux ».

 

À travers les dorures irrégulières de la porte, ils regardaient l'étang qu'ils avaient longé une demi-heure avant. Les bords en étaient toujours aussi déserts ; ils entendirent bruire les grands feuillages, crurent apercevoir le même chien trottinant, retour d'où il était allé ; il paraissait en paix avec lui-même. Ils auraient bien aimé eux aussi pousser la porte, revenir tout de suite à l'étang, repartir par où ils étaient venus ; le château du roi était de ce côté-là, ils avaient suffisamment vu son potager et n'avaient pas très envie de le traverser à nouveau ; les fraises des bois sur les chemins leur étaient interdites, il était tombé quelques gouttes, les bancs étaient mouillés. Mais le beau portail doré était fermé, fermé par un cadenas, impossible de passer par où jadis le roi venait voir ses légumes et ses roses, ou en revenait.