proses 3.

 

 

 

 

7.

 

 

 

 

Sur les bords de la piste ovale, immense et sablonneuse, la foule avait grossi, était devenue énorme ; les gens se pressaient contre la barrière métallique, la plupart grimpés, quand ils le pouvaient, sur la barrière ou sur la marche qui se trouvait dessous, de loin en loin ; les autres derrière, collés aux premiers, essayant de voir entre et par dessus les têtes ; un cheval et son cavalier étaient apparus, entrés on ne sait quand ni par où ; c'est un alezan, lui dit son amie ; elle venait de l'apprendre, le bruit avait couru la foule en un éclair ; qui le premier l'avait su et dit ? Mais que désignait le mot alezan, était-ce une race chevaline, était-ce la robe lustrée, la couleur funèbre de l'animal qui présentement, très lentement et la tête baissée, obstinément baissée, faisait le tour de la piste ? Les deux, le cheval et son cavalier, produisaient sur lui une impression étrange, proche du malaise. Etait-ce, venant d'un être naturellement noble, une soumission continuée qui avait quelque chose de servile ? Était-ce le bas des pattes soigneusement bandé d'un linge blanc ? Ces pattes bandées rabaissaient elles aussi l'animal, l'arrachaient aux immensités de la prairie, en faisaient une bête de cirque ; elles lui rappelèrent un souvenir imprécis : au début du Nosferatu de Murnau, les chevaux venus chercher le voyageur à la descente du train de Hambourg n'avaient-ils pas, eux aussi, quelque chose de mou dans les pattes, comme si ç'eût été pâte à modeler, et l'attelage tout entier le produit d'une imagination enfantine, dessin d'un enfant qui n'aurait connu cheval et voiture que par oui dire ? Cet alezan-là, lui non plus, n'était pas trop convaincant, question vie et réalité ; il n'y avait pas que la tête obstinément immobile ; le reste du corps tout entier paraissait n'être qu'un bloc articulé ; tantôt il dérapait vers le côté, tantôt il progressait par petits sauts ; tantôt même il s'arrêtait et repartait à reculons ; et toujours sans qu'on pût percevoir le moindre frémissement, de la bouche prise dans le mors, de la tête énorme ; du sommet de la tête dont la crinière n'était plus que boutons ou peut-être nœuds ; de la robe noire, du cou magnifique ; il avançait, autant qu'il pouvait voir, les yeux fermés ou aveugles. C'était un cheval, sans doute ; mais comme drogué, dévitalisé et neutralisé.

 

L'apparence du cavalier elle aussi le troubla. C'était un homme de grande taille au visage tubulaire et jaune paraissant sorti d'un tableau, de Cézanne, de Rousseau ou de la Fresnaie. Lui non plus n'avait pas grand chose de vivant. Il était excessivement propre, rasé de près, avec des cheveux coupés trop court ; des yeux quasi fixes ; il se tenait droit sur sa selle, la tête immobile, quelles que fussent les secousses, les sollicitations du parcours : paradant sous tant d'yeux fixés sur lui il semblait en effet surnaturellement indifférent, insensible à tout ce qu'on pouvait penser de lui. Peut-être, à l'école d'équitation, avait-il été formé délibérément à considérer la foule comme un regard globalement unique, comme un œil unique et immense, comme l’œil d'un cheval soucieux seulement de bien faire ; mais peut-être aussi n'était-il lui aussi qu'un soldat de bois, soigneusement peint, avec des éperons d'acier symétriques, une montre à laquelle il jetait un regard de loin en loin, une jolie décoration au revers du shako, et que désignait donc le mot shako ? L'homme qui dans la foule regardait de tous ses yeux, ceux du corps et ceux de l'esprit, se disait qu'il ne savait pas bien la langue française, sa langue maternelle pourtant ; elle débordait le peu finalement qu'il en savait, comme la foule, autour de lui, débordait la conscience qu'il pouvait avoir du monde : quel homme ou quel dieu, oui, qui aurait su, en ce moment précis, ce qu'il y avait dans la tête de tous ces gens ? Pouvait-on imaginer, même soupçonner le minimum, le plus petit dénominateur commun, leur existence démultipliée ? Etait-il si sûr que tous, quelle que fût leur apparence, descendissent d'un même couple originel, que tous fussent ses cousins : les assassins en fuite eux-mêmes, les tire-laine opérant ce jour-là dans la foule ; les religieux fanatiques, les fous en liberté, les monomanes ? Quant au cheval, celui qui paradait sur la piste en cet instant, cheval longuement dressé qui peut-être, comme les chiens de traîneaux, trouvait plaisir à galoper, marcher au trot, marcher l'amble, ruer, déraper sur la droite ou la gauche, avancer et reculer à la demande ; ce cheval, comme ses cousins proches et lointains qu'on entendait parfois hennir dans les écuries bordant la cour immense de la caserne, ce cheval n'était-il pas un être proche, proche de lui aussi comme un cousin, même si lointain ? Une sympathie le traversa, une compassion, une tristesse aiguë.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

8. 

 

 

 

Il y a à V. une rue Madier de Montjau.

 

Très souvent cela m'arrive : tout à coup un endroit se rappelle à moi, dans une ville où j'ai vécu ; c'est souvent V., où mes parents ont habité jusqu'à leur mort, où ils sont enterrés ; jusqu'à mes trente, quarante ans je suis donc monté ou descendu dans cette ville, selon que j'étais au Sud ou au Nord, à Marseille ou à Paris. C'est comme si le plan de la ville était toujours présent à mon esprit ; sur ce plan je me revois, de l'enfance à l'âge adulte, avec tout ce que j'ai fait ou qui m'est arrivé à tel et tel endroit, de l'école maternelle à la classe de philosophie, circulant comme sur les cases successives d'un jeu de l'oie, petit bonhomme grandissant au long des années.

 

La petite rue au début de l'avenue Madier de Montjau, je l'ai prise un jour pour aller à l'école d'art de la place du marché. J'étais en classe de sixième, et ma mère avait remarqué, sans doute, que j'aimais dessiner et colorier ; je revois la grande salle où l'on nous fit entrer, où ma mère me laissa bientôt. Les volets étaient fermés, la lumière me parut étrangement faible ; ces volets fermés en plein jour me frappèrent, le souvenir s'attacha à ce détail comme à un mystère définitif ; quand je passerais place du Marché, des années durant, je remarquerais les grilles de fer, les volets fermés de l'école de dessin.

 

Je me rappellerais aussi ma déception : des enfants couvraient d'immenses feuilles de papier de couleurs pures qu'ils prenaient dans de grands verres où ils trempaient leurs pinceaux ; pourquoi le souvenir de ces feuilles immenses, aujourd'hui encore, m'étonne-t-il, pourquoi celles-ci suscitèrent-elles en moi un si grand désir, comme si l'on m'eût offert un pays entier pour moi tout seul où j'aurais été libre de tout faire à ma guise ? Dans cette lumière mystérieusement si peu généreuse, deux ou trois rangs de jeunes gens, comme une muraille serrée, dessinaient ou peignaient, assis ou debout devant des chevalets, ils ne quittaient pas des yeux un modèle vivant, à quelque distance, que je ne vis pas bien, et que j'ai peut-être inventé, je ne sais quand, peut-être quand j'eus commencé à rêver sur la peinture vénitienne ; quelqu'un m'expliqua que je ne méritais d'être placé ni dans le groupe des enfants ni dans celui des jeunes gens, on m'installa devant une construction ennuyeuse, un cube et une boule, tous deux de bois, qu'on me dit de bien reproduire, avec toutes les ombres internes et externes ; ma mère avait dit au professeur, sans doute, que j'étais en sixième ; je n'avais plus droit aux belles couleurs, et pas encore au modèle vivant ; c'était comme un désert à traverser, une zone intermédiaire où il me fallait apprendre le plus aride de l'art de peindre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

9.

 

 

 

 

 

Le lendemain qui était un dimanche, pour un concert de musique classique, ils allèrent au Parc Floral de Vincennes : une pianiste et un violoncelliste devaient jouer du Brahms et du Mendelssohn. L'autobus était plein de gens qui allaient au même endroit ; arrivés aux grilles du Parc ils trouvèrent des familles entières faisant la queue devant trois ou quatre guichets ; la chaleur était étouffante, à peine les tickets achetés on se précipitait  dans le parc comme dans un monde à part où se seraient conservées la nouveauté et la fraîcheur de la création, la sauvagerie d'une nature antérieure à l'homme ; ceux qui venaient eux aussi écouter Brahms et Mendelssohn, Federigo prétendit les reconnaître : Tu verras, dit-il à sa compagne, que ces Juifs observants chargés d'enfants, ces Arabes ou Berbères ou Africains, nous ne les retrouverons pas là-bas, sous le chapiteau ; ils ont d'autres musiques, des musiques antérieures à l'écriture : musiques qui se souviennent encore de la déchirure originelle, du froissement et du défroissement premiers, quand le seul mot de Lumière vint rompre l'harmonie cosmique, quand le monde s'illumina comme un grand théâtre. Quant à nous, nous avons presque oublié cet instant-là, le passage de l'Un au Deux, de l'éternel et de l'immobile au kaléidoscope, tournant sans fin, de notre monde ; notre musique n'est que nostalgie, attente indéfinie d'un accord venu résoudre toutes les dissonances dont nous souffrons. C'est ce désir qui attire ici les mélomanes de l'Occident ; ils refusent le multiple, c'est-à-dire la Création, ils ne se consolent pas d'avoir perdu le silence qui régnait avant, avant ce qui ne leur paraît n'être que du bruit.

 

 

 

Ce jour-là, sous l'étrange chapiteau, toutes les chaises étaient occupées ; ils en furent réduits à rester à l'extérieur de l'ombre ; ils entendaient mal, ils se dressaient sur la pointe des pieds et poussaient le plus possible leurs têtes parmi celles d'autres gens également arrivés en retard ; ils voyaient de très loin les musiciens ; ceux-ci se levaient très souvent pour saluer : la pianiste jeune et très mince, vêtue d'une robe du soir, le violoncelliste un peu plus âgé et plus enrobé ; c'était des virtuoses que le public applaudissait de bon cœur. Il y a surtout des vieilles gens, dit Iris à Federigo. À la fin du concert les concertistes rejouèrent plusieurs morceaux en bis ; puis la foule se répandit dans les allées du parc.

 

 

 

Par les mêmes allées bordées d'attractions qu'ils n'avaient pas remarquées en venant, marchands de glaces, terrasses de cafés et serres instructives, l'homme et la femme revenaient à l'entrée du Parc. Ils repassaient les événements de l'après midi. Il y avait eu tout le temps derrière eux une femme pourvue d'enfants et parlant trop fort ; une femme très âgée, la tête ensanglantée, était passée entre le chapiteau et la rambarde surplombant l'étang ; soutenue par deux ou trois jeunes gens, elle avait été conduite quelque part à un poste de secours ; il y avait eu un mathématicien assis sur le sol tout près d'eux, dessinant des figures géométriques et des intégrales dans un carnet ; il y avait eu aussi, bien visibles à peu de distance sur un pré en pente qui était là, un nombre incroyable de grands canards, plutôt domestiques que sauvages, se promenant et papotant paisiblement, apparemment peu intéressés par ce qui se passait là, eux aussi avaient leur musique à eux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10.

 

 

 

 

 

 

La veille ils étaient allés voir la Rotonde de Ledoux, au bord du canal de l'Ourcq, autre grand rassemblement de peuple ; il n'était pas besoin ici de prendre des billets. D'où viennent tous ces gens ? interrogea Iris. Federigo fit un geste vague, une sorte de bénédiction urbi et orbi , un geste d'haruspice embrassant les quatre points cardinaux. Du haut du métro aérien ils avaient sous les yeux les rues partant dans toutes les directions, le métro lui-même continuant sa course vers Stalingrad, Montmartre et l'Opéra, mais aussi, sur leur droite, toute la perspective du canal allant de la Rotonde au parc de la Villette : il y avait là des foules d'individus, en famille ou non, venus se divertir ensemble par un beau jour d'été, dans un lieu immensément ouvert, un vaste paysage, au long des eaux vives ; des foules qu'on voit déjà, dit Federigo, dans la littérature et les estampes anciennes. Le passé, continua-t-il, nous a laissé de beaux témoignages de ces rassemblements pacifiques : une quantité d'images où l'on peut voir le changement des costumes dans des paysages qui ne changent pas : comme si tous ces gens qui se sont rencontrés un jour sans se connaître voulaient faire savoir leur rencontre aux générations futures, et le plaisir d'un beau jour ; et comme si achetant l'image on voulait participer soi même aussi à ce plaisir. La Rotonde était justement de ces Beaux et grands monuments dont parle Malherbe, plantés pour l'éternité, à l'ombre desquels la foule aime à se réunir. Quand Ledoux la construisit, à la fin du dix huitième siècle, à quoi ressemblait le paysage ? Le canal de l'Ourcq existait-il déjà, l'Ourcq lui-même ? Ce sont les rois qui modèlent le paysage, font construire les grands monuments, creuser les canaux ; un signe du doigt suffit pour faire venir les ouvriers, et que s'élèvent les pyramides, les portes monumentales, les églises commémoratives. Et partout, d'âge en âge, la même foule circule, les mêmes curieux, oisifs, familles en goguette, vacanciers et touristes venus de l'autre côté des mers, parmi lesquels vide-goussets, pickpockets, assassins virtuels, escrocs à l'affut, naïfs et retors de tout poil. 

 

 

Ils passaient sur la rive, allant vers la Villette, traversant la foule indifférente, occupée à ses plaisirs. À côté des jeux de boules ordinaires, des familles jouaient à renverser des quilles ; des barques passaient sur l'eau, des canoés, des pneumatiques ; depuis peu des individus isolés circulaient sur l'eau, debout sur des planches qu'ils gouvernaient avec des perches ; pour enseigner la natation on avait aménagé une sorte de piscine ; il y avait aussi un théâtre et un cinéma aménagés dans des péniches, les salles (pensa Federigo) ne devaient pas y être très grandes. Mais le spectacle était surtout sur la terre ferme : le canal était un immense pique-nique. Des familles saucissonnaient, s'étant pourvu de tout le nécessaire ; des groupes d'étudiants picniquaient, ayant apporté pour boire des caisses entières de bouteilles, vin ou bière ; ceux qui avaient mangé et bu dormaient au dessus de l'eau, couchés sur le dos, allongés sur l'extrême bord de la rive ; des jeunes gens flirtaient, qui se connaissaient ou faisaient connaissance ; des fillettes passaient, embrassées par des hommes plus âgés. Federigo remarqua une adolescente enlacée avec un Hindou. Qu'en disent les parents ? se demanda-t-il. Il y avait là, et dans tout l'instant, comme une virtualité de violence, de fracture, de bourgeonnement : de commencement, de bifurcation, l'infini impensable des avenirs.

 

  

Les rois modèlent le paysage de la ville, dit Iris, sans doute ; et la foule circule, la foule des curieux et des oisifs, la même que jadis. La foule que nous traversons assista à l'exécution de Louis XVI comme elle avait assisté à celles de Damien et de Mandrin ; c'est la même qu'on voit dans Fantômas, venue à l'aube de toutes parts, affluant vers la guillotine ; ce jour-là, c'était un faux Fantômas qu'on guillotinait, un acteur du boulevard. 

 

 

Il y a toujours erreur sur la personne, dit-il sentencieusement. C'est le regard de la foule qui fait une idole et une divinité d'une adolescente minuscule aperçue au loin sur une estrade, des paroles élémentaires qu'elle chantonne un poème bouleversant ; d'une réunion d'inconnus une rencontre idéale, amoureuse, frénétique. Il en était de même il y a des milliers d'années, quand chanteurs, musiciens, comédiens parcouraient le monde hellénistique et romain ; le public dans les théâtres était le même, immense, c'était le même aussi qui se pressait sur les pierres du Colisée, impatient de voir les cochers fracassés, les gladiateurs ensanglantés, les martyrs jetés aux bêtes.

 

 

 

 

 

 

 

 

11.

 

 

 

 

 

Dans ce musée, ils s'arrêtèrent longuement devant un tableau dont le titre était pris de Baudelaire : La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse... L'enfant me ressemble, dit-il à sa compagne ; et il y avait, en effet, une lointaine ressemblance entre l'enfant qui se pressait, dans le tableau, contre la vieille servante, et les quelques photos de lui qu'Iris avait pu voir, un jour, dans l'album familial qu'il lui avait montré ; une ressemblance bien lointaine, et qui ne la frappa pas. 

 

 

- Quelle scène étrange, lui dit-elle. De fait ce que représentait le tableau était un peu mystérieux. L'enfant, apparemment, revenait de l'école ; c'était un enfant d'une époque ancienne, il avait encore sous le bras, comme Pinocchio, quelques livres attachés ensemble par une courroie ; à quelque distance deux autres garçons le regardaient avec haine, qui devaient être des camarades à lui. La vieille servante levait la main droite très haut dans leur direction, comme si elle les menaçait d'une gifle ou d'une fessée.

 

- La scène est prise d'un roman pour les enfants qui fut très connu en son temps, dit-il à Iris ; un roman éducatif et moralisateur. C'est l'histoire d'un garçon qui se laisse entraîner par ses camarades dans toutes sortes d'aventures ; et toujours en rentrant de l'école. Par exemple, dans une rue qui passe devant une église, les mêmes trois camarades courent, se poursuivent, se lancent des pierres qu'ils ramassent à leurs pieds ; le lendemain, l'instituteur en fait le récit devant toute la classe, leur faisant honte ; c'est qu'un parent est venu se plaindre ; l'un des garçons a reçu une pierre dans la figure, elle lui a ensanglanté l'oreille, il s'en est fallu de peu qu'elle ne lui crève un œil. Un autre jour, tous les trois sont entrés dans une boulangerie qui est sur leur chemin ; l'un des garçons a entrepris de distraire la boulangère, les deux autres pendant ce temps mettaient la main dans les bonbons colorés d'une boite ; mais ça n'a marché qu'une fois, la boulangère s'est aperçue du vol, elle aussi est allée se plaindre.

 

Dans la scène qu'a représentée le peintre, les trois s'étaient disputés. Je ne me rappelle pas ce qui était reproché au héros du livre. On lui en voulait terriblement, on lui avait crié qu'on allait le frapper, le blesser cruellement, même le tuer ; et une fois de plus tous les trois avaient couru à toute vitesse, l'un pour rentrer chez lui le plus vite possible, les deux autres pour le rattraper, le coincer contre un arbre, lui faire sa fête. Et c'est alors qu'apparaît la vieille servante. Comme tous les jours, elle est à l'entrée, juste devant le grand portail couleur fauve, le lourd portail que l'enfant a de la peine à faire bouger, même quand ayant sonné il entend le cliquetis de l'ouverture ; de sorte qu'elle l'attend dehors, Louise, pour l'embrasser, le prendre par la main, le conduire à la cuisine où il boira le chocolat, mangera une tartine, disposera livre et cahier sur la toile citée.

 

Ce jour-là elle le voit venir de loin, et la colère la prend. L'enfant se réfugie dans ses jupes, elle le serre contre elle, elle agite le poing en direction de ses poursuivants, il est comme son fils, ou plutôt son petit-fils, c'est une paysanne âgée venue chaque jour de ses collines, de l'autre côté du grand fleuve. Veuve, elle vit seule dans une ferme où l'enfant n'est jamais allé, qu'il ne peut même imaginer ; c'est un pays très pauvre où le temps ne passe pas, où il y a peu d'habitants, un pays de pierres et de grands arbres ; selon la saison, elle apporte à la ville de grands sacs de châtaignes dont elle fait aussi des confitures, ou des paniers de pommes, des baies, groseilles ou framboises ; sur les plaques de la cusinière, les châtaignes éclatent et sautent dans tous les sens, leur odeur embaume toute la maison.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

12.

  

 

 

 

 

Dans la banlieue, il cherchait une certaine boucherie juive qu'on lui avait dit se trouver au 64, Avenue de la Division Leclerc, à Antony. Il avait pris un autobus, en était descendu à la station indiquée ; celle-ci était loin, pourtant, du 64. Ayant marché jusqu'au 62, il trouva que l'avenue n'allait pas plus loin ; au delà du 62, sans que la chose fût nulle part expliquée ni explicable, l'Avenue de la Division Leclerc prenait un nom qui n'avait plus rien à voir avec la Libération, jadis. Le voyant immobile et embarrassé une passante s'arrêta, lui conseilla de revenir en arrière ; le 64, lui dit-elle, existait bel et bien ; il ne devait pas se laisser impressionner par les apparences, se montrer trop logique : le 64 aurait dû, c'est vrai, se trouver après le 62, sans doute n'avait-on pas eu le temps de faire le nécessaire, d'harmoniser le nécessaire et le réel. De fait, revenant en arrière et marchant avec une énergie désespérée, il avait trouvé le 64. Il était passé devant un quart d'heure ou une demi heure avant, comment avait-il pu ne pas le voir ? La raison était que le 64 était une simple porte cochère, une porte obscure et anonyme, sans rien qui évoquât un commerce quelconque, qu'il fût de boucherie ou non ; cette porte jouxtait un restaurant berbère odorant, avec des éloges de guides gastronomiques, des spécialités sans doute épicées. Sur la porte du 64 il remarquait maintenant une carte punaisée ; qui voulait s'entretenir avec le propriétaire devait sonner longuement et fort ; puis attendre qu'on vînt. On ne viendrait peut-être pas : il arrivait au propriétaire de s'absenter, parfois longtemps. S'il était mort, Dieu garde, il ne viendrait évidemment pas. Il s'agissait d'un homme âgé. Le mieux, à toutes fins utiles, était de s'adresser au restaurant voisin ; le patron saurait s'il fallait ou non s'inquiéter, téléphoner à qui de droit. Federigo restait là, hésitant à sonner. Cette porte obscure située où il cherchait l'inquiétait. S'il sonnait, qui viendrait ? Peut-être en effet un boucher juif ayant effacé, par prudence, tout ce qui pouvait faire penser au judaïsme et à la boucherie ; se cachant des islamistes, des antisémites en général. Il s'éloigna un peu ; au dessus de la porte, à l'étage, une fenêtre avait ses volets fermés ; la maison était étroite et paraissait abandonnée.

 

Dans son carnet il avait une seconde adresse, une boucherie juive se trouvait également au 129 de la même avenue. Ce 129 pouvait être voisin, qui sait ? Il ne l'était pas. Il n'en finissait pas de marcher. Contrairement à ce qu'il avait cru l'avenue n'avait pas changé de nom, elle n'était plus la même pourtant : les maisons, ou immeubles, s'y étaient raréfiés, ils n'étaient plus que de loin en loin, séparés par de vastes jardins, d'immenses terrains vagues, de grandes distances vides. Depuis quelque temps il pleuvait, une pluie froide produisant instantanément des flaques profondes. Il marchait sous la pluie, sautait de grandes flaques. Il finit par trouver un nouvel arrêt du même autobus, c'était, par quel hasard ou quelle ironie du destin, une station Blanche de Castille. Au 129 il y avait bien une boucherie juive. Il s'enquit de celle du 64 ; elle n'existait plus, lui dit un vieillard, depuis vingt ans au moins ; seuls les Anciens se rappelaient qu'elle avait existé un jour.

 

Il reprit le bus ; quand il voulut descendre à sa station habituelle, le bus ne s'arrêta pas, il s'étonna, alla se plaindre au chauffeur. « Vous n'avez pas vu qu'il y a des travaux ? », lui dit le conducteur. Il repartit en sens inverse, toujours sous la pluie dense ; ses chaussures étaient trempées. Plus tard, quand il raconta tout cela à M., celui-ci rit beaucoup. « Il pleuvait, pleuvait, disait-il. Je marchais, marchais. » « C'est tout à fait comme dans les Shadoks », dit M. Mais qui se souvenait encore des Shadoks ?