Un abrégé de l'histoire de Dieu (Dan Laor)

 

 

 

 

                                                         

 

 

  

 

 

 

On trouve dans la Bible une différence entre les deux versions des Dix commandements, celle qu’a brisée Moïse, celle qu’il a réécrite, rapport au respect des parents : dans la seconde, ce respect doit allonger la vie et faire du bien, le maan  yitav ; dans la première, cette expression est absente. Dans le Talmud, traité Baba Kama, rabbi Khanina demande le sens de cette différence à R. Khiya ; celui-ci répond que la question ne l’intéresse pas ; « je ne sais pas ce qui était vraiment écrit », dit-il ; et comme s’il ne lui suffisait pas de traiter par le mépris les Tables de la Loi, il suggère  R. Khanina de s’adresser à R. Tankhum bar Khanilay, qui avait pratiqué R. Yehoshua ben Levi, spécialiste de ce genre d’histoires.

 

 

 

La première approche critique de la Bible est dans le Talmud. Il ne s’agit pas de reconstituer les sources du texte mais de réduire celui-ci à néant. Non seulement le Talmud a annulé les lois de la Torah et a fait rire de ses héros  (David et Samson) ; la Bible a été expulsée de la civilisation juive et a reçu un statut étrange qui s’exprime d’un côté dans la cérémonie fétichiste où l’on sort les rouleaux de l’arche sainte, et d’autre part dans la pancarte, connue de quiconque fréquente la synagogue : « Prière de ne pas parler quand on lit la Torah ». On n’écrit pas ce genre de prière sur le sermon de l’officiant, ou sur une partie quelconque de la prière en commun. Le Pentateuque était là pour apprendre à lire et à écrire aux petits enfants. C’est tout.

 

 

 

La Bible est revenue chez les Juifs par le canal des Lumières juives en Allemagne, la Haskala, et sous l’influence du protestantisme, elle a acquis un rôle en Israël qu’elle n’a connu dans aucun Etat. C’est l’axe de l’imaginaire israélien. Il n’y a plus d’endroit dans le monde où l’on prenne autant au sérieux l’histoire des Patriarches bibliques, de la Sortie d’Egypte ou du royaume de Salomon, que dans l’Israël d’aujourd’hui, qu'il soit laïc ou orthodoxe.

 

 

 

Pendant plusieurs années les enfants étudient la Bible, dans une anthologie qui n’a pas d’autre cohérence qu’un nous idéologique (« nous avons donné au monde le livre des livres »). Aucun bachelier ne peut dire que cette anthologie ne réclame pas un déchiffrement et ne mérite pas une lecture critique. Comment se fait-il que le royaume uni où régnèrent censément les grands rois, Saul, David et Salomon, n’ait pas eu de nom, et que seuls les deux royaumes qui ont hérité de lui aient été nommés, Juda et Israël ? Comment se fait-il que la Sortie d’Égypte soit rappelée sans Moïse dans un livre, et avec Moïse dans un autre ? Comment se fait-il que dans une partie des livres bibliques Aaron, le frère de Moïse, soit son collègue pour tout diriger, et que dans d’autres livres il ne soit pas là ? Comment se fait-il que le Temple se dresse à Sichem dans un livre, et dans un autre livre à Jérusalem ? Comment se fait-il que l’ancêtre du judaïsme dans quelques livres soit Jacob, et que dans d’autres livres s’ajoute son grand-père Abraham ?

 

 

 

Le livre de Yigal Bin Nun, « Abrégé de l’histoire de Yhwh » est un livre audacieux. Il commence à l’endroit bien connu de la Bible où commencent aussi l’historien Nadav Nééman et l’archéologue Israël Finkelstein : la « découverte » du Deutéronome  au septième siècle avant l’ère chrétienne par le scribe Shafan, sous le roi de Juda Josias. Á partir de là les auteurs de la Bible ont inventé un passé merveilleux. Bin Nun reconstruit les différents  livres et propose de lire le texte comme il fut rédigé au cours des siècles. Sa lecture est politique : il découd les fils de ce qui intéressait les générations qui écrivirent la Bible et l’organisèrent à partir de la découverte du Deutéronome.

 

 

 

A cette fin il repousse la distinction traditionnelle des trois textes que voit dans la Bible la critique biblique : celui sacerdotal, le texte yahviste, le texte deutéronomiste. Son but est d’arriver à la façon dont a été construite à l’époque perse (avec Ezra et Néhémie) la « notion abstraite de Yhwh.»

 

 

 

Voici un exemple de l’analyse de Bin Nun : « Jérusalem, comme on sait, n’est pas mentionnée une seule fois dans tout le Pentateuque, à la différence de Siloé et de Béthel. » Le personnage d’Abraham apparaît lui aussi dans l’analyse de Bin Nun à la façon d’un symptome. Abraham est un patriarche judéen. Il apparaît dans des textes qu’ont rédigés ceux qui cherchaient à mettre Juda plus haut qu’Israël.  (Il y joue le rôle, dans récits et légendes, d’ancêtre du judaïsme). Contrairement à Finkelstein, l’essentiel de la méthode de Bin Nun est une herméneutique ; il ne s’occupe pas de trouvailles archéologiques mais textuelles.

 

 

 

Un autre exemple : « Aaron le Cohen, l’ancêtre de la lignée de Tsadok (la lignée des Grands prêtres de Jérusalem) est absent lors de la mort de Moïse, et ce n’est pas par hasard. À sa place il y a Josué, un homme d'Ephraïm, tribu qui est sur le territoire du royaume d'Israël ;  Josué qu'on a fait entrer artificiellement dans l'histoire de la Sortie d'Egypte, pour créer une continuité entre la sortie d'Egypte et l'entrée en Canaan, a été désigné par l'auteur (c’est-à-dire Shafan) comme l'héritier de Moïse. Quand Moïse monte sur la Montagne pour recevoir la Torah de Yhwh, il est accompagné par Josué l'Israélite, et non par Aaron le Judéen, qui est identifié avec les prêtres de Jérusalem.

 

 

 

Du point de vue de l'auteur, la réforme religieuse du temps de Josias est un produit culturel de l’immigration : « la relation entre, d’une part, les auteurs du Deutéronome, les rédacteurs de l'historiographie réformiste et le prophète Jérémie, et d’autre part la tradition des prêtres de Siloé et celle du territoire d'Ephraïm, est la preuve de la continuation de l'influence de l'intelligenzia israélite sur la vie dans le royaume de Juda, longtemps après que le royaume d'Israël a eu perdu son indépendance. La perte de souveraineté ne signifie pas que la population d'Israël ait été exilée toute entière vers l’Assyrie et ait disparu de la surface de la terre. »

 

 

 

Bin Nun met en doute la centralité de Jérusalem. La prédominance des Samaritains depuis le Retour de Babylone et jusqu'à nos jours est exposée dans son livre avec une simplicité convaincante : ce sont eux, les Israélites qui n'ont pas été exilés par les Assyriens.

 

 

 

Le livre des Rois, selon Bin Nun, est consacré pour l'essentiel à Israël, malgré la relation négative des rédacteurs au royaume du Nord et au sanctuaire de Béthel. Le livre de Josué tourne autour du personnage de Josué l'Ephraïmite, et le livre des Juges traite pour la plus grande partie d’hommes providentiels israélites ; de façon très surprenante, dit Bin Nun, pas un n’a dans son nom de composante jahviste, la terminaison en yah ou le début en yahu.

 

 

 

Le royaume d'Israël était bien plus développé au temps de sa splendeur que celui de Juda au Sud (c’est l’époque d'Achab, de Omri). Il y avait une compétition entre Béthel, où l'on adorait El ou Elohim, et Siloé, qui fut détruit, ses prêtres exilés. « Ses supériorités, au point de vue  culturel et social, ne disparurent pas et continuèrent d'influer sur ce qui se passait dans Juda... En fait, le royaume de Juda connut un processus d'israélisation si important, que le nom d'Israël devint, dans une partie des textes bibliques tardifs, un synonyme de Juda ».

 

 

 

La réforme du scribe Shafan et de son groupe mit Yhwh au centre du culte jérusalémite. Cette réforme échoua à brève échéance. Josias fut tué par le Pharaon, et il semble que le culte revint vers les divers hauts lieux, avec un Yhwh de Samarie, un Yhwh de Teyman, etc. Et pourtant, de la réforme resta le dieu Yhwh, et Bin Nun suit celui-ci à la trace : quand il apparaît lui-même dans les textes, quand on lui adjoint Elohim, et en bref : son origine et son histoire. 

 

 

 

Du point de vue de Bin Nun, l'étape monothéiste avec laquelle de façon générale est identifié Yhwh a commencé avec la cessation des sacrifices sanglants dans l'empire romain, et le renforcement de la dispersion judéenne en Egypte et en Cyrénaïque. Cette étape est tardive, et le texte biblique offre au chercheur beaucoup de passages précieux qui montrent que Yhwh n'était pas le premier mais plutôt le dernier des dieux : il fut précédé par Elohim et par El, et tous deux par Elyon. Dans le Temple, ou plutôt dans les temples, il y avait des statues, et ce n'est qu'à l'époque perse que naquit l'interdiction de la figuration ; elle fut ajoutée aux Dix commandements avant la clôture de l'Ecriture.

 

 

 

Dans les trois Cantiques antiques – le Cantique de Deborah, la Bénédiction de Moïse et la prière du prophète Habakuk – Yhwh vient d'Édom, de Madian ou de Teyman. Bin Nun consacre beaucoup de pages à montrer comment Yhwh à partir de là est devenu un dieu judéen et ensuite le dieu juif.

 

 

 

Les trouvailles archéologiques de ces dernières décennies confirment ce que dit Bin Nun, comme quoi Yhwh au début était marié, que c'était un dieu entre autres, possesseur de qualités qui ont un caractère païen, dans la Bible elle-même.

 

 

 

 Bin Nun s’arrête sur la création du Shabbat comme jour de repos (environ à l’époque perse), sur l’origine du mot hébreu (ivri) (qui apparaît toujours dans la Bible comme un nom que d’autres peuples ont donné aux Juifs, ou aux Israélites) ; il discute de façon passionnante de la langue que parlaient les héros de la Bible, ou son premier public ; et surtout de la fiction complète qu’est l’extermination des Peuples du pays, le Gargashi, l’Amoréen, le Khivite. Les peuples réels qui habitaient par ici étaient l’Iduméen, le Madianite, l’Araméen. Tous donnèrent à nos ancêtres  putatifs des femmes et des concubines, et jusqu’à un certain point ils vécurent tous en bonne entente. C’est le livre de l’année, à ne pas manquer.

 

Dan Laor, in Haaretz, trad. de l'hébreu H. L. 

Yigal Bin Nun, Abrégé de l'histoire de Yhwh, éd. Resling, 2017, 400 pages.