Peint avec des mots (Samuel Bak)

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

Peint avec des mots n’est pas un énième livre de témoignage sur la shoah ; c’est une œuvre littéraire dans laquelle un très grand peintre, Samuel Bak[1], revient sur sa vie et sur son œuvre peinte, en même temps que sur ce qu’il a vécu, entre 1941 et 1944, dans le ghetto de Vilno, Lituanie.

 

 

 

Ce qu'a vécu à Vilno Samuel Bak enfant, c’est un retour au plus archaïque, au monde des cauchemars, des contes cruels, au massacre des innocents. Dans les barres d'immeubles dites HKP, où ont été parqués les Juifs qui restent du premier ghetto, les Allemands sont venus rafler les enfants ; le petit Samuel Bak a été enveloppé de manteaux, poussé sous un lit ; les enfants qu'on emporte dans des  camions, on ne les reverra plus jamais ; leurs parents hurlent comme des bêtes fauves, c'est d'eux désormais qu'il faut  cacher les enfants survivants ; et Bak, sur le moment et des années après, de se rappeler le jugement de Salomon : la mère de l'enfant mort toute prête à ce qu'on tue l'enfant vivant ; quant à l'enfant vivant, quels sentiments de culpabilité ne dut-il pas avoir, ce jour-là, à être encore vivant, alors que l'enfant mort était mort, et sa mère pleine de douleur ? Impossible ici de distinguer ce qui appartient à l'enfant Bak et au peintre qui se souvient : Bak, dans sa peinture, n'en finit pas de varier sur des thèmes anciens, et l'enfant distingue mal ce qui lui arrive de ce qu'il a lu, est-ce réalité ou aventure vécue dans un livre ? Quand le père ayant sur l'épaule son fils dans un sac de jute expulse l'enfant vers le monde aryen, c'est une image ou un épisode d'une histoire : ainsi dans le Comte de Monte-Cristo Edmond Dantès jeté dans la mer, lui aussi sauvé  de la mort. Cliff hangers et retournements imprévus : tout est perdu, tout est sauvé ! Et cela jusqu'à la fin : quand la cache dans le couvent est détruite par une bombe, ses occupants soudain rendus visibles, et que le chef des pompiers court chercher les soldats nazis, il est tué in extremis ; et d'ailleurs les nazis ont fui, les Russes occupent Vilno.

 

 

 

Le livre de Samuel Bak aurait pu ne raconter, comme beaucoup d'autres, que ce que celui-ci a vu et entendu dans un espace de temps limité : entre le moment où les nazis sont entrés à Vilno (1941) et celui où les soviétiques les ont remplacés (1944) ; le fil aurait été chronologique et parfaitement clair.  Le parti pris de Peint avec des mots est tout différent : l'écriture toujours part du présent, à moins qu'elle n'y aboutisse. Ainsi d'un rêve fait par l'auteur en 1999, probablement à Boston où il habite : rêve de passeport perdu, oublié dans une valise, de départ, ou plutôt de fuite impossible ; quel chemin prendre pour atteindre l'aéroport ? Il y a un hôtel où les valises s'entassent comme jadis à Auschwitz, une banque où il faut passer ; mais peut-être celle-ci n'a-t-elle que les apparences d'une banque  et s'agit-il de tout autre chose, d'une façade trompeuse comme celle des villages Potemkine, peut-être est-ce un sanctuaire à la mémoire des victimes de la shoah ? Ce rêve ramène Samuel Bak en Israël à l'époque qui a précédé la guerre de Six Jours,  Israël assiégé ; il y vivait avec sa mère et ses deux filles, et l'angoisse l'envahissait : « Je redoutais, dit-il, que le printemps israélien de 1967 ne ressemble au tragique septembre 1943 dans le ghetto ». C'est comme si à nouveau un piège se refermait, la fatalité du massacre ; Bak et ses filles s'étaient alors envolés pour l'Italie, abandonnant là le reste du pays ; la culpabilité de cette fuite faisant remonter toute la culpabilité de la survie, jadis, en Lituanie :  le père bien aimé avait été assassiné, comme la plupart des Juifs de Vilno, comme les deux grands-pères, les deux grand'mères de l'auteur, dans la forêt de Ponar. Le rêve ouvre ainsi des nappes profondes, non celles du passé mais d'un présent toujours là, revécu comme il a été vécu, avec une précision hallucinatoire : c'est comme si l'angoisse et le deuil s'étaient fait intensité, celle du récit, de la description, d'un regard qui est à la fois celui de Bak enfant et de Bak adulte, de Bak peintre ; les instants terribles qu'il a vécus, dans la foule que les nazis acheminent vers le ghetto dont on va murer les issues, dans le sac où il est caché que porte son père, dans le couvent où par deux fois il se terre, immobile et muet, dans les combles, ces instants, il les vit au présent. Le récit qu'il en fait, les tableaux qu'il en fera un jour viennent du même présent intime : quand il décrit les rues de Vilno sous la pluie,  telle chambre soudain vidée de ses occupants, la bibliothèque du couvent, la description a les couleurs des tableaux à venir, les couleurs trop vives de la peinture ancienne, une vivacité trompeuse : « à circonstances pathétiques, écrit-il, clichés pathétiques ». Métaphores répétitives, rhétoriques, théâtrales, l'ange pris à Dürer, l'enfant levant les mains du ghetto de Varsovie, mais aussi les simulacres d'oiseaux et de fruits, l'innocuité d'une inspiration surréaliste ; la réalité, dit encore le peintre citant Primo Levi, ne fut pas colorée, mais grise. « Il n'y eut ni héros romantiques ni parfaites victimes ». La peinture de Samuel Bak ne dit que l'époque que raconte Peint avec des mots, mais elle la dit de façon énigmatique, elle réclame les mots de son livre ; ce qui ne veut pas dire que le peintre explique ses tableaux : il ne fait que donner à voir la chose même, le temps et le lieu qui les font comprendre.

 

 

 

En même temps, sautant d'un temps à l'autre, l'écriture fait éclater le récit, créant comme un puzzle à reconstituer. C'est comme si l'auteur avait voulu faire passer l'angoisse d'un rêve incohérent, avec des morceaux oubliés, des choses qui se répètent ou se ressemblent trop. Ainsi du couvent des Bénédictines où l'enfant se retrouve deux fois : la première fois, c'est le soir même où les Juifs sont enfermés dans les quartiers de Vilno devenus ghetto, quand il se retrouve tout à coup à l'extérieur, imprévisiblement, avec sa mère ; sa tante Janina a épousé le cousin d'un évêque, elle le confie aux sœurs, ainsi que sa tante Yetta et son père, ils y passent plusieurs mois ; puis les sœurs sont arrêtées par les Allemands, les soldats remplissent le couvent ; les Bak s'échappent, reviennent au ghetto, se mêlent à nouveau à la foule grise. L'enfant et sa mère reviendront au couvent, on l'a vu, du camp HKP,  après la déportation des enfants ; Bak et sa mère libérés par l'arrivée des Russes, leur fuite dans l'Europe des camps de réfugiés peut faire penser à La trève de Primo Levi. La mère sioniste ne veut aller qu'en Palestine. Il n'y aura là qu'un grand détour, un voyage loin de l'essentiel. Que l'essentiel soit la peinture, et ce que sera la sienne, Samuel Bak ne le découvre pas tout de suite ; mais des années après, quand il apprend qu'a été retrouvé le pinkas offert par le poète Sutskever, dans le ghetto, à l'enfant qu'il était alors. Autour de ce pinkas se condensent tout le livre, le passé et le présent : les nazis avaient chargé Sutskever de recueillir et cataloguer les manuscrits juifs anciens ; le pinkas est un registre de communauté ; parmi les noms anciens l'enfant Bak inscrit le sien, ses images à lui, et toute son œuvre à venir. Il s'y attache, sans comprendre que là se trouve le sens même de son existence ; il le perd enfin, le retrouve, des années après, comme le signe qu'il ne doit pas oublier ce qu'il a vécu, parce que cela ne regarde pas que lui. Ce pinkas illustré par l'enfant-témoint émoigne collectivement de la destruction et de la permanence ; d'une destinée, d'une vocation plus ancienne que l'auteur lui-même, inscrite dans son nom. Bak ne laisse pas ignorer que le nom de son père, Bak, avait son origine probable dans un siècle ancien, dans le temps des faux messies et des pogromes ; c'était l'acronyme de bar kadosh, fils d'une victime d'un massacre collectif ; lui-même comme sauvé et survivant, mis à part par Dieu, ne s'appartenant pas à lui-même. Aussi bien y a-t-il dans Peint avec des mots une sorte de lassitude prophétique. Samuel, écrit Amoz Oz, c'est ce personnage de la Bible auquel « la destinée de prophète avait été assignée dès le ventre de sa mère ».

 

De fait, rien dans les souvenirs de Samuel Bak n'est seulement personnel. Une partie du livre est occupée par le portrait détaillé du père, ce que Bak pouvait en savoir, ce qu'il peut comprendre, des années après, de sa personnalité ; qui lui est, dit-il, encore aussi mystérieux « que ses filles adultes » ; par le souvenir des grands parents des deux côtés. Il n'y a pas là seulement un témoignage d'affection et de chagrin, comme on en  trouve dans les Livres du souvenir, le désir que le souvenir des Juifs assassinés ne disparaisse pas, que ce ne soit pas comme s'ils n'avaient jamais existé ; et de quoi faire soupçonner ce qui n'est pas dit, ce qu'a été, pour l'enfant, d'apprendre tout à coup leur disparition, et qu'il ne les verrait jamais plus ; le souvenir du père et des grands parents, si tragiquement incomplet soit-il,  c'est ce qui relie concrètement, au fond de lui-même, le Bak d'aujourd'hui  au monde ancien ; en même temps que la mère, elle aussi survivante, ayant conservé, jusqu'à sa mort, sa maîtrise salvatrice, sa puissance vitale. (Et lui aussi l'a sauvée, lui le fils, par l'amour qu'elle avait pour lui.) Elle a ici une présence à la fois humaine et métaphorique,  elle s'identifie à l'ange des tableaux de Bak, elle est comme un symbole de la puissance juive de survie : ce que reconnaîtra Avrom Sutskever en lui dédiant un poème.

 

Samuel Bak ne raconte pas seulement l'occupation allemande ; il raconte l'occupation russe, et comment c'était encore un peuple étranger. Avec sa mère, Bak ne parle plus qu'en yiddish. Plus tard, il apprendra l'hébreu, l'anglais, le français, il parlera aussi l'allemand et l'italien ; mais au fond de lui-même, c'est le yiddish des poètes de Vilno, de Sutskever et de Katsherginski, la langue des Juifs de Vilno dans leur vie et leur mort, qui est sa vraie langue, une langue sans lieu. « Je suis chez moi partout, écrit-il, et je ne suis chez moi nulle part ». C'est aussi ce déracinement absolu, originel, qui fait de Peint avec des mots une œuvre unique dans la littérature de la shoah : « Bien que baignant dans une atmosphère de perte, d’horreur, de déchéance et de mort, c’est en dernière analyse, écrit Amos Oz, un livre optimiste, drôle, plein d’amour de la vie » ; un livre qui souvent l'a fait éclater de rire... H. L. 

 

 

 

Samuel Bak, Peint avec des mots.

 

Traduit de l'anglais par Mireille Lewi

 



[1]         « Je considère Samuel Bak comme l’un des grands peintres du 20e siècle » (Amos Oz, Introduction à Samuel Bak, Painted in words, 2001, Éd. Indiana/Pucker (États-Unis)). Et Alain Bosquet : « Samuel Bak, reconnu par quelques sommités et encore partiellement laissé dans l’ombre en France, [...] devrait cependant [y] attirer penseurs, poètes, gens d’interrogation et de réflexion. » (Catalogue de l'exposition « SAMUEL BAK, ŒUVRES RÉCENTES », à la Galerie CARPENTIER, Paris, 1988-1989). Les œuvres de Bak se trouvent dans les plus grands musées, en Israël, Allemagne et USA ; la ville de Vilno vient de créer un Musée Samuel Bak consacré entièrement au peintre.