L'admiration (Michel Crépu)

 

 

 

 

 

Cher Monsieur1,

 

 

 

Je vis depuis quelques jours avec votre livre, L'admiration (contre l'idolâtrie) ; je vous avoue que je n'avais jamais réfléchi à l'admiration, qui pour moi depuis toujours allait de soi ; un peu moins maintenant. J'ai cité, dans mon livre La visite au musée (Actes sud, 2015), les fascicules de l'Histoire de l'art de Hourticq, que ma mère m'offrait l'un après l'autre quand j'avais 8 ou 9 ans ; dans le premier volume je découvrais le Scribe accroupi, le masque d'Agamemnon, la procession des Panathénées, les bustes des empereurs romains ; dans les autres volumes aussi, combien de merveilles ! Rétrospectivement, je cherche pourtant mon admiration sans la trouver : tout cela, pour moi enfant, était nourriture, comme les bandes mal dessinées du Sciuscia italien ou de Bibi Fricotin, comme les sculptures de Laurens ou les cartons collés de Picasso, que je trouvais dans l'Oeil ; je n'admirais pas davantage le savoir faire culinaire de ma mère, qui était lui aussi pour moi une chose naturelle ; sans doute l'admiration implique-t-elle de la parole, louange ou éloge, et qu'on parle à quelqu'un, serait-ce seulement à soi. C'est en quoi vous avez raison d'écrire, p. 15 : « C'est cela, l'admiration : être pris par une forme quelconque, qui demande à être dite, transmise, aimée ». Dans la même Visite au musée, je m'interroge longuement sur la pulsion qui fait non seulement regarder une œuvre d'art plus qu'une autre mais en parler. Pour Georges Didi-Huberman, par exemple, comme pour vous, il est évident que l’œuvre d'art appelle un texte : pulsion égoïste, altruiste ? Vous écrivez p. 14 : « Par les moyens du langage, je tâche de transmettre au lecteur les raisons pour lesquelles il me semble possible de dire d'un livre : il vaut la peine, c'est un beau livre. » Faire savoir que telle sonate de Haydn me paraît sublime, soit ; mais je cherche vainement en moi le désir, et d'ailleurs la possibilité, de commenter Haydn, que ce soit explication ou éloge. Je crains que, comme Didi-Huberman, en cherchant à fonder votre propre pratique de critique professionnel, vous ne justifiiez l'immense débagoulage moderne et contemporain du discours critique et professoral ; la réalité est que le visiteur du musée, par la force des choses, se passe aisément de toute cette littérature ; qu'il a du reste intérêt à se fier à son seul goût, qu'il a toujours en lui suffisamment de lumières ; et qu'aucun commentaire, sauf peut-être les plus courts, un vers de Baudelaire ou une remarque de Claudel, n'est à la hauteur des grandes œuvres : quelle mesure entre la Bethsabée de Rembrandt ou le Sardanapale de Delacroix, d'une part, et les commentaires appliqués que je cite dans mon livre, les miens compris ? Quelle mesure entre un poème de Mallarmé et les explications professorales (d'ailleurs pleines d'humilité) de Pierre Bénichou ? Vous évoquez, p. 134, le travail de langage qu'appelle l'admiration ; il s'agit pour vous, comme pour Barthes ou Didi-Huberman, de refuser, ou nier, l'effet de stupeur, ou la fascination, ou l'idolâtrie, que provoque l’œuvre au premier choc. Mais que pèse le travail de langage d'un Barthes ou d'un Didi-Huberman, comparé à celui de Racine ou au travail de peinture d'un Giotto ou d'un Piero della Francesca ? Comment lire, autrement que comme une purge, les traités de Bourdieu ou d'Elias sur Manet ou Mozart ?

 

Ils valent sans doute pour quelques critiques et professeurs, pour les élèves de ces derniers, que fascine non pas l’œuvre mais l'idée d'une vérité historique de l’œuvre ; c'est un cercle bien restreint, pour des œuvres qui visent un bouleversement collectif, traversent le temps sans craindre qu'on ignore leur sens d'origine, si tant est qu'elles en aient un, leur sens tout court.

 

 

 

Vous mettez l'accent ailleurs sur ce qu'a de mystérieux l'admiration comme expérience : « Qu'est-ce qui me pousse au juste à aller vers telle œuvre, plutôt que vers telle autre ? » Question qui n'ouvre pas seulement un chapitre d'écriture pour lequel le musée n'est pas le lieu ad hoc, destiné donc à se faire plus tard, mais peut-être jamais, et qu'importe vraiment ? Que signifient une statue sumérienne, une statue de Chartres, pour (dixit Malraux) « la première civilisation agnostique », pour le chrétien médiéval, pour le chrétien d'aujourd'hui, pour l'artiste, pour le visiteur « qui serait bien embêté d'avoir à s'expliquer » ? Mais faut-il vraiment s'embêter à répondre à de telles questions ? C'est matière à débats, colloques, conférences à l'École du Louvre ou sur France Culture. Et qu'attendre vraiment de telles enquêtes ? Elles ne font généralement que redire ce qu'on croit savoir, l'ayant appris des sciences dites humaines. S'il faut absolument parler, il suffit peut-être de dire, comme vous le faîtes, que l'admiration est expérience de la beauté.

 

Cette phrase m'a ouvert un œil. Sans doute dans mon livre à moi dis-je moi aussi que l'attrait et la résonance des chefs d’œuvre du passé ont quelque chose de mystérieux ; il semble à vous lire qu'il y ait, dans une expérience aussi commune que l'admiration, comme une porte sur l'inconnu.

 

 

 

Bien respectueusement vôtre,

 

Henri Lewi

 

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1Michel Crépu, L'admiration (contre l'idolâtrie) Autrement, Paris 2017.