J. Hirshfield, La vie érotique des tableaux

 

 

 

 

 

 

 

 

Il faut absolument aujourd'hui que j'écrive quelques mots sur un grand fusain de Tsuki Garbian, « Pentimento n° 4, 2018 », qui est exposé ces jours-ci dans le pavillon Helena Rubinstein du Musée de Tel Aviv. 

 

Qu'a fait Tsuki Garbian ? Il a reporté au fusain une radiographie, de celles dont se servent les restaurateurs de tableaux et les chercheurs quand ils filment des chefs d'oeuvre. Nous avons devant nous l'image, faite d'après une radiographie de ce genre, de La vocation de Saint Matthieu du Caravage.

 

Comment devons-nous comprendre un dessin de ce qui a voulu ne pas être visible, des hésitations, des doutes, des balbutiements du peintre qu'a recouverts dans la réalité la peinture finale ? Ce n'est pas seulement sa tendre enfance et son adolescence maladroite qui sont cachées sous le tableau adulte, mais sa vérité dans le présent, telle qu'elle bat comme un coeur sous la surface vitrée et brillante, en arrière, par dessous, prisonnière de lui et comme niée.

 

Il en est ici comme d'un homme qui regarde sa propre image. Cette image est bidimensionnelle, plate, brillante. Elle est une. En elle il apparaît un, enfermé dans sa peau, enveloppé de ses vêtements, tout entier représentation. Mais il ne s'identifie pas à ces caractères, il se sent tridimensionnel, multidimensionnel. Dans la réalité il ne se sent pas un ; au moment où il pense à celle qu'il aime, son estomac digère son repas, des larmes cachées circulent dans ses canaux lacrymals, ses pores s'élargissent, ses pensées se ramifient et se contredisent, des poils vont jaillir de ses joues, dans sa gorge sa salive s'avale, etc. Il est multiple, plein de contradictions, livré à l'irrationnel, sujet au temps, aux caprices de la biologie et à la tyrannie de l'inconscient. Quel rapport entre lui et l'homme de la photo ?

 

Il y a là une très bonne analogie avec ce qui relie la peinture finale, bidimensionnelle, brillante et une, et l'histoire refoulée, enterrée sous sa surface. Mais je voudrais aller encore plus loin, élargir davantage encore le point de vue ; pensons à l'histoire sexuelle de l'homme. Il en est qui pensent que l'homme est une machine à plaisir. Tout lui est plaisir, une chatouille au talon, une caresse sur le ventre, un baiser sur l'oreille. Lentement l'expérience érotique est drainée dans les organes sexuels, l'individu dirige son désir vers un objet premier. Dans le scénario freudien le père va apparaître comme loi lui interdisant la mère, il apprendra à tourner son désir génital vers des objets légitimes.

 

Ce que je cherche à dire (c'est une chose choquante, et il n'est pas sûr que je serais prêt à l'entendre d'un historien ou d'un philosophe, mais j'écris cela en tant que peintre), c'est qu'un tableau aussi a une histoire érotique du même genre. Il jouit à son début de tout trait de pinceau, de tout dépôt de couleur, de toute ligne tracée ; tout lui est jouissance polymorphe, sans choix d'objet, sans génitalité. Il n'y a que la peinture achevée, dûment vernie, qui sache sa place comme objet du regard des gens et ne permette pas qu'on la touche. Et c'est ce qui m'a enthousiasmé dans le grand fusain de Tsuki Garbian, tel qu'il est exposé dans le pavillon Helena Rubinstein : le peintre a réussi à peindre la vie érotique des tableaux que nous connaissons dans les musées, les plaisirs pris en passant, quand il leur est encore permis de jouir de la chatouille des poils du pinceau et de la caresse des doigts du peintre. Il a réussi à restituer la durée, le temps, les doutes, la multiplicité sous l'unité, l'infinité des balbutiements présents sous le mouvement fluide, le tumulte présent sous l'égo du peintre. Le choix de La vocation de Saint Matthieu est étonnant lui aussi. Si Matthieu ne répond pas à Jésus, il reste un publicain. Il reste à l'extérieur de la sainteté et de l'histoire, de leur lumière oblique ; à l'extérieur du monde dans lequel il sera un membre actif. Nous le saisissons dans l'instant où il est encore multiple, face à l'appel à prendre position et à apparaître un.

 

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Haaretz, janv. 2019. Trad. de l'hébreu, H. L.