Natacha et les mots

 

  

  

 

                                                                            Nathalie Sarraute, Enfance. folio Gallimard 1985. 

 

L'enfant a inventé un jeu : elle collectionne les flacons de parfum de sa tante. Elle les nettoie l'un après l'autre, les débarrasse de leurs étiquettes, de tout ce qui les dépare, souille leur pureté, leur transparence. Le jeu n'a duré que peu de temps ; que dire d'un tel souvenir, qu'y a-t-il à comprendre ? 

 

Au premier abord, on pourrait croire qu'Enfance, pour Nathalie Sarraute, (comme Les mots pour Sartre), c'est le ressouvenir méthodique d'une névrose enfantine. Cela se passe au début du vingtième siècle, les mots psy sont dans l'air du temps, une nosologie toute neuve ; elle fige le flux de la vie, objective des natures. La mère, parlant de la seconde femme du père, interroge sa fille : à ce qu'on dit, Véra est hystérique, qu'en pense-t-elle ? La fillette elle-même, est-elle hystérique, elle aussi ? Elle a des impulsions sauvages, des peurs irraisonnées, des angoisses, elle lutte contre des idées obsédantes ; les parents ne l'ignorent pas, elle leur dit tout, on masque un tableau qui effraie Nathalie-Natacha, on lui intime d'être moins folle, moins sensible, moins imaginative, de ne pas se rendre ridicule. Ainsi quand l'enfant n'avale plus, parce qu'on lui a dit qu'elle doit rendre liquide tout ce qu'elle prend dans la bouche ; ou quand, traversant le Luxembourg avec une bonne qui se met du vinaigre dans les cheveux, elle veille à bien s'écarter suffisamment de celle-ci, ou, si elle lui tient la main pour traverser, à retenir sa respiration. « Un pauvre enfant fou » : ainsi se voit l'enfant elle-même, par contagion. La vérité est que la petite fille n'est pas, même si elle l'imagine, différente essentiellement des enfants de son âge ; elle ne fait que s'inventer une lubie après l'autre ; surtout, comme tous les enfants, sans doute, elle se bat avec les mots, ceux qu'elle entend, ceux qui la traversent. En Russie, il y avait eu les idées obsédantes : maman a une peau de singe, elle est avare, elle n'est pas aussi belle que la poupée. Quelques années passent, l'enfant découvre que les idées ont perdu de leur force ; elle les met à l'épreuve, elle n'a plus à lutter ; « [j'] essaie de faire revenir […] cette appréhension, quand je les sentais approcher ». « Comme maintenant mon esprit paraît net, propre, souple, sain ! »... Ce qui était mes idées est devenu des idées ; dans « mes idées », comprend-elle, son être tout entier était comme suspect de méchanceté, d'une tare originelle. Il y avait là une erreur enfantine, rien de plus. Erreur qui ne dit rien d'une essence ou d'un caractère, comme quand le père parle avec dureté à ses parents, qu'il crie, et que l'enfant est frappé de stupeur : pourquoi est-il méchant ? Le père : à sept heures du matin, ils auraient dû rester dans leur lit, il le leur avait écrit ; mais pourquoi, s'il les aime, le père crie-t-il ? C'est qu'ils étaient durs de la feuille, rien d'autre, nulle méchanceté. L'idée d'une nature est une erreur enfantine, comme l'idée de caractère qui sous-tend l'écriture des romans, ceux des autres. (Il reste que l'enfant Sarraute paraît avoir été particulièrement intelligente ; avec quelque chose, déjà, comme une pente réflexive.) 

 

Erreurs d'un enfant, mais erreur des psys tout autant, qui prennent au sérieux de telles erreurs. Eux aussi se trompent, surtout quand ils ont déjà les mots pour tout dire : « Avant d'écrire des romans il faut savoir l'orthographe » , dit l'ami de la mère, critique professionnel, à la petite fille présentant son cahier d'écritures ; après quoi l'enfant n'écrit plus. N'y a-t-il pas là un choc traumatique, dans le style freudien ? Non, c'est trop vite jugé, ce mot brutal fut plutôt une libération, un soulagement. Romancière primitive, l'enfant était prise au piège des fictions qu'elle créait, ou plutôt prenait à gauche et à droite dans ses lectures. Il n'y avait là qu'un épisode entre beaucoup d'autres de la lutte de l'enfant avec les mots. Ainsi les phrases que disent les bonnes, ou tel ou tel, sans penser à mal : « Ta mère ne t'a pas appris comment on tend des ciseaux ? » « Quel malheur quand même de ne pas avoir de mère! " "Le malheur qui ne m'avait jamais approchée, jamais effleurée, s'est abattu sur moi. Cette femme le voit. Je suis dedans. Dans le malheur. Comme tous ceux qui n'ont pas de mère. Je n'en ai donc pas. C'est évident, je n'ai pas de mère." Et le double de l'auteur, son collaborateur, interroge : "C'est la première fois que tu avais été prise ainsi, dans un mot?" La fillette a une mère et le sait ; elle l'oublie un instant, par la persuasion de la parole d'autrui. Enfance, comme le Dictionnaire des idées reçues, c'est une collection de phrases ; un dictionnaire intime, dans lequel les phrases seraient des expériences, des souffrances ; des rencontres dans lesquelles l'auteur a été prise au piège ; du piège, chaque fois, elle est vite sortie, elle a réagi violemment : rétrospectivement, si une nature apparaît, là encore, c'est une pente à la révolte, un refus qui perdure jusque dans l'écrivain. Ne pas se laisser prendre par les mots. Ni enfant ni adulte elle ne veut cataloguer Vera comme hystérique, ni en faire une marâtre ; Vera elle-même ne voulait pas être telle, et l'enfant aimait sa belle-mère ; tout de suite elle a connu Vera dans sa vérité, loin des contes de fée, loin des mots. 

 

Dans l'entreprise toute entière du ressouvenir, n'y aurait-il donc pas comme une archéologie de l'écriture de Nathalie Sarraute ? À l'école, très vite, conséquence peut-être d'une passion pour la lecture, apparaît une pulsion à inventer des histoires. L'enfant doit faire une rédaction sur un sujet qui lui plait particulièrement : Votre premier chagrin. Ce qui lui vient est un texte complètement imaginaire : comment on lui a offert un petit chien, comment celui-ci est mort écrasé. Mais l'idée, dit Sarraute, d'être, de devenir un écrivain ne m'est jamais venue ; cette rédaction n'était qu'un devoir entre autres, l'exercice scolaire d'une élève douée, qui aimait l'école et ses exercices plus que tout. L'erreur est la même : point d'enfant qui serait déjà, virtuellement et par destin, le futur romancier. L'enfant Sarraute n'a pas plus de consistance que tel ou tel personnage de ses romans : dans Enfance, Nathalie Sarraute a fait le roman de son enfance ; les personnages, et le sien en premier lieu, n'y sont que des instants, des instants que rien ne relie, aucune substance ni durée, aucune forme ; aucune pensée rétrospective et englobante qui serait comme une sauce ; chaque instant privé de sens, ou pouvant appeler une interprétation infinie. 

 

Dans Saint Augustin, il y avait l'idée d'une vie qui va quelque part ; Rousseau, de la même façon, voulait trouver dans ses années d'enfance des signes d'une nature, bonne ou mauvaise, de préférence bonne ; dans Enfance, c'est comme si Sarraute laissait au lecteur le soin de faire quelque chose de ses souvenirs à elle, de rassembler des morceaux ; et de fait il y a là de quoi faire un récit, une prise de conscience par petits bouts, quelque chose comme une progression, dans la connaissance, la compréhension des choses, de soi-même ; un Bildungsroman. Il n'y a là pourtant que des éclats, des fragments, comme les pépites du chercheur d'or, les bouts d'os du fouilleur des ruines. On dirait, ce décousu, qu'il est volontaire, méthodique, qu'il procède d'une précaution quasi scientifique : ne pas conclure trop vite, ne pas brûler les étapes d'une expérience scientifique ; le sens s'imposera tout seul, nécessairement, au juste moment. Il faut se méfier, on risque de se tromper, d'être dupe des apparences : ainsi tel souvenir saisi au bout des pinces, une visite à une tante dans la campagne, à Kamenets Podolsk, toute la famille, parents et enfants, se faisant face aux repas à une longue table ; dans la campagne, on se fait des sifflets avec des herbes tenues entre deux doigts : un trop beau souvenir d'enfance », dit,l'auteur. Mais en quoi celui-ci est-il plus spécieux, plus trompeur que d'autres ? Et par exemple :  

 

Tout à coup l'écriture de la fillette devient illisible ; on la met au cours Brébant ; elle réapprend à écrire, fait des bâtons, ou plutôt repasse en noir « des bâtonnets d'un bleu-gris très pâle. Peu à peu, à force d'application, mon écriture s'assagit, se calme ». Un souvenir brut : pourquoi, tout à coup, l'illisible ? Elle a déjà beaucoup lu, on découvre qu'elle fait peu de fautes d'orthographe. L'explication n'est-elle pas dans la situation familiale ? Le père a écrit à Petersbourg, l'année scolaire, là-bas, a commencé. La mère n'a pas répondu. Les parents sont séparés depuis longtemps, séparés aussi par des milliers de kilomètres, la petite fille vit à Paris chez son père. Elle écrit en français, pas en russe. Le français indéchiffrable est-il pour elle une sorte de russe ? N'y a-t-il pas ici aussi un jeu, une illisibilité volontaire ? 

 

Le père a promis de ne pas s'éloigner que la fillette ne dorme. Quand il se lève, la croyant endormie, elle sort une main qu'elle agite, et qu'avait-elle dans la tête, à cet âge tendre ? Que signifiait exactement cette main sortie et agitée ? « Pour lui montrer que je suis toujours réveillée », c'est une interprétation minimum. « Je ne parle pas, cela pourrait me réveiller complètement, et je veux dormir ». « Ce qui me faisait sortir la main, toussoter, grogner, c'était le désir d'empêcher ce qui se préparait... » Le narrateur et son double ne s'accordent pas. Pour l'un, c'est un petit salut avant le saut, le rappel d'un contrat ; pour l'autre, une manœuvre amoureuse faite pour retenir l'être aimé, un refus de la séparation et de toutes les séparations. « J'essaie de me retrouver là, dans ce petit lit, écoutant mon père se lever... » Mais comment être sûr de ce qui s'est passé cinquante ans auparavant, sachant en plus que l'instant de l'endormissement est l'insaisissable par excellence, pour la conscience de soi de l'adulte lui-même, que Sarraute petite fille, sur le moment-même ou le lendemain au réveil, n'aurait su répondre à la question de Sarraute adulte, qu'elle n'aurait pas vu de contradiction entre le désir de dormir et le désir que le père ne s'éloigne pas, même quand elle dormirait à poings fermés ? À quoi rime alors de vouloir se rappeler le contenu d'un instant lointain, et d'ailleurs, qu'espère tirer le narrateur d'une telle remémoration ? Ce n'est assurément pas une connaissance, qu'il a déjà, de l'âme enfantine en général : on sait que les fillettes aiment leur père, et aussi, que la plupart des pères partent sur la pointe des pieds avant que l'enfant ne dorme complètement ; la remémoration n'apprendra donc rien du tout, que ce soit sur un plan particulier ou sur un plan général ; l'instant dans le passé, celui du père se levant et partant sur la pointe des pieds, importe peut-être moins que l'instant dans le présent, celui où un souvenir incomplet affleure, où le désir se présente d'une remémoration qui supprimerait tout l'espace intermédiaire de la vie écoulée. Peut-être se rappeler importe-t-il moins que se « retrouver là dans ce petit lit, écoutant mon père se lever », désir de la nostalgie, de l'impossible, désir d'annuler le temps et la mort, et d'abord celle du père. 

 

Sous le regard du père (un instant là aussi) l'enfant tout à coup ressemble à sa mère. « C'est étonnant, dit le père, comme par moments Nathalie peut ressembler à sa mère ». « Quelque chose a glissé, commente la narratrice, m'a effleurée, m'a caressée, s'est effacé ». Or la ressemblance qui frappe le père, dans cet instant que vit la fillette et dont le souvenir revient à l'auteur, n'est pas avec la mère dure, butée, de l'époque, mais avec la femme aimée du père dans une époque ancienne, la vraie mère de l'enfance ; l'enfant en est sûre (comme l'auteur adulte) parce qu'elle a imité sa mère : « mes yeux comme ceux de maman s'emplissant d'étonnement, de désarroi, de candeur, d'innocence ». C'est comme si la nostalgie du père appelait l'imitation enfantine, de la mère dans une apparence fugace, devenue rare, une certaine façon de regarder, d'ouvrir les yeux tout grands, de les fixer au loin : expression d'une autre personnalité. Il y a en effet, dans le devenir de chacun, des moments où il ne se ressemble plus, où il ressemble à tel ou tel, successivement, où il ne ressemble plus à rien de connu. De la même façon l'enfant trouvera Vera un jour ayant changé de physionomie, changé d'être : une autre personnalité est là qui l'effraie. Là encore, que tirer d'un tel souvenir ? Avant l'épouse et la mère froides et dures, dans une époque plus heureuse, la fillette et le père avaient connu quelqu'un de tout différent, objet de la nostalgie. 

 

Dans tous ces souvenirs, peut-être, (mais ne faut-il pas plus de prudence ?), il y a, exprimée ou non, une même question : quelle conscience avait l'enfant de ce qu'elle vivait, de ce que comprend maintenant l'adulte ? Elle n'avait pas les mots, cela est hors de doute ; mais est-il nécessaire pour comprendre d'avoir les mots, ceux de l'adulte, sans les mots ne comprend-on pas aussi profondément, même davantage ? Est-ce que vraiment, interroge le double, tu as pensé cela à l'époque, as-tu nommé tel sentiment que tu avais ? Tu n'aurais pas pu, tu ne pouvais être consciente de cette façon-là, tu n'avais pas les mots, ceux qu'emploie un adulte exposant à un autre adulte ; et le premier narrateur de répondre : « Et pourtant si, j'étais consciente de tout cela ». De fait, le plus frappant des souvenirs de Nathalie Sarraute est dans des intuitions absolues, indicibles de l'enfant ; ainsi celle de l'amour de son père, d'un lien avec lui que le temps ne peut détruire, qui est plus profond que tout ce qui est fait et dit ; qui ne pouvait qu'être ressenti ou vécu, avec toute l'âme ; qui n'avait pas besoin des mots2. On dirait que, contre le désir même de l'auteur, la profondeur s'impose. Le lien avec la mère, d'être quasi hors de portée, n'est pas moins absolu que l'amour entre le père et l'enfant; celle-ci le découvre dans l'angoisse. Les idées obsédantes (qui toutes parlaient de la mère) ont disparu dans le passage de la Russie à la France; mais, demande le double, si l'enfant était revenue près de sa mère ? « Non, j'ai cru posséder pour toujours […] une complète et définitive indépendance ». 

 

Visiblement pourtant, il n'en était rien, ni alors ni plus tard, quand le livre s'écrivait ; une dépendance demeurait qui démentait toute cette psychologie de bulles de savon. Et pourtant, dans les mots, l'auteur jugeait bien sa mère : une magicienne glacée ; charmante, charmeuse, mais aussi lointaine, indifférente, dès l'origine. Des années durant, de la lointaine Russie, elle envoie à l'enfant des mots d'amour. Mais « à qui s'adressent-elles donc, les cartes postales, les lettres que m'envoie maman ? » « Elle ne sait pas qui je suis maintenant, elle a oublié qui j'étais ». La mère semble pourtant s'éloigner progressivement, encore et encore ; et pourtant quand, dans la lointaine Russie, elle refuse que la fillette appelle Vera maman, les larmes sont toujours là. Des années plus tard, comme la mère est venue faire un saut à Paris : s'adressant à sa fille, c'est comme si elle cherchait à acheter un cadeau pour un enfant qu'elle ne connaît pas, dont elle ignore l'âge. Elle lui reprochera de s'être éloignée justement quand elle venait, à l'improviste, le deuxième jour, pour une excursion à Versailles avec deux copines. « Vous avez fait de Natacha un monstre d'égoïsme », écrira-t-elle au père. Ces mots demeurent, le sentiment de l'injustice, d'une erreur absolue, ou peut-être de la vérité.

 

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