Léon Chestov lecteur de Pascal

 

 

 

 

 

 

1.

 

 

 

 Je ne sais si l'on s'est suffisamment arrêté, dans les Pensées de Pascal, sur celle-ci : « Pensée échappée, je la voulais écrire, j'écris au lieu qu'elle m'est échappée [1]» .

 

On peut y voir une pique contre les hommes de lettres, qui écrivent même quand ils n'ont rien à dire ; contre soi-même, pris sur le fait d'une graphomanie ; on peut pourtant se poser la question de savoir quel rapport cette remarque pouvait avoir pour Pascal avec le dessein des Pensées, que tous les commentateurs considèrent comme ayant été de convaincre les incroyants de la vérité du christianisme. On dirait qu'il y a là une remarque que Pascal s'est faite pour lui-même, comme il prenait des notes pour son livre ; une idée lui était venue, qui elle devait avoir un rapport avec son dessein ; il ne l'avait pas notée assez vite, pensant qu'elle lui resterait à l'esprit un peu de temps ; au lieu qu'elle a disparu, et qu'il ne savait même plus de quoi elle parlait. L'apparition et la disparition d'une idée est un fait psychologique courant, et pourtant intéressant en lui-même, pour qui pense et s'observe en train de penser ; même sans avoir aucun rapport avec la foi et l'incrédulité. Quant au fait d'écrire la disparition de l'idée au lieu de déployer sa matière, il témoigne au moins d'un autre fait de la vie mentale, qui est la permanence du moi : lequel se rappelle la présence récente d'une idée, s'il a oublié ce qu'elle était ; et qui a ou prend conscience, dans cette permanence, de sa propre capacité à durer. Cette permanence non plus n'a, au premier abord, rien à voir avec la conversion des incrédules. Elle a beaucoup à voir, en revanche, avec une autre des Pensées : « Je ne sais ce que c'est que mon corps, que mes sens, que mon  âme et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle même, et ne se connaît non plus que le reste ». La permanence du moi, sa capacité à agir et en particulier à penser, le caractère réflexif de la pensée, tout cela apparaît avec la pensée échappée qu'inscrit  le scripteur ; et Pascal notant fuite et inscription de l'idée dit un mystère, un non-savoir.

 

 

 

 

 

2.

 

 

 

 

 

On sait qu'un certain jour de 1658, à Port Royal, devant quelques parents et amis, Pascal exposa un projet qu'il avait : il ferait, dit-il, un livre qui ramènerait les libertins dans le sein du christianisme ; quelqu'un nota l'événement, et peut-être ce qu'il se rappelait des grandes lignes de l'ouvrage projeté. On s'est fondé sur là-dessus, après la mort de Pascal, pour reconstituer celui-ci, faisant comme si l'auteur n'avait pas pu modifier son projet initial. Il est visible pourtant que la belle simplicité du livre rêvé n'a pas résisté à l'épreuve de l'écriture ; les Pensées sont un chaos d'idées contradictoires ; à bien lire on y trouve des strates différentes : des traces de l'intention originelle, sans doute ; mais aussi des pensées qui suivent une intention complètement différente, des réflexions (comme celles qu'on vient de dire) sans rapport avec aucun projet : à un certain moment, semble-t-il, Pascal s'est aperçu qu'il ne pouvait en aucune façon convertir ses amis libertins, qu'aucun de ses arguments ne tenait la route ; renonçant provisoirement à son idée première il ne s'adressa plus à personne et n'écrivit plus que pour lui-même ; inscrivit désormais ce qui lui venait à l'esprit, étonnements d'un instant, doutes et angoisses, une hésitation entre des tentations  opposées, celle de l'athéisme et de l'épicurisme aussi bien. C'est cette indétermination des Pensées qui les a gardées vivantes et intéresse le lecteur d'aujourd'hui ; l'intention apologétique n'intéresse plus que l'historien des religions.

 

Il y a, écrivait Léon Chestov, dans un petit livre traduit en 1923[2], deux Pascal complètement différents ; le premier est un stoïcien et un rationaliste qui n'aime que la pensée claire ; le second fait profession d'incertitude. Chestov ne dit pas, aurait pu dire aussi, que dans l'écriture des Pensées un Pascal avait suivi l'autre, et que la confusion posthume du manuscrit avait mélangé les deux. Il reste que les deux se mêlent ; et que la confrontation du croyant et de l'athée, d'un Pascal certain de sa foi et du libertin à convertir, est moins apte à débrouiller le brouillon des Pensées que celle d'un Pascal rationnel et d'un autre qui ne l'est plus ; toutes les deux à vrai dire étaient présentes en même temps dans les notes que prenaient Pascal ; comme son maître Montaigne il n'a rien effacé de ses tentations, même quand il reniait ce maître là. C'est pourquoi il est abusif de dire, comme Dominique Descotes, que « les Pensées sont, au fond, une sorte de machine infernale, à laquelle on n'échappe nécessairement que vaincu et persuadé[3] ». Comme dans Montaigne, il y a dans Pascal de quoi choisir ; on peut estimer, par exemple, que certains développements admirables sont spécieux, et que l'auteur lui-même, s'il avait publié son livre, les aurait coupés ; mais pouvait-il publier un livre qui avait pris une autre direction que celle qu'il avait voulue ? Tout de suite Port Royal vit bien qu'il lui fallait couper ; et ce n'était pas seulement par des considérations de politique religieuse. 

 

 

Il y a deux Pascal, répète Chestov, dans les Pensées elles-mêmes. C'est l'auteur des Provinciales qui écrit dans les Pensées : « Le moi est haïssable. » La raison déteste le moi, qui ne peut que gêner la recherche de la vérité : qui veut connaître objectivement doit renoncer à la précipitation, aux préjugés et préférences personnels ; le Pascal des Provinciales, c'est l'homme des règles cartésiennes pour la direction de l'esprit, mais aussi du bon sens en général, l'homme vertueux aussi : le Vrai va avec le Bien et le Beau.  «  Pascal, écrit Chestov[4], appelle les Jésuites au tribunal du bon sens et de la morale ; s'ils ne peuvent se justifier, c'est donc qu'ils sont coupables, et ils doivent se taire ». Le Pascal des recherches mathématiques et physiques aime la certitude autant que l'aimait Descartes ; à quel moment a-t-il choisi de faire profession d'incertitude ? On dirait que ses tentatives pour transporter la certitude en dehors de la science se sont cassé le nez. 

 

Il y a, dans le rêve antérieur de Pascal, un système de la pensée, de la vie humaine ; c'est un système absolument rationnel, un système ne laissant rien dans l'ombre, circonscrivant ses ombres ; une parole qui nomme tout ce qu'il est possible de nommer ; l'équivalent, concernant la condition humaine dans sa réalité quotidienne et métaphysique, du système le plus glacial, d'un exposé sur le calcul des probabilités par exemple ; le seul affect perceptible étant ici l'exaltation du penseur, la fièvre d'une cohérence qui embrasse à mesure tout ce qu'elle touche. C'est comme si, à la grande lumière du raisonnement impeccable, à l'exigence scientifique, s'ouvrait toute la vie quotidienne. Une pensée totalitaire, préhégélienne, fondée déjà sur l'histoire[5], comme ailleurs celle de Bossuet. Un système existentialiste[6] ? Ou la philosophie, déjà, comme science exacte ? 

 

L'analyse du divertissement, l'injonction à parier pour le christianisme témoignent de cette première période : Pascal pense avoir compris ce qui fait agir les hommes, et que cette action se fonde sur un raisonnement qui est faux ; il suffira, pense-t-il, de redresser l'erreur commune ; on croit, dit-il, en se détournant de la condition humaine dans son horreur, en pensant à autre chose, comme on en a le pouvoir, faire que la réalité n'existe plus ; après l'avoir lu, d'une activité désordonnée et absurde on reviendra au christianisme, qui s'appuie sur un raisonnement vrai. Parier pour l'existence chrétienne est un bon calcul, ou une question de bon sens. Mais Pascal n'a pas pu ne pas penser  très vite que lui-même se fourvoyait, qu'il prenait pour un idiot l'homme du divertissement ; en réalité, celui-ci raisonne très bien, et après mûre réflexion il reconduirait la chasse, et le jeu, qui permettent de penser à autre chose qu'à la mort. Le divertissement, dit Pascal, implique une théorie enfantine de la valeur : ce lièvre que poursuit le chasseur, il ne l'achèterait pas au marché, il n'a pas de valeur en lui-même ; mais que ce soit l'occupation divertissante qui vaut, et non le lièvre, c'est ce que le chasseur sait le mieux. L'homme du divertissement a une très bonne raison : se priver de chasser, et des plaisirs de l'existence en général, c'est ne pas vivre, c'est perdre sa vie.

 

La théorie du pari et du divertissement ne peut convaincre que des convaincus.  On sait trop bien où veut en venir le prêcheur : seul un moine vivra les yeux fixés sur le crucifix où Jésus agonise pour l'éternité ; choisira une insomnie perpétuelle. Comment convertir les athées subtils du cercle paternel, les Méré, les Roberval ? Comment faire recevoir sa croyance dans une doctrine qui heurte la raison ? Aucune preuve ne peut convaincre l'athée que le Dieu d'Abraham existe ; les preuves, ici aussi, ne convainquent que celui qui est déjà convaincu[7]. Pas plus que le libertin, Pascal ne pouvait, par le pari et l'analyse du divertissement, convaincre l'homme du champ de course de rester chez lui, et moins encore d'entrer au couvent. On dirait même que d'imaginer la résistance du libertin ou de l'homme du commun mettait en danger la conviction de Pascal lui-même. « Il est prédit qu'aux temps du Messie il viendrait établir une nouvelle alliance […] qui mettrait sa loi non dans l'extérieur, mais dans les cœurs. Qui ne voit la loi chrétienne en tout cela ? [8] »  Et pourquoi ici le point d'interrogation ?  La forme interrogative n'est-elle qu'un de ces instruments d'une stratégie adoucie, masquant l'affirmation de la certitude ? C'est plutôt une question que se pose Pascal ; il multiplie les preuves qui n'en sont pas, recopie des pages entières d'Isaïe ; les deux Testaments prouvent mutuellement leur vérité, les prophètes prouvent l'Evangile : y croit-il lui-même ? Je vois peu de certitude dans les Pensées ;  mais une incertitude continuelle, une pensée en recherche, un effort de l'écrivain pour se convaincre lui-même ; dira-t-on, pour être aussi certain en dehors de la science qu'il pouvait l'être comme mathématicien ou physicien ?

 

 

 

3.

 

 

 

 

 

Deux événements, écrit Dominique Descotes, « ont pu contribuer à la naissance du projet apologétique : la nuit du Mémorial (23 novembre 1654) ; la  guérison opérée en 1656 sur la nièce de Pascal par la Sainte Épine[9]. » Mais ces événements, qui sont comme des appels personnels, des interventions de la Providence, ont plutôt dû détourner définitivement Pascal d'un tel projet en tant qu'il se voulait rationnel ; il ne pouvait y avoir dès lors que rature et palinodie, retrait sur d'anciennes positions : la foi et la raison n'ont rien à faire l'une avec l'autre, on ne peut prouver sa foi, on ne peut rien prouver de ce qui importe. Tout à coup c'est le miracle et le mystère qui sont la réalité dernière. Les Pensées montrent le contrecoup de la nuit de feu, un contrecoup graduel ; l'ancienne confiance dans la raison, qui était dans l'entreprise elle-même, laisse sans doute nombre de traces écrites ; mais c'est l'incompréhensible et l'inexplicable qui permettent de comprendre, et la révélation mystique : « Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants... » Le dieu des philosophes était celui de la preuve, il pouvait fonder le projet de prouver la vérité du christianisme ; celui d'Abraham est une personne, un dieu vivant et tout puissant, il ne connaît que sa fantaisie, il n'est astreint par rien d'autre, pas même par le principe d'identité, tout lui est possible, ouden adunaton to théo. Pourquoi la résurrection, demande l'autre Pascal, (résurrection des corps, résurrection de Jésus), serait-elle impensable, moins pensable que la création, une naissance des choses hors du néant ? La création est impensable à l'homme et pourtant elle a eu lieu. Le soleil se lèvera demain, qui nous en rend si sûrs ? Il n'est pas impensable que l'univers ne sorte plus de la nuit, si Dieu le veut ainsi. (Et le doute vaut, dira Hume, pour l'incroyant aussi bien.) Que le passé n'ait jamais eu lieu, Dieu le peut, disait Pierre Damien, interminablement répété par Chestov. Entre les Provinciales et les Pensées, la raison commune a perdu sa toute puissance, une puissance plus grande que celle de Dieu, comme le Destin était supérieur à Zeus lui-même. Tout à coup l'impossible est devenu possible, que deux et deux cessent de faire quatre, que la logique d'Aristote perde toute validité. Comment Pascal se serait-il placé encore sur un terrain rationnel, comment aurait-il encore cherché à convaincre par des arguments rationnels de ce qui échappe à toute compréhension rationnelle ?

 

 

 

Le dieu de Descartes était un concept, comme le sera celui de Spinoza[10] ; le dieu d'Abraham déborde toute entreprise rationnelle. La nuit mystique est celle de l'irruption d'un Tu. Tout à coup une parole interpelle les hommes : on voit Pascal recopier des pages entières des prophéties d'Isaïe ; Dieu y rappelle violemment son existence, ses bienfaits, les châtiments qui frappent et frapperont la désobéissance. Une autre personne aussi, ou la même, est Jésus sur la croix. La méditation pascalienne est une identification. Le Christ agonisant, c'est le méditant lui-même. L'opposé du divertissement ne peut être que la méditation chrétienne, une méditation du plus certain qui est la mort, la brièveté de la vie, la mort qui peut survenir dans l'instant qui vient ; la mort venant dans le temps du divertissement, comme du sommeil, étant perte absolue, perte de l'unique ; mort sans salut, hors de la grâce divine. Cette mort aurait-elle été moins absolue dans l'hypothèse de la conscience, de l'existence chrétienne ? Dans l'incertitude du salut, dit Pascal, on pouvait au moins ne pas vivre absurdement à poursuivre le lièvre de la chasse, le ballon du joueur ; l'existence chrétienne était préférable même si elle devait ne pas être vraie. 

 

 

5.

 

 

 

 

 

La seule connaissance qui importe, en effet, est donnée par le cœur, de façon immédiate ; mais elle est confuse, improbable, on ne sait d'où elle vient, et elle est peut-être trompeuse. Rien ici qui soit proche du cogito cartésien, d'une évidence intime qui ne peut être que vérité.

 

C'est de ce point de vue en effet qu'on voit le mieux la différence entre Pascal et Descartes ; ainsi du  malin génie des Méditations. Pour Descartes, c'est une hypothèse utile, nécessaire : et si l'univers était un rêve, si le sentiment que nous avons d'une cohérence du réel était pure illusion, œuvre d'un magicien ironique ? Il n'y a là que l'articulation d'un raisonnement, et Descartes ne s'y attarde pas. Le monde cartésien est fait de vérités bien claires découlant d'évidences premières, de chaînes de vérités engendrant la conviction de tout homme pensant logiquement. Le monde est certain parce que Dieu est certain, et l'ego pensant aussi. La phrase latine des Méditations, dans sa rhétorique merveilleuse, le tissage de ses plis, donne à l'univers son ampleur et sa plénitude. Quelle différence avec les Pensées, cette poussière d'instants, d'insights ponctuels, contradictoires ! « Pensée échappée, etc. »  Le diable est absent des Pensées de Pascal, qui n'a pas besoin de lui pour penser l'illusion du monde : elle est au cœur de la perception, là où Descartes trouve la certitude du cogito. Pascal était physicien, mathématicien tout autant que Descartes : pour l'un et l'autre le certain était la valeur capitale. « Inutile et incertain », note-t-il à propos de Descartes. Le cogito ne l'impressionne pas. « Il faut dire en gros : 'cela se fait par figure et mouvement', car cela est vrai ; mais de dire quels et composer la machine, cela est ridicule. Car cela est inutile et incertain, et pénible. Et quand cela serait vrai, nous n'estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine[11] ».

 

 

 

Le dieu d'Abraham n'échappe pas seulement à la logique humaine ; il est incompréhensible aussi éthiquement. C'est le dieu qui s'acharne sur Job, le dieu de l'injustice ; et c'est, dans Pascal, un dieu trompeur. Pour Descartes, le malin génie n'était qu'une fantaisie dialectique, le doute une étape par où passer le plus rapidement possible, le monde existait bel et bien ; l'erreur était une possibilité où l'on peut, avec une bonne méthode, ne pas tomber. Pour Pascal, le doute depuis la Chute contamine le monde ; il est dans la relation de tout homme à l'Être, il ne découle pas d'un enchantement démoniaque mais de la volonté divine elle-même ; il est au cœur du moi, par la volonté de Dieu, il rend évidente la chute originelle ; là où Descartes croit voir une puissance de connaissance capable d'arriver à la certitude, Pascal ne trouve qu'une déformation de l'intelligence. Doute et  illusion. Qu'on puisse ne pas voir ce qu'on regarde, qu'on accepte comme évident un raisonnement qui est pure absurdité, qu'on accorde plus d'importance à un moi imaginaire qu'à ce qu'on est réellement, Pascal essaie d'abord de l'expliquer de façon rationnelle : sans doute la certitude de la mort est-elle si une chose si effrayante qu'on peut comprendre que les hommes préfèrent ne pas la regarder en face, qu'ils choisissent une vaine agitation, qui est aussi une façon de se reposer dans l'ignorance, une illusion volontaire[12] ; mais l'auteur ne s'en tient pas à ce point de vue ; « ce repos dans cette ignorance, écrit-il, est une chose monstrueuse, et dont il faut faire sentir l'extravagance et la stupidité à ceux qui y passent leur vie... [13]» « Il est contre nature... » « Il est surnaturel que l'homme, etc. C'est un appesantissement de la main de Dieu... Ainsi, non seulement le zèle de ceux qui le cherchent prouve Dieu, mais l'aveuglement de ceux qui ne le cherchent pas ». Ainsi une illusion manifestant le désir naturel d'échapper à une connaissance douloureuse cède-t-elle le pas à l'idée d'une tromperie divine, d'un ressentiment, d'une malédiction incompréhensible, se transmettant d'une génération à toutes celles qui suivent. Grande injustice, à vue humaine, que cette culpabilité infligée à des innocents, grand mystère, d'un si grand mal venu d'un dieu toute bonté et puissance ; et pourtant ce sont ce mystère et  cette injustice qui permettent de comprendre l'essentiel, l'illusion essentielle dans laquelle vivent la majorité des hommes ; il y a au cœur de l'être un trou noir irréductible à toute connaissance, un feu auquel la connaissance doit faire sa part ; qu'on ne comprenne pas une chose ne signifie pas forcément qu'elle n'a pas de réalité, voir les nombres infinis, ni pairs ni impairs, les parallèles quelles qu'elles soient se rejoignant à l'infini, l'infini dans sa réalité cosmique, inimaginable et pourtant réel[14]. La Chute originelle, incompréhensible et pourtant réelle, jette ses rayons sur toute l'existence humaine.

 

 

 

Le monde pascalien, à partir de la Nuit du Mémorial, renonce à toute compréhension, c'est celui de l'incertitude absolue, du non savoir continu, dans le vécu lui-même, à chaque seconde. L'ignorance est dans le quotidien le plus ordinaire, dans le vécu de chaque instant : « On ne sait pas en quoi consiste l'agrément, qui est l'objet de la poésie ». « Les athées doivent dire des choses parfaitement claires ; or il n'est pas parfaitement clair que l'âme soit matérielle[15] ». Il ne s'agit pas seulement des athées, personne n'a une idée claire de ce qu'est l'âme, ni de la matière, ni de leur union ; de tout cela, sans doute, on a une connaissance immédiate : je sais ce qu'est le temps, dit Saint Augustin, mais comment le dire ? À tout instant on bute sur le mystère, qui est ce qu'on ne peut que taire : « Incompréhensible que Dieu soit, et incompréhensible qu'il ne soit pas ; que l'âme soit avec le corps, que nous n'ayons pas d'âme, etc ». « Il faut se tenir en silence autant qu'on peut, et ne s'entretenir que de Dieu, qu'on sait être la vérité ; et ainsi on se la persuade à soi-même »[16]. Où l'on voit bien que convaincre était aussi un désir tourné vers soi-même. 

 

 

6. 

 

 

« Pensée échappée, je la voulais écrire, j'écris au lieu qu'elle m'est échappée » (S 459). Dans cette notation de Pascal, il n'y a plus rien du système rationnel de l'origine ; tout le second Pascal s'y résume, une attention tournée complètement vers le mystère, vers l'intériorité d'où naissent les pensées ; un silence sans préconception dogmatique, une attitude méditative où il ne s'agit que d'observer, de façon objective, ce qui se produit en soi-même ; ce que note Pascal, on l'a dit, c'est à la fois une passivité (ou « passiveté » : cette pensée échappée est d'abord une pensée éclose dans l'espace intérieur, éclose et née d'elle-même, s'éloignant de sa propre initiative : dans Pascal, dit Georges Poulet[17], les pensées vont du futur au passé, de la proue à la poupe, traversant le moi comme un bateau, comme un fantôme) ; et l'activité tout aussi mystérieuse de ce qui demeure, le souvenir immédiat même si incomplet de la pensée enfuie, une conscience de soi qui est conscience de ce qui la déborde, en deçà et au delà d'elle-même... C'est à cette conscience et à cette activité que s'identifiait jusque-là Pascal le savant, il y trouvait une source d'orgueil, à la fois personnel et générique : quelle merveille, quelle supériorité, quand on est écrasé par l'univers, de le savoir, d'en savoir plus que l'univers ! La réalité pourtant est peut-être autre : de l'intériorité les idées naissent d'elles-mêmes ; et quelle est la part de soi-même dans l'activité de la pensée, dans le travail du mathématicien, dans l'invention des machines et des autobus ? La méditation cartésienne ne fait pas de place à la passivité, à la participation d'un dieu, à l'ingérence d'un tiers ; le méditant cartésien est un esprit volontaire, il dirige son esprit comme le gymnaste muscle son corps : « Règles pour la direction de l'esprit », « Discours de la méthode ». Dans la passivité et sans doute l'activité du méditant pascalien, à tout instant, Dieu collabore à l'activité humaine ; il prodigue ou non sa Grâce, c'est-à-dire la Joie ; toute compréhension absolue est donnée, toute compréhension peut-être : telles sont les « inspirations », prises par Pascal à son maître, l'abbé de Saint-Cyran. 

 

Dieu sensible au cœur, il faut prendre l'expression à la lettre, matériellement, dans la durée de la conscience ordinaire. La même idée apparaît dans une parole que Pascal recopie d'une conversation avec son ami, le duc de Roannez : « M. de Roannez disait : « Les raisons me viennent après, mais d'abord la chose m'agrée ou me choque sans en savoir la raison, et cependant cela me choque par cette raison que je ne découvre qu'ensuite. » Mais je crois, [commente Pascal], non pas que cela choquait par ces raisons qu'on découvre après, mais qu'on ne trouve ces raisons que parce que cela choque [18]. »  C'est dire que le cœur est toujours premier, que la réflexion, la parole, la raison humaine ne viennent qu'après ; que tout ce que l'homme peut connaître est donné. Regarder en soi-même, dans le silence, dans l'humilité, la naissance fugace des pensées, l'éclosion du nouveau, il y a là un autre genre de méditation que celui de Descartes, mais qui n'est pas unique au dix-septième siècle ; c'est celle de Madame Guyon, de Fénelon, des quiétistes.

 

Trouvera-t-on Dieu en soi, collaborateur ou auteur de l'acte individuel[19] ? Là est peut-être le sens de l'histoire : une activité consciente qui se croit liberté et savoir, une réalité plus profonde qui est passivité, ignorance totale des voies de la Providence. Dans tous les cas, qu'on agisse en connaissance de cause ou non, une incertitude sur le sens de son activité propre, un choix de l'incertain ; on ne sait pourquoi réellement on agit. L'incertain occupe une grande place dans les Pensées, et la pensée en est également contradictoire. Sur un premier plan, agir sans savoir avec certitude est le fait de l'homme du divertissement, et c'est un fait négatif : c'est une façon de fuir, la fuite de Gribouille se jetant dans la mare pour fuir la pluie. Fuyant la certitude de la mort on trouve celle-ci dans l'incertitude du voyage. Le rationnel est bien de rester enfermé dans une chambre. Mais le raisonnable, disent d'autres Pensées, c'est d'agir comme tout le monde, de choisir l'incertain, comme tout le monde. Il est vrai que la souffrance pourrait très souvent être évitée, la guerre, les entreprises sur mer, la vie de cour la multiplient tous les jours ; or c'est façon de risquer, de courir au-devant de l'incertain ; à  rester chez soi certainement on ne risque rien ; « 4° Travailler pour l'incertain, aller sur la mer ; passer sur une planche[20] », note Pascal. Et pourtant il faut risquer, sinon on ne traverserait pas une rue, on ne ferait rien ; or il faut agir. C'est ce que dit aussi la Baghavat-gita. Sans doute il n'est pas rationnel que le fils du roi succède à son père, ou d'obéir à qui porte la robe du juge comme si celui-ci était la sagesse même ; mais c'est le plus raisonnable. Et puis la religion elle-même n'est pas certaine, si elle l'était on ne serait pas obligé de parier.

 

 

 

La certitude scientifique n'intéresse que les mécaniciens. Il y a là au moins une certitude, mais elle n'est pas transmissible ; ou peut-être : il n'y a rien là qui soit de l'ordre de la certitude, la certitude n'appartient qu'aux sciences, et elle n'avance à rien[21].  D'où suit l'abandon des sciences ; abandon scandaleux, aujourd'hui encore, pour quiconque considère le génie scientifique de Pascal. Mais là, et nulle part ailleurs, est peut-être l'actualité des Pensées ; indépassable, le mépris du mystique pour le savant. Supposons en effet un psychoneurologue des temps modernes, et qu'il dise : « Nous n'en sommes plus là, le savoir humain s'est augmenté considérablement ! Pascal, s'il vivait aujourd'hui, n'écrirait plus « je ne sais ce que c'est », « une ignorance terrible de toutes choses », il aurait lu les savants et les philosophes, Heidegger, Husserl et Freud ; il saurait beaucoup, sinon tout, sur l'âme, la conscience de soi ». Mais on peut imaginer un homme d'aujourd'hui qui, ayant lu savants et philosophes aurait le même sentiment du mystère de la conscience. Le sentiment du mystère – de l'existence, de la conscience – s'impose comme vérité, comme connaissance qui se suffit à elle-même, non pas comme incitation à un savoir impossible ; Rousseau s'éveillant de sa syncope, Hugo de son endormissement sur la plage rééditent l'expérience pascalienne : une même ignorance de l'endroit où l'on est, un sentiment de solitude et d'abandon, une angoisse et un émerveillement, sans doute, comme savoir aussi, minimum et précieux ; tout autre savoir étant de trop.

 



[1]        Pascal, Pensées, éd. Brunschvicg, p. 499. Sur cette pensée, voir pourtant Georges Poulet, Études sur le temps humain,I, Plon 1952, p. 104. Cet article donne une idée très juste de ce que l'on pourrait appeler l'écriture panique des Pensées.

[2]          Leon Chestov, La nuit de Gethsémani,, trad. J. Exempliarsky, (1923), éditions de l'Éclat, Paris .2012.

[3]         In Pascal, Pensées, éd. cit. Introduction de D. Descotes, p. 23.

[4]          L. Chestov, op. cit., p. 59.

[5]           Magazine littéraire, 561, nov. 2015.

[6]            Albert Béguin Pascal, Le Seuil, Paris

[7]          Dans les Frères Karamazov, voir la discussion familiale de la première partie, où Smerdiakov met en doute qu'il puisse se trouver plus de deux vrais croyants : que la foi véritable puisse déplacer une montagne, qui vraiment le croit ? Deux ascètes peut-être dans le désert ! Ces deux ascètes suscitent l'ironie du père : qu'il existe même deux croyants, seul un Russe peut y croire.

[8]             Pensées, ibid. p. 276, 729, « Prédictions ».

[9]           In Pascal, éd. cit. Introduction, p. 15.

[10]        Léon Chestov, Descartes et Spinoza, Traduction de J. Exempliarsky parue dans le Mercure de France, 1923.

[11]         Id, ibid, p. 72, 79 Descartes.

[12]        Pensées, ed. cit. p. 79, n° 100.

[13]       Ibid. p. 109, pensées 195 et 200.

[14] Le magazine littéraire, n°cit.,  

[15]      Pascal ; Pensées, éd. citée, p. 111, n° 221.

[16]       , Pascal, Pensées, ed. cit. p. 194, 536.

[17]      Georges Poulet, op. cit. iIbid.

[18]         Ibid, p. 127, [276]. 

[19]         Pascal, disciple d'Augustin, fait pourtant peu de place au dieu intérieur,  logé au plus intime de l'intimité ; c'est ce que dit Philippe Sellier, L'un des plus ardents disciples d'Augustin, in Magazine littéraire, 561, nov. 2015. L'affirmation est discutable.

[20]        p. 141 [324-101]

[21]         Le péché originel a corrompu la nature humaine. Les Pensées de Pascal éclairent, dit Philippe Sellier, les atrocités de l'histoire du vingtième siècle. La vision du monde de Saint Augustin et de Pascal trouve un écho dans le Freud effrayant de Malaise dans la civilisation ; et pourtant Freud était athée... L'Église elle-même, dit le même auteur, a préféré un christianisme moins sombre, celui de Péguy, d'Emmanuel Mounier et du mouvement Esprit. Que vaut le péché originel pour comprendre l'invention des chambres à gaz, les expériences médicales, les camps de concentration, d'humiliation méthodique ? Le meurtre de Cain, c'est après l'expulsion du paradis ; il implique l'enfantement comme malédiction première. La shoah répète le premier meurtre fraternel, elle aussi. Nul enfant dans le jardin d'Eden. (Wo Kinder sind, da ist Paradies). Le péché originel consiste dans une désobéissance ; couvrir sa nudité est le signe de la connaissance interdite de ce qui est mal. Là dessus, voir Ivan Karamazov.