Introduction aux Proses (sur Montale)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces Proses sont nées de la lecture de deux recueils d’Eugenio Montale, Farfalla di Dinard et Fuori di casa, du plaisir que j’y ai trouvé, du désir d’en prendre quelque chose ; je ne suis pas sûr qu'il y ait là, dans les proses de Montale et dans les miennes, des nouvelles. Qu'est-ce qu'une nouvelle ? Montale avait lu tout ce qui peut porter ce nom ; les Italiens, les Français ; traducteur de la littérature anglo-saxonne, il avait lu Kipling, Katherine Mansfield, Saki, Hemingway ; les proses de Farfalla di Dinard ne sont pas des nouvelles, je ne saurais dire pourquoi. Peut-être, parce que l'élément personnel y a trop de présence : on voit bien, sous la fiction de la troisième personne et les pseudonymes divers, que l'auteur s'y met lui-même en scène, que ce soit dans ses souvenirs ou dans l'actualité de son existence ; qu'il présente des personnes proches qu'on reconnaît ou non. Il ne fait pas de grands efforts pour créer de la fiction. Dans ces textes, la fiction se dénonce constamment comme non fiction, c'est une fiction fictive, en quelque sorte, une fiction purement formelle. Ainsi Montale attribue-t-il à tel narrateur fictif, Federigo dont le nom revient ici et là, l'entrevue où lui-même fut mis à pied par un hiérarque fasciste ; ou tel souvenir d'un voyage en Écosse ou d'Angleterre où lui-même était allé, mandaté par le Corriere della Sera, en compagnie de Moravia ; ou le portrait de tel ou tel original américain ou anglais ; ou les souvenirs de sa jeunesse à Florence, jadis, sous le fascisme, quand il assistait aux réunions d'un cercle de poètes, dans tel café.

 

Il n'y a pas là, naturellement, d'originalité particulière. Dans l'Idiot, le prince Muichkine raconte aux sœurs Epantchine, comme une histoire qu'il a entendue de quelqu'un d'autre, celle de Dostoïevski mené au supplice et gracié au dernier instant ; la description qu'il fait du vécu de l'épileptique sort de l'expérience de l'auteur. Il serait (et il est) fastidieux de repérer, dans le Père Goriot, dans les Misérables ou dans les nouvelles de Maupassant ce qui a été déplacé du vécu de l'auteur. L'originalité des récits de Farfalla di Dinard est peut-être qu'aucun d'eux ne vise à dire autre chose qu'un souvenir, plus ou moins récent, de Montale ; et aussi que presqu'à chaque instant la prose de l'auteur fait lever le souvenir de ses poèmes. Il est passionnant de lire les notes savantes de l'édition italienne : elles disent les expressions qui se retrouvent parallèlement dans le poème et la prose, et éclairent le vécu qui a engendré l'un et l'autre. Farfalla di Dinard, à la troisième personne, c'est une sorte de journal, le journal intime du double. Faire passer toute son existence sur le plan de la fiction, l'opération n'est pas essentiellement différente de celle que réalise l'écriture poétique. La troisième personne est ici comme le dispositif fictionnel minimum1.

 

 

 

Peu d'efforts pour être fictif, donc ; mais le minimum suffit. Dans les textes de ces deux recueils de Montale, à côté de l’inspiration continuée qui les fait vivre, il y a comme une méthode d’hallucination ; le passé apparaît à partir d’un récit qui semble raconter tout autre chose, un fait minuscule, comme le déplacement d'un escargot sur une palissade, un train qu'on reprend cinquante ans après, une conversation dans un restaurant, entre un homme et une femme quelconques. Ainsi, dans telle nouvelle, quand dans un restaurant huppé la femme fait venir des plats aux noms exotiques, et que l’homme hésite : c’est qu’il se rappelle (et bientôt raconte), comme un plaisir indicible, d'avoir mangé des anguilles, dans son enfance, au bord d’un ruisseau, avec de petits camarades. « Tu es toujours, lui dit sa compagne, au bord de ce ruisseau, à guetter les anguilles de ton passé » ; et c’est évidemment le poète qui parle.(Il belle viene dopo)

 

 

 

De fait, l'enfance a ici une présence particulière. Dans La casa delle due palme, quelqu'un revient dans la ville de son enfance. Du train qui l'amenait il a vu et reconnu la maison de ses parents, qui a des palmiers ; comme quand il revenait jadis, et que des femmes connues lui faisaient signe, du perron. Il retrouve son vieux serviteur, et tout paraît être identique, comme si le passé était toujours là. Mais tout pourtant est différent.

 

Ailleurs un autre homme se rappelle l'appartement de son enfance, à Gènes ; il y avait une voisine, au dessus, qui étendait son linge ; parfois un soutien-gorge tombait sur le balcon d'en dessous, que la voisine repéchait avec une canne à pêche. Du balcon l'enfant observait l'entrée d'un hôtel qui lui paraissait luxueux, inaccessible ; revenant dans la ville des années après, de la rue il aperçoit son ancienne fenêtre ou balcon, l'hôtel a perdu son aura, il y prend une chambre : là aussi le temps a passé ; un changement s'est fait qui n'est pas seulement dans les choses, ou dans les coupes que fait le temps parmi les êtres aimés.

 

Dans une autre nouvelle, La donna barbuta, le narrateur revient dans son ancienne école, à Gènes encore, la ville de son enfance ; il observe les enfants qui sortent, les parents ; sa nourrice à lui l'attend, comme autrefois ; il la précède sur le chemin du retour, il sait qu'elle est morte depuis longtemps. Une note fait savoir que Montale un certain jour est en effet revenu à Gènes avec sa fille, qu'elle a évoqué cette promenade dans ses souvenirs ; ces nouvelles récapitulent les villes successives de Montale, Gènes, Florence.

 

 

 

 

À l'occasion l'hallucination du passé remonte plus loin que l'enfance elle-même. Dans Clizia a Foggia une femme a raté son train, elle erre dans une ville méridionale écrasée de chaleur ; les magasins sont pleins de mouches, soit vivantes ou mortes, collées au plafond sur du papier gluant. Elle se réfugie à la salle des fêtes où il y a justement, elle vient de l'apprendre par une affiche, une conférence, il y fera plus frais. Les conférenciers doivent parler de la métempsycose, il y aura des exercices pratiques ; Clizia s'endort-elle, la ville a-t-elle jadis vu passer Pythagore ? Elle se retrouve en Grande Grèce, dans un cercle pythagoricien ; araignée au bout de son fils, montant et descendant du plafond, elle se prend à de la glu disposée dans une coupe ; et les conférenciers de la réveiller du cauchemar, de lui faire fête : elle a revécu une existence antérieure. Dans toutes les nouvelles, le poète revit, dans l'écriture, un épisode ancien de sa vie ; lequel est ainsi à la fois absolument rapproché et infiniment éloigné, comme si c'était, justement, un épisode d'une autre vie, vécu dans la vie de quelqu'un d'autre.

 

 

 

C'est dire que le fantastique est une donnée constante de la prose de Montale, ou une méditation continue de la mort. Un texte, Sul limite, étrangement, a la même matière qu'un conte d'Isaac Bashevis Singer, Une noce à Brownsville : le héros a un accident, sans s'en apercevoir il est passé dans le monde des morts, il revoit ceux qu'il a jadis connus : un condisciple qu'il a jadis détesté et souhaité ne jamais revoir, des jouets, ses parents, un chien jadis aimé. Farfalla di Dinard, comme les poèmes de Montale, est plein d'animaux.

 

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1Voir Jacques Rancière, Les bords de la fiction, Le Seuil 2017, p. 43. (À propos de Proust, où « l'action fictionnelle est intrigue de savoir ».