proses 2.

 

 

 

 

 

4.  

 

 

 

Au début de l'exposition il y avait des objets étrusques : vases, pierres tombales, sarcophages, sculptures, même peintures. Des couples déjeunaient en causant, allongés sur des lits ; ils avaient le visage très sombre, rouge brique, le nez droit. Les trouver ainsi juste au début, c'était comme si l'on venait d'entrer chez eux, ou dans la tombe où ils étaient jadis, depuis des siècles, quand les ouvriers ou les pilleurs l'ouvrirent ; des étrangers en grand nombre, amateurs d'art, se pressaient maintenant contre les vitres, décourageant Federigo d'approcher suffisamment pour bien voir ; il décida de revenir un autre jour ; passa rapidement, repérant ce qui l'arrêterait une autre fois, figures mythologiques, casques et armes de gladiateurs ; plus loin, dans une petite salle, il y avait des portraits imaginaires du seizième siècle, Platon l'Athénien, Dante, Saint Thomas d'Aquin, Virgile et Saint Jérome, qu'il put examiner à loisir : le gros du public se trouvait encore devant les Étrusques, les Grecs et les Romains. Virgile et Dante étaient là vêtus comme des contemporains de Marot ou de Ronsard ; l'artiste les avait saisis marchant rapidement, les yeux attentifs à ce qu'ils voyaient : ils ne se laissaient pas admirer comme Saint Jérôme ou Saint Thomas.

 

En sortant, pensa-t-il, il achèterait une carte postale pour Iris ; il trouverait peut-être l'une de ces peintures étrusques qu'il avait vues de loin, une jeune fille en rouge dans la campagne, minuscule, avec des traits un peu effacés, si émouvante ; elle était bien là, mais trop petite vraiment ; il choisit une peinture de vase, un cygne entre deux figures féminines. La caissière était jeune elle aussi, il lui trouva un air de ressemblance avec une figure antique, une jeune femme de Pompéi cherchant l'inspiration au moment d'écrire, suçant son stylet. Quelqu'un qui le précédait achetait un catalogue, des cartes postales, Dieu sait quoi encore ; la caissière n'en finissait pas d'enregistrer, de tout mettre dans un sac en carton, de se faire payer. Un couple un peu âgé choisissait des magnets colorés à coller dans sa cuisine, dans des cuisines amicales. Federigo se poussa en avant, présenta la carte postale, fut lui aussi enregistré et empaqueté. Comme il,payait, il s'entendit interpeller : « Vous n'êtes pas très galant, Monsieur ! » disait l'homme du couple un peu âgé ; « nous étions là avant vous ! » Il se retourna. L'homme le défiait, le menton en avant, la bouche un peu tordue. « Pas du tout ! » dit Federigo assez paisiblement. Et comme déjà il s'éloignait, l'homme dit à sa femme, à haute voix : « Et en plus il ment ! » Il s'enfuit, plein de honte tout à coup ; allant dans les couloirs du Carrousel il pensait qu'il n'aurait pas aimé croiser encore le couple un peu âgé ; il mit sa casquette, à toutes fins utiles, comme si elle devait empêcher qu'on le reconnût ; à l'extérieur, il pleuvait ; étrangement il se justifiait intérieurement, quoique sa honte lui parût absurde. Etait-ce de n'avoir pas répondu à l'insulte, au ton méprisant de la remarque ? De n'avoir pas discuté, essayé de se justifier sur le moment même, de donner ses raisons ? Il est vrai que ces gens étaient là avant lui ; mais ils n'avaient pas fini de choisir, combien de magnets leur fallait-il, pour combien d'amis et de parents ? Il se rappela pourtant qu'un instant il avait hésité : attendre qu'ils aient été à leur tour enregistrés et empaquetés, s'était-il dit, qu'enfin ils aient payé, ce ne serait pas si long. C'était donc en pleine conscience qu'il avait fait le mal. Il manquait de galanterie, en effet. Or il était coutumier de telles pratiques : dans les bureaux de poste, dans les cinémas, partout à vrai dire, il brûlait la politesse aux gens, passant devant tout le monde sans s'inquiéter de l'âge ni du sexe. « Je ne leur ai pris qu'une minute, rien de plus, rien de matériel », s'était-il dit juste après ; « ils ne peuvent dire qu'ils ont souffert, ils n'ont pas été vraiment lésés. Je ne leur ai volé qu'un instant. Ce n'est pas comme si je leur avais pris leurs clefs, un appareil photo. » Mais qui aurait pu dire quel dommage ç'avait été, pour eux, de perdre un instant de leur temps, de leur visite à Paris ? Car c'était, visiblement, des provinciaux ; s'ils achetaient tant de magnets, c'était pour leurs amis et connaissances restés dans leur province, comme des témoignages de leur visite à Paris. « Eh bien, se dit-il soudain, je leur ai fourni un épisode de plus à raconter, le plus intéressant peut-être de leur voyage : un malotru leur est passé devant, au Louvre, dans la queue, mais Dieu merci, Albert ne s'est pas laissé faire, il a élevé la voix et dit ce qu'il fallait dire, et comme le malotru ne répondait pas, il l'a insulté de belle manière ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                     5. 

 

 

Le film leur avait plu.

 

« J'attendais la fin avec inquiétude, lui disait-elle comme ils en sortaient ; je craignais le moment où ils affronteraient les équipes des autres nations ».

 

C'est un film efficace, dit-il sentencieusement ; on s'attache aux personnages, on prend à cœur leurs malheurs, leurs désirs ; globalement, leur rêve d'un bonheur qui compenserait l'échec de leurs existences. Ils existent comme existent beaucoup de gens qu'on connaît, qui ont perdu leur travail ou n'en trouvent pas qui corresponde à ce qu'ils sont ; ou dont le couple cloche ; ou qui ont des enfants qui ont du mal à grandir, une mère complètement folle, à jamais dépourvue d'amour ; ou qui donnent le change, par des paroles menteuses, sur ce qu'ils sont vraiment, sur la force de leur caractère ou sur leur fortune ; ou qui se mentent à eux-mêmes sur le génie qu'ils croient avoir, sans que leurs enfants soient dupes.

 

L'auteur, dit-elle, s'est souvenu des histoires où l'on voit réunis une dizaine de personnages, de préférence trop différents, inconciliables, avec un passé douteux, qui de la même façon doivent oeuvrer en commun ; ils détruiront les canons d'un fort qui empêche une invasion alliée, ou n'importe quelle position inexpugnable de l'ennemi ; ou plus pacifiquement ils conduiront et feront débarquer sur Mars une fusée où leur cohabitation paraissait pourtant impossible ; et pourtant l'équipe arrive à ses fins, et le public sort de la salle réellement heureux, comme si l'échec de l'entreprise eût dû être pour les spectateurs une souffrance comparable à celle des personnages du film.

 

« C'est une idée généralement acceptée, dit-il, que ce qui sauve à tout coup de la dépression, de la tristesse en général : tristesse d'un échec, de l'échec d'une existence individuelle, tristesse même de l'individuation, de la condition humaine ; que ce qui sauve, donc, c'est de participer à une œuvre collective ; dans le film, la victoire surprenante ou trop attendue de la petite équipe suscite dans celle-ci une joie délirante, comparable seulement à celle qu'on éprouverait devant un événement cosmique ou astronomique, comme par exemple de voir évitée miraculeusement le choc de la terre et d'un astéroïde ; et cette joie éclate ici en pleine nature, à l'aube, au moment précis où le soleil se lève sur l'océan ; une joie jusque-là réprimée qui était comme un affect immense à dénouer, à laisser exploser, où il y avait aussi sans doute de la tristesse, la tristesse de tant d'échecs ; comme il en est des foules, au Japon, qui vont voir le soleil se lever derrière les montagnes, tel un Bouddha de compassion. »

 

 

 

« C'est qu'il est également acquis, dit-elle, que c'est une bonne chose de libérer ses affects, quels qu'ils soient, amour et haine, joie et tristessese ; de dire ce qu'on a sur le cœur ; à quoi s'occupent dans le film tous les personnages de l'histoire, pour soulager un peu leur tristesse ; ils ne font même que cela. La jolie blonde qui entraîne l'équipe, qui leur lit de la poésie, cache une blessure intime ; dans un cercle d'inconnus attentifs elle raconte en pleurant comment elle est devenue alcoolique ; les nageurs presque nus dans les vestiaires forment aussi une sorte de cercle thérapeutique où ils se racontent les uns aux autres ; à l'occasion aussi, pour diminuer sa tension, l'un ou l'autre injurie ses camarades en bloc ou en détail, ou c'est tel autre qui dit ses quatre vérités à son beau frère, et qu'il le déteste depuis toujours ; et pour rendre le soulagement plus profond tous deux sortent dans la rue pour se battre comme des bêtes, le sang coule sans pourtant les réconcilier. »

 

« Le soulagement, dit-il, est d'autant plus profond, d'autant plus durable que la colère, la haine, la tristesse, la joie ont été plus longuement réprimés ; réprimés jusqu'à ne plus pouvoir s'exprimer que dans une explosion, un hurlement ; comme de retenir son souffle, le plus longtemps possible, quand on est sous la surface des eaux, de lutter contre l'étouffement. Et c'est justement à quoi toute l'équipe s'encourage et s'efforce : on restera tous le plus longtemps possible sous la surface, on fera irruption dans un saut hors des eaux comme autant de truites ou de dauphins, comme autant de ballons maintenus sous l'eau qu'on libère enfin ; provoquant les applaudissements, l'admiration, l'enthousiasme, l'éloge de la foule cosmopolite, toutes nations confondues. »

 

« Ce n'est pourtant, dit-elle, qu'une compétition marginale d'un sport qui intéresse peu de gens, la victoire ne sera connue que de quelques-uns, ne fera pas la Une des journaux même locaux ; ce ne sera qu'une victoire interne, peut-être même seulement individuelle ; elle n'aura d'importance que pour soi-même et quelques amis et parents, comme une distribution des prix dans un collège provincial : un succès d'estime, en quelque sorte ; pour son estime propre, le salut minime mais encourageant d'une médaille. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 6.   

 

 

 

 

Dans le métro, dans la rue, il rencontrait des gens qu'il avait connus jadis dans d'autres villes ; et ces rencontres l'étonnaient toujours, d'un étonnement profond et comme superstitieux : la capitale est si vaste, il y a si peu de chances, dans un instant où tu es à tel endroit où tu aurais pu passer dix minutes avant ou après, un jour où tes affaires auraient pu te conduire dans un tout autre quartier, te faire prendre une tout autre ligne de métro, que justement à ce moment-là tu aperçoives cet ami perdu de vue depuis des années, resté dans ton ancienne ville quand tu déménageais pour celle-ci.

 

« J'ai bien failli tout à l'heure, lui dit-il, ne pas sortir de chez moi : je me sentais un peu patraque, je me demandais si je me lèverais, si j'irais à mon travail. Je n'avais pas très bien dormi, je m'étais relevé plusieurs fois, le sommeil ne venant pas ; m'étant levé et habillé pourtant à l'heure habituelle, ayant déjeuné, j'ai été très près, en vérité, de me redéshabiller pour me recoucher ; quel poids impalpablement plus grand a fait pencher le plateau en sens contraire ? Et sais-tu quoi ? À peine sorti j'ai constaté qu'il allait pleuvoir, et allais-je rentrer prendre mon parapluie ? L'aurais-je fait, j'aurais perdu du temps, je dois toujours attendre l'ascenseur, et ma clef est un peu dure, il faut chaque fois que je m'escrime un certain temps avant que la porte ne s'ouvre ; je serais passé ici cinq minutes trop tard, nous nous serions manqués. Cependant je sentais les premières gouttes de pluie me tomber dessus, et qu'est-ce qui m'a fait choisir de ne pas retourner chez moi ?

 

- Il fallait, dit l'ami, que nous nous rencontrions aujourd'hui, ici et pas ailleurs ; moi aussi j'aurais pu prendre un autre chemin ; j'ai longuement hésité tout à l'heure, avant de choisir d'aller au Louvre plutôt qu'au Sénat ; et d'ailleurs je n'ai décidé qu'au dernier moment de venir à Paris ; j'y viens parfois, mais d'habitude je prends les billets longtemps à l'avance. Je suis bien content, ajouta-t-il, d'avoir eu cette inspiration, de l'avoir suivie ; je pensais à toi ces jours-ci, je me rappelais comment j'allais te voir, que tu parlais peu ; mais tout ce que tu disais me paraissait intelligent, et j'en sortais comme augmenté à mes yeux propres : près de toi je me sentais moi-même plus intelligent.

 

-Bon ! » dirent-ils presque ensemble.

 

F. devait aller à son travail, il était déjà un peu en retard ; il ne pouvait poursuivre l'entretien ; il se dit in petto qu'il n'avait guère envie de prendre rendez-vous pour plus tard, le même jour ou le lendemain, de reprendre une conversation suspendue des années avant. (Et M., l'ami rencontré, avait-il cette envie là?)

 

Ils s'éloignèrent chacun de son côté, embarrassés et un peu honteux, comme si l'univers avait tout fait pour que quelque chose d'important naisse ce jour-là de leur rencontre ; et qu'ils n'eussent pas été à la hauteur du plan, de l'espérance.

 

Jadis, quand il venait le voir, c'est M. qui était le Parisien, un Parisien en exil. À haute voix il rêvait de la capitale, son monde originel et nourricier ; de son enfance orpheline, des rares plaisirs de sa vie adulte restée solitaire ; des heures par exemple où la foule était la plus dense, quand dans les rues la circulation des voitures et des gens s'arrêtait, quand les métros et les autobus étaient bondés, les gens serrés corps contre corps ; c'est alors, se frottant contre des corps féminins, juvéniles et parfumés, qu'il vivait vraiment, s'exaltait et se dilatait ; ses doigts s'introduisaient sous des jupes et des maillots, caressaient des cuisses, des fesses et des seins, touchaient des sexes ; bonheurs incognito, absolument gratuits, qu'il n'avait plus retrouvés ; devenu provincial il les avait cherchés dans des bordels bon marché ; il devait payer pour voir, il se faisait des spectacles pour lui tout seul, devant lui des Africaines nues s'embrassaient sur la bouche, il le racontait à F. avec enthousiasme, comme pour évoquer la perte d'un paradis enfantin.