Benjamin Constant, entre Charlotte et Germaine

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Le sentiment de l'amour n'a rien de commun avec l'objet qu'on aime. C'est un besoin du cœur qui revient périodiquement à des époques plus éloignées que les besoins des sens, mais de la même manière : et comme l'attrait des sexes fait qu'on cherche une femme dont on puisse jouir, n'importe laquelle, le besoin du cœur cherche à se placer sur un objet qui l'attire ou par de la douceur, ou par de la beauté, ou par telle autre qualité qui devient le prétexte que le cœur allègue à l'imagination pour justifier son choix ». Benjamin Constant,  Amélie et Germaine.

 

 

 

« Quand on en a besoin, [de l'amour] on le porte sur le premier objet venu. Tous les charmes qu'il prête sont dans l'imagination de celui qui l'éprouve. C'et une parure dont il entoure ce qu'il rencontre ». Benjamin Constant, Journal[1].

 

 

 

 

 

                                                                                      Pour Isaac Harari

 

 

 

1.

 

 

 

 Adolphe, dit Benjamin Constant dans sa troisième préface, ou tentative de préface à son roman, n'a été écrit que « dans l'unique pensée de convaincre deux ou trois amis réunis à la campagne de la possibilité de donner une sorte d'intérêt à un roman dont les personnages se réduiraient à deux, et dont la situation serait toujours la même ». « Une fois occupé de ce travail, j'ai voulu développer quelques autres idées qui me sont survenues [... ]. J'ai voulu peindre le mal que font éprouver même aux cœurs arides les souffrances qu'ils causent ». 

 

Il faudrait donc distinguer deux temps au moins ; et aussi entre l'occasion et l'intention. L'occasion aurait été une sorte de pari littéraire, un projet abstrait, né d'une discussion technique entre gens de lettres ; l'intention serait venue après, pendant le travail  d'écriture : « j'ai voulu, dit Constant en insistant sur le verbe, peindre le mal que font éprouver même aux cœurs arides les souffrances qu'ils causent ». Étrangement il passe rapidement sur l'invention concrète du sujet, du récit ; le pari étant tel, abstrait et impersonnel, Adolphe et Ellénore semblent s'être présentés d'eux-mêmes, une histoire qui implique l'auteur, visiblement, de la façon la plus personnelle, même impudique. « J'ai voulu peindre le mal », c'est comme une remarque que se fait l'auteur en se relisant, presque une hypothèse, comme s'il n'avait pas bien su, au moment d'écrire, où il allait ; et se le demandait encore, des années après. Il ne s'agissait pas pour lui, comme pour tel ou tel classique, d'inspirer l'horreur du mal en soi, des méchants. Le mal est ici la souffrance de celle de qui aime sans être aimée, plus encore la souffrance de celui qui est aimé sans aimer lui-même, les deux se confondant. Adolphe n'est pas un méchant homme ; c'est un cœur aride, un libertin, mais trop sensible au contraire. Il se fait du mal à lui-même en n'aimant plus Ellénore ; mais peut-il aimer, quand il n'aime plus, la chose dépend-elle de lui ?  

 

Quel était l'enjeu personnel d'un livre comme Adolphe ?  Le héros du livre, Adolphe, a vingt-six ans, dix ans de moins qu'Ellénore ; en 1806, quand il commence à écrire son roman, Constant en a trente-neuf, c'est un homme d'âge mûr, sinon rassis. La situation de son personnage évoque celle de l'auteur dans sa jeunesse, quand il vivait, même au loin, sous la surveillance constante et intrusive de son père, et dans le souci de ne pas déplaire à celui-ci. Il y avait, dans ce retour au passé, et dans le choix de la fiction, un désir de prendre distance de soi-même et de se comprendre, non seulement dans le passé mais dans le présent ; c'était comme si rien n'avait changé essentiellement depuis lors : la même faiblesse de caractère, la même habitude du dédoublement, le même étonnement trouvé dans l'observation de soi. Se connaître pour changer ? Peut-être y avait-il dans Constant le sentiment d'un piège dont il ne pouvait sortir ; le rêve d'un acte personnel qui ferait avancer les choses, le délivrerait ; l'écho, dit un commentateur, d'une angoisse profonde[2].

 

 

 

 

 

 

 

2.

 

 

 

 

 

Encore sur le pari. Étrange, en ce début du dix-neuvième siècle, le nombre de romans qui racontent une situation qui ne change pas ; avec un héros, donc, bloqué, pour une raison ou une autre. S'il y a du changement, des péripéties, ce n'est que dans une mobilité intérieure ; mobilité et passivité, exaltation et mélancolie, aboutissant parfois au suicide. Ainsi Oberman (1804), Werther (1774) et René (1802). Quand celui-ci décide de se raconter au vieux Chactas, il prend bien soin de le préparer au récit d'une existence vide, quels qu'aient été ses orages intérieurs.

 

Benjamin Constant connaissait très bien son histoire du roman. Adolphe est l'aboutissement de toute une recherche, depuis le Don Quichotte et les romans picaresques et comiques qui en découlent, en passant par La Princesse de Clèves et par l'invention anglaise du réalisme, au dix-huitième siècle. Le roman de Constant témoigne déjà d'une ère du soupçon : si l'intérêt d'un roman était ailleurs que dans l'extériorité, les péripéties et les aventures ; mais plutôt, comme chez les moralistes du XVIIème siècle, dans l'analyse des ressorts intimes de l'âme ; si la fiction la plus passionnante était dans la description de la réalité intérieure, une réalité qui se confond avec celle de l'auteur s'offrant dans sa complexité ? C'est comme si Adolphe  sautait à l'avance par-dessus une trop longue erreur, celle des Flaubert, Zola, Maupassant et consorts ; se positionnait directement à côté de Proust et de Kafka.

 

On ne peut croire que Constant ignorait ce qu'il en était, ce qu'il faisait. J'ai oublié sur quoi portait la polémique qu'il eut avec Kant ; ce romancier franco-suisse pourrait bien être rangé parmi les philosophes, même parmi les philosophes importants du XIXème siècle. Ses vues, dit un autre article de l'Universalis[3], sont en avance sur son temps : le génie de  Constant est d'avoir mis dans la littérature un si grand investissement personnel, qu'il ne pouvait que devancer ce que diraient les psychologues à venir. Comme pour Kafka, tout ce qu'il a écrit est description d'un combat. Tous deux passent constamment du journal intime à la fiction, qui a ainsi un enjeu personnel et existentiel. Les fictions de Kafka paraissent opaques, celles de Constant transparentes ; mais c'est une illusion, dans laquelle on tombe aisément. On confond Constant et Adolphe, on prend au sérieux tout ce qu'écrivait un écrivain qui aimait surprendre et faire rire, y compris de lui-même. Pour tel commentateur, par exemple, Constant est un écrivain tragique, vivant dans la proximité perpétuelle du suicide ; c'est, comme Adolphe, au sens psychiatrique du terme, un mélancolique[4]. Kafka riait en lisant le Verdict à ses amis; et Constant tout autant, en leur lisant Adolphe

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3.

 

 

 

 

 

 Pourquoi Constant a-t-il écrit Adolphe ? Pourquoi à ce moment de sa vie, en 1806, à Rouen, dans la proximité de Mme de Staël ?  Il y a là-dessus, dans une édition du roman[5], un récit amusant. L'autorisation de séjour de Germaine de Staël avait été arrachée à Fouché, par Constant lui-même. Il lit à son amie la première ébauche de son roman. Sous sa forme première, le roman plaît à Germaine ; puis elle s'en irrite ; il ne le lui lira plus. Est-ce, parce qu'au départ, comme le montre son Journal, il a voulu raconter ses amours avec une autre femme, Charlotte de Hardenberg qui deviendra sa femme ? Il a reçu d'elle, alors qu'il était chez Madame de Staël, une lettre tendre qui l'appelle à Paris. Il n'a pas vu Charlotte depuis onze ans ; il accourt et en tombe amoureux ; c'est peut-être, comme il le dit lui-même, pour s'arracher à Madame de Staël, à sa personnalité envahissante, ses disputes perpétuelles. « Je suis las de l'homme-femme, écrit-il dans son Journal [...] Une femme vraiment femme m'enivre et m'enchante ». C'est dans cette situation-là, dans cet entre-deux femmes, que naît l'oeuvre. « Toutes ses pensées, écrit le commentateur, le ramenaient à lui-même, à sa vie passée... »« Aussi, n'y tenant plus, pour ouvrir un passage au bouillonnement de ses sentiments, il se décida, assez soudainement, semble-t-il, à leur donner une expression littéraire ».

 

  À partir de là, on essaie, dans Adolphe, de démêler la fiction du réel. Faut-il identifier l'auteur, partiellement ou complètement, à son héros ? Qui était Ellénore ? Est-ce Anna Lindsay ? Tire-t-elle ses traits de Charlotte, de Germaine de Staël, d'une superposition surréaliste des deux ? Plutôt que d'une souffrance de l'abandon, les colères effrayantes qu'évoque le Journal découlaient plutôt de la possessivité, de la jalousie ; Madame de Staël n'était pas Ellénore. Dans une préfacé, l'auteur s'insurge contre la tentation de voir dans René,  Adolphe ou Corinne des romans à clefs ; c'était affirmer son droit à la création. La notion de fantasme convient bien ici, comme sans doute pour tous les grands romanciers. Dans l'histoire d'Adolphe et d'Ellénore, l'accent est mis ailleurs que dans l'histoire presque identique que raconte Cécile.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Soit donc Benjamin Constant devant sa page blanche, avec le pari qu'il a fait : un roman réduit à l'essentiel, deux personnages, et qu'il ne se passe rien.

 

 

 

Il écrit pour Madame de Staël et son petit cercle ; c'est eux qu'il veut surprendre, par le rire et les larmes ; où paraîtra pourtant de lui-même une image qu'on pourra reconnaître, à travers les pointes perpétuelles du causeur, le style paradoxal. L'autoprésentation d'Adolphe, dans les premières lignes, c'est Constant lui-même en habitué des salons : son tour d'esprit dans le monde, dit-il, est plaisant et caustique, pour masquer une timidité qui lui vient de loin, de l'enfance ; l'entreprise de  séduire Ellénore, c'est Constant en libertin, en Valmont ; un libertin timide, comme Rousseau, se lançant dans les entreprises les plus audacieuses ! Adolphe est fait pour être lu à haute voix, par Constant lui-même, pendant des années ; la société où il le fera aime le théâtre, les membres du club y jouent les uns pour les autres, des pièces entières de Racine et de Voltaire. On y voit Elisabeth Vigée Lebrun suggérer à Germaine de Staël de réciter une tragédie, pour qu'elle puisse la peindre avec une belle expression ; et quand elle a eu fini, de réciter encore. Et Germaine : Mais vous ne m'avez pas écoutée[6] !

 

  Il n'est pas indifférent que le roman soit un monologue, un fragment d'autobiographie fictive : Adolphe est un personnage de théâtre, un être imaginaire qui dirait je et se raconterait, avec des traits de son créateur ; ce n'est pas Constant ; mais il est né de la vie de Constant lui-même, d'un texte perdu ; d'une autobiographie originelle rédigée paradoxalement après coup : c'est le Cahier rouge, écrit apparemment cinq ans après, en 1811, jamais publié, et retrouvé bien longtemps après, et c'est le pseudo-roman Cécile, écrit à la même époque[7]. Dans le Cahier rouge, qui raconte une partie de la jeunesse de Constant, bien des choses se dessinent du chef d'œuvre à venir. L'auteur jeune, comme sera Adolphe, est un personnage comique, pour l'auteur lui-même rétrospectivement ; ses aventures en Angleterre prêtent constamment à rire. Comme le jeune Rousseau quelques années plus tôt dans Plutarque et le grand Cyrus, le jeune Constant vit dans un  monde érotico-héroïque. Il sera tel toute sa vie, toujours prêt à se battre et à s'enflammer. En même temps, il est naïf comme un jeune homme, les escrocs le reconnaissent et le trompent sans peine ; et il vit dans la terreur de son père.  

 

Tout aussi amusantes dans le Cahier rouge, et proches d'Adolphe,  il y a les amours de Benjamin avec Jenny Pourrat, amours également romanesques et ridicules. « Je me conduisis en vrai fou ! », écrit Constant. On l'y voit demander en mariage une jeune fille qu'il n'aime pas ; il a décidé de l'enlever, de la sauver, de se battre en duel avec l'homme qu'on veut lui faire épouser ; il se suicide dramatiquement pour elle ; sauvé de la mort il oublie immédiatement toute l'histoire : soudain elle l'ennuie : « Ce n'est pas la seule fois dans ma vie qu'après une action d'éclat je me suis soudainement ennuyé... » Pourquoi toute cette comédie ? L'auteur lui-même résume ce qu'il en comprend, vingt-cinq ans après :  « l'irritation de l'obstacle, dit-il, m'avait inspiré une espèce d'acharnement ; la  crainte d'être obligé de retourner vers mon père m'avait fait persévérer dans une tentative désespérée ; ma mauvaise tête m'avait fait choisir les plus absurdes moyens que ma timidité avait rendus encore plus absurdes. Mais il n'y avait, je crois, jamais eu d'amour au fond de mon coeur ». Où l'on peut voir Constant, comme sera Adolphe un jour, penché sur lui-même, au moins après coup, s'efforçant de lire à ciel ouvert ses sentiments propres ; la différence étant que dans le cœur d'Adolphe, à l'opposé du jeune Constant, il y aura bel et bien de l'amour pour la femme qu'il veut sauver, une sensibilité à la souffrance de l'autre qui n'est pas dans l'épisode de Jenny Pourrat[8].  

 

Une continuité, donc. Il est traditionnel, facile, mais justifié, de remarquer à quel point Constant avait de constance. L'ensemble de ses écrits politiques, circonstanciels ou non, est énorme. Quand a-t-il commencé à s'interroger sur le sentiment religieux ? Toute sa vie il travaille à comprendre les religions. Un autre intérêt durable est l'amour, particulièrement la naissance de celui-ci. À cet égard, Benjamin Constant est proche de Stendhal ; tous deux paient de leur personne, veulent éclairer, pour eux-mêmes d'abord, l'expérience de la chose.

 

Et Constant insiste beaucoup ici sur le rôle que joue la parole, quelle que soit sa forme, orale, pensée, écrite, dans l'éclosion ds sentiments. Le jeune Benjamin du Cahier rouge, trop timide pour dire les choses, envoie à Jenny Pourrat des lettres enflammées ; de même, dans le roman à venir, Adolphe : « Convaincu que je n'aurais jamais le courage de parler à Ellénore, je me déterminai à lui écrire ». Les romans de Constant débordent de lettres. Écrire une lettre pourtant n'est pas seulement une façon de tourner sa timidité ; ici plus qu'ailleurs la parole crée ce qu'elle nomme ; écrire l'amour fait passer le scripteur du séducteur à l'amoureux, suscite une effervescence, un sentiment qui ressemble à celui qui est dit. Dans tout le roman, dire ce qu'on ne disait pas est un acte capital, et irréparable. Écrire également prolonge la jouissance trouvée dans les livres. Le Benjamin du Cahier rouge est une sorte de Don Quichotte, il veut vivre comme ses héros, enlever celle qu'il aime, la séduire à tout coup en se suicidant. Mais Jenny n'est pas Ellénore, elle existe peu. L'épisode ne se prêtait donc pas au pari initial, faire un roman à deux personnages : « Dans toute mon aventure avec Mlle Pourrat, je jouais le roman à moi tout seul ». Il y avait là « une erreur fondamentale ». « Toutes mes épitres chevaleresques étaient adressées à une petite personne très raisonnable, qui ne m'aimait pas du tout ». Quelle différence entre un tel épisode et la complexité d'Adolphe ! Il fallait à Constant deux personnages sensibles ; une deuxième femme, comme il y pensa un instant, ç'aurait été trop. Une  seule femme suffisait, mais amoureuse[9].

 

Est-ce d'avoir écrit, et de beaucoup parler, qui fait naître la passion ?  Tel est pris qui croyait prendre, thème ancien, en particulier sur le théâtre, à feindre on devient ce qu'on feint. Quelle importance, comme dans Stendhal, a l'amour propre, la vanité de réussir, aux yeux des autres et de soi-même ? Ellénore d'abord se refuse, s'en va. « Mon imagination, s'irritant de l'obstacle, s'empara de toute mon existence. L'amour, qu'une heure auparavant je m'applaudissais de feindre, je crus tout à coup l'éprouver avec fureur ». « J'étais étonné moi-même de ce que je souffrais. » « Je ne concevais rien à la douleur violente, indomptable, qui déchirait mon cœur ».

 

L'amour est désormais lisible directement ; il l'est des deux côtés, il va de l'un à l'autre sensiblement, dans les deux sens : « J'étais inspiré par sa présence ; je parvins à me faire écouter d'elle, je la vis bientôt sourire ; j'en ressentis une telle joie […].  Elle ne résista plus au charme secret que répandait dans son âme la vue du bonheur que je lui devais ; et quand nous sortîmes de table, nos cœurs étaient d'intelligence comme si nous n'avions jamais été séparés ». Où paraissent, avant le De l'amour, l'amour pique, l'amour passsion, la cristallisation et les Cours d'amour. Tout le chapitre III raconte une première période de  l'amour qui est un état second. « Mon amour tenait du culte ». « « Je me sentais, de la meilleure foi du monde, véritablement amoureux ». Pourquoi « de la meilleure foi du monde ? » Serait-ce que dire l'amour crée à la fois passion et distance ? Faut-il encore, par l'observation de la jalousie, se convaincre soi-même de sa sincérité ?  Adolphe pourtant ne peut douter d'avoir aimé Ellénor à ce moment-là, pas plus qu'Ellénore ne peut douter qu'elle aime Adolphe. Pour Adolphe, est-ce une chose du passé, comme le lui dit M de T***, abolissant l'amour dans le présent par cette seule parole ? L'ennui a-t-il, ici aussi, succédé à l'amour [10]?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5. 

 

 L'apparition inattendue de l'amour, en fait, n'est qu'un exemple du changement continuel des états de conscience d'Adolphe et de Constant lui-même. «  J'étais étonné moi-même de mes sentiments, écrit le héros. «  Je m'étais levé, ce jour-là même, ne songeant pas à Ellénore ; une heure après avoir reçu la nouvelle [qu'elle était revenue et visible], son image errait devant mes yeux, régnait sur mon cœur, et j'avais la fièvre de la crainte de ne pas la voir »... « L'impatience me dévorait ». Et puis, tout aussi soudainement : « Mon impatience se changea tout à coup en timidité ».  De la même façon au chapitre VII du roman quand Adolphe a affirmé son amour pour Ellénore à l'intention de Monsieur de T*** : « Je sortis en achevant ces paroles ; mais qui m'expliquera par quelle mobilité le sentiment qui me les dictait s'éteignit avant même que j'eusse fini de les prononcer ! » Dans un cœur entièrement passif, se succèdent les sentiments les plus contradictoires : l'amour à peine réaffirmé, à cause des paroles de Monsieur T***, se change en haine. « Je ressentais contre elle des accès de fureur ; et par un mélange bizarre, cette fureur ne diminuait en rien la terreur que m'inspirait l'idée de l'affliger ». Étonnement, bizarrerie, étrangeté : on voit dans le Journal  Constant lui-même s'étonner de son comportement propre, d'un comportement qui n'est pas intelligent, pas intelligible. « Sot animal que  je suis, je me fais aimer des femmes que je n'aime pas [...]. Et puis tout à coup l'amour s'élève comme un tourbillon »[... ]« Est-ce là la destinée d'un homme d'esprit ? » Le même sentiment, dans l'auteur et son personnage, d'un mystère intime, de quelque chose en soi-même qui est à la fois incompréhensible et scandaleux.

 

 

 

  Comment en effet être globalement en accord avec soi-même, quand on est multiple ? Constant affirme et réaffirme sa sincérité, et qu'il a toujours agi de façon entière, par sentiment et non par calcul. Les états de conscience se succédant à toute allure l'amènent, de façon tout à fait sincère en effet, à se contredire, à se nier d'un instant à l'autre[11] ; il y a dans ces changements à vue une sorte de comique, pour l'auteur lui-même ; il est dans Cécile plus encore que dans Adolphe. « Avec cette mobilité funeste, il n'est pas étonnant qu'on m'ait accusé de fausseté ». En même temps, cette mobilité des sentiments, orientant souterrainement les pensées et les actes, est une torture. Dans Cécile, elle prend une forme concrète et littéralement cruciale : Adolphe n'est déchiré qu'entre sa passion pour l'indépendance et son empathie avec les souffrances d'Ellénore, qu'entre indépendance et dépendance extrême ; mais enfin il n'y a là qu'une femme, et deux personnages en tout ; le héros de Cécile, à la fois réel et fictif, est entre Cécile et Madame de Malbée, c'est-à-dire Charlotte et Germaine, comme l'âne de Buridan se laissant mourir entre l'avoine et le picotin. Le héros d'Adolphe, comme celui de Cécile, est un écureuil enfermé dans la cage qu'il  fait tourner ; on voit l'amant de Cécile et de Madame de Malbée rêver d'un miracle, d'un accident provoqué par une divinité, qui viendrait le délivrer de sa situation, c'est-à-dire de lui-même. Ce thème semble avoir, dans les deux livres, et pour l'auteur lui-même, une importance particulière.

 

 

 

 °°°

 

 

 Dans la fiction d'Adolphe le héros est délivré d'Ellénore par l'intervention de son père ; dans la pseudo-réalité de Cécile, Constant est libéré de Germaine par un appel de Charlotte, et l'inverse ; finalement, il est sauvé par Dieu en personne. Il y a là, sous trois formes, une intervention extérieure, ou un rêve d'intervention extérieure, qui casse le mécanisme, arrête brutalement une répétition qui est une souffrance ; également, comme un transfert de culpabilité, de l'intérieur vers l'extérieur. Mais les choses sont plus complexes. 

 

 

 

À la fin de l'histoire, Adolphe a écrit pour son père un engagement à rompre avec Ellénore ; celle-ci lit cette lettre, en même temps qu'une deuxième lettre qui l'introduit. Ces deux lettres la tuent ; elles lui sont envoyées par M. de T***, qui est un ami ou une émanation du Père, tous deux personnifiant la raison et le principe de réalité. Intervention irrévocable, donc, irréparable, celle du destin et du Père, qui a condamné à mort l'amour d'Adolphe et d'Ellénore, condamné Ellénore sans jugement équitable, au nom de convenances, de circonstances qui importent peu à son fils : elle a vécu avec le comte de P*** comme une femme entretenue, elle a dix ans de plus qu'Adolphe, elle a détourné celui-ci d'une carrière brillante. La mort d'Ellénore pourtant ne changera rien pour Adolphe  à la répétition, à ce qu'il est et doit rester. 

 

 

 

  Qui a tué Ellénore ? Est-ce le père d'Adolphe sous l'aspect de M. T***, utilisant un écrit d'Adolphe, est-ce Adolphe lui-même ? Cette promesse de rupture, « le cruel [Monsieur T***] avait trop bien calculé qu'Ellénore y verrait un arrêt irrévocable ». Il a, écrit Adolphe, parié sur un malentendu, sur l'erreur que ferait Ellénore : il connaissait son pèlerin, le secret de sa mobilité intime, il savait que l'engagement écrit de rompre pris par Adolphe n'était à prendre au sérieux que dans l'instant, de façon ponctuelle ou partielle, et aussi en sens inverse : ces promesses d'abandonner Ellénore, elles signifiaient le sentiment opposé, elles « n'avaient été dictées que par le désir de rester plus longtemps près d'elle » ; « la vivacité de ce désir même m'avait porté à [les] répéter, à [les] développer de mille manières ». Il y a, dans la justification d'Adolphe, un paradoxe et une idée remarquable, celle d'un déplacement des intensités, de l'amour à la haine ; le paradoxe est dans la ligne du Rousseau des Confessions dénonçant Marion parce qu'il l'aimait, et non bien qu'il l'aimât. Là aussi, c'est la timidité, c'est-à-dire la présence d'autrui, qui empêche Adolphe, comme Rousseau, d'agir de façon rationnelle[12] ; et qu'autrui parle ne lui simplifie pas les choses. 

 

 

 

 « Vous n'êtes plus amoureux de la femme qui vous domine et qui vous traîne après elle », dit à Adolphe Monsieur de T***. « Je lis dans votre âme, malgré vous et mieux que vous ». Monsieur de T*** a une idée très claire des motivations inconscientes. Ce qu'il lit, c'est le sentiment qu'implique l'acte, sans forcément que l'agent en ait pleine conscience : « Si vous l'aimiez encore, vous ne seriez pas venu chez moi […]. Vous n'avez pas été fâché d'entendre de ma bouche des raisonnements que vous vous répétez sans cesse à vous-même, et toujours inutilement ». Comme la jalousie initiale d'Adolphe impliquait et prouvait la présence de son amour, rendre visite à T***, écrire une lettre de rupture impliquent et prouvent un désir de mort. Mais peut-être n'y a-t-il là, de la part de T***, que ruse et mauvaise foi, peut-être faut-il, à la lumière de la mobilité psychique, mettre en doute une telle désimplication de l'acte. Il est trop simple de penser qu'un acte a un sens univoque, qu'il prouve tel sentiment en excluant le sentiment contraire. Pour Adolphe, ce qu'il fait ne prouve qu'une partie de ce qu'il éprouve, tantôt son désir de s'éloigner d'Ellénore, tantôt son désir de la rejoindre ; la lettre homicide ne dit pas les sentiments d'estime profonde qu'il a aussi pour elle, de l'amour qu'il a aussi, qui sait ? Et en même temps elle les dit par l'intensité formelle de l'écriture. On peut penser que toute la fin du livre est bien peu convaincante. Ellénore, qui vit depuis des années avec Adolphe, sait aussi bien que M. de T*** que son amant est multiple et contradictoire ; elle aussi, à l'occasion, quoique passionnée, lit entre les lignes : quand Adolphe proteste de son amour, et qu'il a une seconde d'hésitation, elle repère ce qui est vraiment pensé, au moins dans l'instant.

 

 

 

« Il n'a fait aucun usage d'une liberté reconquise au prix de tant de douleurs »[13], écrit à la fin un homme qui connaissait le héros. Il est resté ce qu'il était, « ce mélange d'égoïsme et de sensibilité ». L'intervention du père n'a donc servi à rien, personne ne pouvait rien pour le héros, pas même lui. Du reste, est-ce bien le père qui a agi ? Ce qui brise la répétition, comme dans le Boléro de Ravel, c'est ici un mouvement d'accélération, une impulsion homicide qui est dans le héros lui-même, ou dans l'auteur, une impulsion à tout casser. Le roman de Constant est l'histoire d'un crime. Quand Adolphe écrit à M. de T***  pour confirmer sa promesse de rupture avec Ellénore, il sait que cette promesse écrite peut tomber sous les yeux d'Ellénore, qu'on peut faire en sorte qu'elle y tombe ; il sait que son père, que M. de T *** veulent séparer les amants. Écrire une lettre, quelle imprudence ! Ou n'y aurait-il pas ici un acte manqué ? Cette lettre est adressée à Ellénore, non à son destinataire apparent, et Adolphe se connaît assez pour le savoir.

 

 

 

Une colère homicide, la tentation de détruire un obstacle. Les mêmes mots de M. de T*** ont une sorte d'effet retardé. « Je ressentais contre elle des accès de fureur ; et par un mélange bizarre, cette fureur ne diminuait en rien la terreur que m'inspirait l'idée de l'affliger ». Un mélange bizarre, là encore ; un étonnement de l'introspection. Idée, affect, hésitation de la liberté. La fureur d'Adolphe vient de l'idée, suggérée par T***, qu'Ellénore est l'obstacle unique qui l'empêche de réaliser ses possibilités, de vivre sa vie unique. Obstacle volontaire, parce qu'au moins conscient. Ne saurait-elle pas, Ellénore, que la souffrance de l'être aimé est un supplice pour lui, Adolphe, l'idée d'en être la cause ?  Mais n'y a-t-il pas, pour l'un et l'autre, le même état de fait, une réalité qui échappe à la volonté, exclut toute liberté : Ellénore ne peut pas ne pas aimer, ne pas souffrir, Adolphe, aimant ou non, ne peut supporter qu'Ellénore souffre.  Cette terreur d'être responsable de la souffrance d'autrui, est-elle seulement un sentiment moral, est-ce quelque chose de pathologique, d'enfantin ? M. de T***, quant à lui, se place sur un terrain purement rationnel : la plupart des femmes abandonnées n'en meurent pas, on ne meurt d'amour que dans les vieilles histoires. Le point de vue d'Adolphe, de l'auteur est plus profond : il y a de l'étrange, du bizarre, de  l'irrationnel dans la vie psychique, c'est peut-être ce qu'il y a de plus profond dans l'être de chacun, c'est déjà comme un destin ;  Adolphe se contente, apparemment, de s'en étonner, d'en décrire les manifestations.

 

 

 

 Il y a pourtant dans le  roman, comme dans les Confessions de Rousseau, une recherche des causes profondes de soi-même ; dès les premières lignes du roman le fils met en avant la personnalité de son père, et sa relation de toujours avec lui. « Je ne savais pas alors ce que c'était que la timidité ». « Je ne savais pas que, même avec son fils, mon père était timide ». Une double timidité, une inhibition à s'ouvrir à l'autre, à dire les choses. « Je m'accoutumai, dit le héros, à renfermer en moi-même tout ce que j'éprouvais... Je contractai l'habitude de ne jamais parler de ce qui m'occupait » ; Adolphe s'est fait, dit-il, une carapace de « plaisanterie perpétuelle » « qui m'aidait à cacher mes véritables pensées ». Un roman familial à deux personnages, là aussi : pas plus pour Adolphe que pour Benjamin Constant il n'y a de mère. Celle de Constant, comme celle de Rousseau, était morte quasi à sa naissance, un mois après lui avoir donné le jour, en 1767  ; suit une éducation par des hommes, le père, des précepteurs. Un père mère, éducateur, objet d'amour. 

 

L'auto-analyse laisse de côté l'essentiel du destin d'Adolphe, qui n'est pas son habitude de plaisanter, son goût de la solitude, et en société son retrait ironique ; mais justement la sensibilité du héros à l'amour souffrant d'Ellénore ; un épisode du Cahier rouge, sur un mode directement autobiographique, complète là-dessus le roman. Le jeune homme a couru l'Angleterre et l'Écosse, prenant son temps alors que son père l'attend, et n'oubliant jamais celui-ci. Enfin il revient chez son père. « J'entrai dans sa chambre. Il jouait au whist avec trois officiers de son régiment. « Ah ! Vous voilà ? me dit-il. Comment êtes-vous venu ? » « Je restai abasourdi de cette réception, qui n'était ni ce j'avais craint, ni ce que j'avais espéré ». Crainte d'une colère justifiée, espoir « d'une explication franche avec mon père », de parler à cœur ouvert. « Mon affection s'était augmentée de la peine que je lui avais faite. J'aurais eu besoin de lui demander pardon ». Cette affection qui s'augmente de la souffrance causée à l'autre, souffrance connue par sympathie, c'est-à-dire par amour,  c'est déjà Adolphe et Ellénore ; et c'est un cercle dont le héros ne peut sortir, parce qu'il est antérieur à son être présent. Dans ce cercle, il y a de l'amour, mais il y a aussi de la haine, de la colère ; qui découlent du désir d'échapper au cercle, à l'amour, s'identifient au désir de liberté, d'indépendance. « Je ne puis que vous plaindre, lui dit son père, qu'avec votre esprit d'indépendance vous faites toujours ce que vous ne voulez pas ». Le père est-il conscient de son rôle à lui dans le ligotement de son fils ?

 

Ecrire la lettre qui tuera Ellénore est le fait d'un Adolphe second qui est amoureux de la liberté ; et peut-être ce second Adolphe est-il aussi l'homme du désir de lucidité, de la volonté de ne pas être dupe de ses sentiments. Il partage ce trait avec l'auteur. 

 

 

 

 

 

6.

 

 

 

 

 

Je ne comprends pas qu'on ait pu prendre au sérieux ce que dit Benjamin Constant de son désintérêt pour Adolphe une fois écrit, qu'on dise qu'il ne tenait pas à ses œuvres proprement littéraires : il y a de bout en bout dans Cécile, comme dans Adolphe, la conscience d'une maîtrise, un soin extrême de l'écriture qui impliquent le contraire. Le Cahier rouge a peut-être été écrit très vite ; Cécile a été recopié soigneusement par l'auteur lui-même. Le livre a-t-il été écrit seulement pour soi, Constant n'a-t-il pas d'entrée pensé le publier ? Il est vrai qu'il risquait de blesser profondément deux femmes qu'il aimait. On voit bien que Cécile raconte le ménage à trois qu'eut l'écrivain avec Charlotte de Hardenberg et Madame de Staël ; qu'il n'y ait pas là de fiction, les dates inscrites par l'auteur l'attestent : Charlotte, il l'a rencontrée le 11 janvier 1793, Germaine, à la fin de l'année 1794. S'ensuivirent bien des souffrances ; celles de Constant lui-même rappellent celles que dans son roman il attribuait à Adolphe ; le Constant de Cécile, d'être dans une situation plus complexe, déchiré qu'il est entre deux femmes, et n'ayant pas son père pour venir le sauver de lui-même, paraît plus malheureux qu'Adolphe, si la chose est possible. Il est tombé au pouvoir d'une virago qui fait de lui sa chose ; il lui est totalement soumis, d'une soumission féminine[14] ; elle le gouverne comme sous la menace constante du poignard, au moins d'une fureur qui les épuisera tous deux ; elle prétend lire ses lettres, elle attend à tout instant qu'il la rejoigne. Et lui ne peut dire non ; il invoque « la faiblesse dont j'avais pris l'habitude et qui me rendait comme impossible de résister longtemps à Mme de Malbée ». Une faiblesse qui est par rapport à soi-même : « Ce que tous me conjuraient de faire était ce que je désirais le plus, et par une étrange fatalité, je leur résistai à tous, aux dépens de mes vœux secrets et de mon bonheur ».  Toutes les péripéties du livre sont  comme des variations sur Saint Paul :Je fais ce que je ne veux pas, je ne fais pas ce que je veux. Je ne fais pas le bien que j'aime, je fais le mal que je hais. Et derechef, cette étrange fatalité, est-ce un destin, une divinité, Dieu, une fatalité intérieure ?

 

 

 

Point de père, donc, ni d'ami du père représentant celui-ci, un Monsieur de T*** ; les amis, avec toute leur amitié, ne peuvent sauver Constant de lui-même. Point de troisième  femme à l'horizon qui viendra sauver Constant des deux autres, comme Charlotte au commencement de leur liaison :  « Je reçus tout à coup une lettre de Cécile qui était à Paris […]. Cette invitation inattendue me parut un coup du sort pour me délivrer de liens qui m'étaient devenus insupportables ». Constant donc de rêver d'un miracle que le destin ferait pour lui ; et ce miracle se produit bel et bien, sous la forme du piétisme de Madame Guyon et de Fénelon, dans sa version protestante et genevoise. « Depuis quelque temps, écrit l'auteur, j'avais au fond du cœur un besoin de croire ». En fait, depuis sa jeunesse, Constant n'avait cessé de réfléchir, de se documenter sur le besoin religieux, sur les liens du paganisme, du judaïsme, du christianisme. Un cousin germain informé de ses souffrances, le chevalier de Langallerie, le persuade de prier, même sans croire ; son argument est tout pascalien. « Vous ne pouvez nier, m'avait-il dit, qu'il n'y ait hors de vous une puissance plus forte que vous-même ». « Pour se mettre en harmonie avec cette puissance, il ne faut que deux choses : prier et renoncer à sa propre volonté ». Ce  qu'il faut, c'est abandonner le terrain rationnel ; que l'âme change sa disposition habituelle, qu'elle cesse de se battre, qu'elle veuille ce qui est : « Que vous importe ? N'est-il pas égal qu'il arrive ce que vous voulez, ou que vous vouliez ce qui arrive ? »

 

« J'écartai toute recherche sur la nature de la puissance inconnue que je sentais au dessus de moi. Je ne m'adressai qu'à sa bonté. Je ne lui demandai que de me donner la force de me résigner à ses décrets. J'éprouvai un soulagement manifeste ». Lequel, avec la pratique, se continue, devient paix intérieure. «  Ce fut alors, que pour la première fois de ma vie je respirai sans douleur. Je me sentis comme débarrassé du poids de la vie. Ce qui avait fait mon tourment depuis maintes années, c'était l'effort continuel que j'avais fait pour me diriger moi-même. » Le Constant ancien avait l'idée qu'il fallait examiner la situation du point de vue de la raison, la crainte  de n'avoir pas assez de force « pour suivre les conseils de ma raison » ; le nouveau retrouve un état d'enfance. « Je me trouvai délivré de toutes ces peines, dit-il, et de cette fièvre qui m'avait dévoré. Je me regardai comme un enfant conduit par un guide invisible ».

 

« Quelquefois, au milieu de ces prières, un sentiment profond de confiance, une conviction intime que j'étais protégé […] s'emparaient de moi, et je restais insouciant de tous les embarras qui m'environnaient, comptant sur un miracle pour m'en tirer et perdu dans une méditation pleine de douceur ». « La plupart des dogmes que j'avais rejetés, l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, me parurent non pas démontrés par la logique, mais prouvés par une sorte d'expérience intérieure ». Cette expérience, le narrateur sans nom de Cécile la raconte à Mme de Malbée, qui a remarqué avec surprise qu'il ne réagit plus à ses reproches ; sans doute veut-il la convertir, comme il fera un jour avec Juliette Récamier. Mais pour Madame de Staël, rien n'était « plus antipathique à son caractère que la résignation passive et aveugle que j'avais adoptée » ; « sa raison se révoltait contre son propre renoncement ». Germaine ce jour-là a plutôt dû rire de Constant, comme fera Rimbaud de Verlaine ; elle aussi était un esprit fort, disciple des philosophes du siècle précédent ; on l'a vue, en d'autres temps, reprocher violemment à Bonaparte d'avoir fait alliance avec l'Église, comme les anciens rois, rétabli la superstition[15].

 

 

 

           « Aujourd'hui même, je ne sais si cet abandon complet à la Providence n'est pas, au milieu de la nuit qui nous entoure, et avec l'insuffisance d'une raison douteuse et superbe, la plus sûre ressource de l'homme ». Le Constant qui écrit Cécile n'est donc plus le converti qu'il décrit dans ce livre. Il en reste pourtant quelque chose, ne serait-ce que dans les échos pascaliens d'une telle phrase ; il faut s'arrêter sur une telle conversion, et sur le sérieux avec lequel l'auteur la raconte : ce fut pour lui une expérience profonde, qui n'était pas pour lui totalement claire. « Depuis quelque temps, écrit-il donc, j'avais au fond du cœur un besoin de croire, soit que ce besoin soit naturel à tous les hommes, soit que ma situation, d'autant plus douloureuse que je ne pouvais m'en prendre qu'à moi de ce qu'elle avait de désagréable et de bizarre, me disposât graduellement à chercher dans la religion des ressources contre mes agitations intérieures ».

 

Constant se convertissant au piétisme renonce à chercher et choisir le parti le plus rationnel ou raisonnable ; il considère que toute impulsion vient de Dieu ; cette impulsion peut contredire l'impulsion immédiatement antérieure ; elle peut d'abord le faire se soumettre à la volonté de Germaine, puis tout à coup se précipiter pour  rejoindre Charlotte ; il peut, en d'autres termes, continuer à vivre exactement comme il vivait auparavant, à la façon d'une girouette que font tourner les vents ; la paix intérieure qu'il découvre maintenant découle du fait qu'il ne s'étonne plus de ce qui l'étonnait jusques-là, la mobilité de ses sentiments, ses actes qui se contredisent d'une minute à l'autre ; il reconnaît et accepte sa propre passivité, il a renoncé à se vouloir actif, il ne fait plus de projets, vit dans l'instant ; dans l'instant, les sentiments successifs, les actes étranges ;  à la place de l'activité, un « abandon complet à la Providence ». Car tout ce qui vient du dedans de soi a sa source dans « une puissance plus forte [que soi-même] », tout acte est parfait, tout sentiment justifié. Confiance, sentiment d'être protégé, ne découlent pas d'une conviction raisonnée, mais d'une expérience intérieure ; et c'est l'expérience d'un Dieu personnel et aimant, celui-là même que Constant trouvait dans le christianisme.

 

Sur un plan intellectuel, l'idée des desseins mystérieux d'une Providence personnelle  répond au sentiment de n'être pas à l'origine de ses actions et de ses passions, de ne pouvoir savoir exactement quelle est l'intention véritable de ses propres actions, de ne pouvoir se comprendre soi-même : elle apparaît comme l'horizon de l'introspection de Constant, une introspection étonnée, ironique, une surprise continuée[16].

 



[1]          Cité par François Rosset, La triade amoureuse du romancier Constant, Cahiers de l'association  internationale des études françaises, n° 48, 1996.

 

[2]          Etienne Hofmann, art. Benjamin Constant, in Universalis, 2018.

[3]         Claude Henri du Bord, art. Adolphe, Encyclopédia Universalis, 2018.

[4]         Sophie Guermès Benjamin Constant, de la passion à l'apathie, itinéraire d'un mélancolique. Romantisme, n° 111. « Plus que vraiment sensible et accessible à la pitié, Adolphe est un être que la douleur d'autrui obsède et paralyse. Cette paralysie, cette impossibilité d'agir font de lui un mélancolique. »

[5]          Benjamin Constant, Adolphe, éd. Alfred Roulin, coll.folio, Gallimard 2013.  - Benjamin Constant, Journaux intimes, éd. de Jean-Marie Roulin, folio Gallimard 2017. - Georges Poulet, Benjamin Constant par lui-même, Ecrivains de toujours n° 78, Le Seuil sd. - Patrice Thompson, Les écrits de Benjamin Constant sur la religion, Essai de liste chronologique, Honoré Champion, 1998.

[6]           Ghislain de Diesbach, Madame de Staël, Perrin 2008.

[7]            Je suis là-dessus les datations hypothétiques, mais vraisemblables d'Alfred Rollin, dans Adolphe, ed. cit.

[8]          Et pas davantage dans celui de Madame Trévor, qui dans le Cahier rouge redouble celui de Jenny Pourrat, p. 146.

[9]              François Rosset, La triade amoureuse du romancier Constant, Cahiers de l'association  internatioale des études françaises, n° 48, 1996.

[10]          Ce chapitre III embarrasse les commentateurs. Constant pouvait-il être heureux avec une femme autrement qu'en l'absence de celle-ci, en imagination ? (F. Rosset, art. cit.) Il y a pourtant dans Cécile une page magnifique où il raconte une soirée avec Charlotte au bal de l'Opéra, tous deux masqués. « Cette nuit m'a laissé un souvenir de bonheur qui est aussi vif aujourd'hui que si un long temps ne s'était pas écoulé depuis cette époque ». « Le sentiment d'être seuls dans une foule immense, inconnus à tout le monde, à l'abri de tous les curieux […] ;  cette manière d'exister uniquement l'un pour l'autre, à travers les flots de lamultitude, nous semblait une union plus étroite, et remplissait nos cœurs de plaisir et d'amour ».

[11]          C'est ainsi qu'on voit Benjamin Constant, en 1802, assurer Bonaparte de son entier soutien ; et dire le contraire à Siéyès en sortant de là. (Diesbach, op. cit.)

[12]           « Ellénore avait lu mes promesses de l'abandonner, promesses qui n'avaient été dictées que par le désir de rester plus longtemps près d'elle »(p. 119) « L'oeil indifférent de M. de T*** avait facilement démélé dans ces protestations réitérées  à chaque ligne l'irrésolution que je déguisais et les ruses de ma propre incertitude », p. 120. Ainsi l'apparence dissimule et révèle son contraire ; mais ce n'est qu'à qui lit entre les lignes ;  on n'est pas loin de la Rochefoucauld : ce qu'on appelle ceci n'est rien que cela. Mais pour lire cela, il faut savoir lire entr les lignes, être indifférent  et donc objectif comme M. de T***. T*** lit l'irrésolution dans les répétitions, il sait qu'Ellénore ne lira pas, mais les prendra au pied de la lettre : la répétition signifiant pour elle ce qu'elle paraît signifier, une ferme résolution.

[13]         B. Constant,  Adolphe, éd. cit., p. 130, 131.

[14]           Constant lui-même suggère  le qualificatif. Dans Cécile, il y a le récit de la séduction de Charlotte, au sens fort du terme, quii est quasi un viol. Celui-ci suscite une  soumission définitive ;  violence surprenante, pour Constant lui-même. 

[15]        Ghislain de Diesbach, op. cit.

[16]         Sophie Guermès, art. cit., rapproche la prétendue mélancolie de Constant du nihilisme bouddhiste de Schopenhauer, son contemporain, ce qui ne mange pas de pain ; il est pourtant intéressant de voir Schopenhauer recommander la lecture de Madame Guyon ; renonçant à l'égo, comme Constant, le lcteur de Madame Guyon devient « le sujet pur de la connaissance, le miroir calme du monde ».