Les doubles (De Plaute à Shakespeare)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 « Mon souverain, je sais ce que je dis. Je ne suis point troublé par les vapeurs du vin... »

 

 

 

 

 

              William Shakespeare, La comédie des méprises.

 

 

 

 

 

1.

 

 

 

 

 

C'est l'histoire de deux frères jumeaux se ressemblant parfaitement. Le premier arrive dans une ville où il n'est jamais venu. « Il est émerveillé, écrit un préfacier à la Comédie des Méprises de Shakespeare[1], de s'y voir connu et nommé par tout le monde, accablé des reproches d'une femme qui veut être la sienne, et des caresses d'une autre qui se contente d'un titre plus doux ». C'est que son frère jumeau est déjà dans la ville, et qu'on prend l'étranger pour celui qu'on connaît. Quant à celui-ci, il sera également émerveillé de se voir attribuer des paroles et des actes dont il ne se souvient pas, parce qu'ils appartiennent à son frère.

 

 

 

Qui a inventé cette histoire ? C'est, écrit un commentateur[2], un conte populaire, on la trouve encore racontée de nos jours en Grèce. C'est dire qu'elle remonte à la nuit des temps, qu'elle permit depuis toujours à d'innombrables conteurs de faire rire des auditoires divers ; elle appartient à un fonds d'histoires qui mettent en scène des jumeaux, des doubles, des ressemblances extraordinaires[3].  C'est aussi un conte dans l'esprit des Mille et une nuits, par exemple du Dormeur éveillé, où il y a un doute sur l'état de veille : « Je n'étais jamais venu dans cette ville, et pourtant tout le monde semblait me connaître, me reconnaissait », c'est comme un récit de rêve ; mais l'erreur ici est réelle et engendre des catastrophes, coups et enfermement.

 

 

 

On sait que dans la Comédie des méprises, Shakespeare a adapté les Ménechmes de Plaute. La pièce de Plaute était elle-même une adaptation d'une pièce grecque, probablement de Poseidippos, qui avait vécu dans la première moitié du troisième siècle avant l'ère chrétienne, une cinquantaine d'années avant lui, Plaute ; pièce perdue, qui ne se prête donc pas à la comparaison. On peut voir en revanche, de façon concrète, ce qu'un dramaturge génial a pu faire d'une pièce qui peut-être ne l'était pas moins, dix huit siècles après.

 

 

 

 

 

 

 

2.

 

 

 

 

 

Dans Shakespeare comme dans Plaute, il y a un père qui a perdu l'un de ses deux fils jumeaux : est-il vivant, mort ? On le cherche, il est là, bien visible et insoupçonnable.

 

Dans Plaute, le père lui-même est mort depuis longtemps, mort de chagrin d'avoir  perdu son fils. La scène est à Epidamne, en Epire. Le jumeau perdu, Ménechme 1, y est un homme riche et  considéré. Et là-dessus débarque son frère, Ménechme 2, accompagné de son esclave Messénion. Si les deux frères portent le même nom, c'est que leur grand'père, croyant Ménechme 1 mort, a donné son nom à Sosiclès, l'autre frère. Le prologue apprend tout cela au spectateur.

 

 

 

Dans Shakespeare, il n'y a pas de prologue, le spectateur est jeté sans quignon in medias res. On est à Ephèse ; un vieil homme raconte au Duc d'Ephèse comment, des années avant, il a fait naufrage avec sa famille ; comment deux bateaux différents ont recueilli le premier jumeau avec le père, le deuxième avec sa mère, chaque jumeau avec son serviteur ; les ont emmenés dans deux villes différentes. Depuis, ce père, Aegéon, cherche son fils, Antipholus, sur toutes les côtes de la Méditerranée ; à son arrivée à Ephèse il a été arrêté, le père, et doit être pendu, parce qu'il vient de Syracuse, et que Syracuse et Ephèse sont en guerre ; l'autre jumeau, celui qui a été sauvé avec le père, nommé lui aussi Antipholus, est là aussi incognito.

 

 

 

À partir de là, dans les deux pièces, le scénario enfile les quiproquo. Pour qu'un tel scénario soit possible, la similitude des jumeaux d'ailleurs ne suffit pas ; il faut qu'on ne les voie jamais ensemble, qu'ils apparaissent toujours successivement, chacun se glissant dans les trous de la présence de l'autre ; un tel scénario conviendrait à un  théâtre des marionnettes : à peine l'un a disparu qu'apparaît l'autre...

 

 

 

.Dans Plaute, Ménechme I est venu chez Erotie, courtisane, en compagnie de son parasite Penniculus, i.e. Labrosse. Tous trois ont prévu de faire bonne chère ; Erotie a envoyé au marché son cuisinier Cylindre ; Ménechme 2, qui survient là dessus, n'en sait évidemment rien. « Ménechme, salut ! dit le cuisinier, retour du marché.- Les dieux te bénissent, qui que tu sois ! »  Le cuisinier s'étonne des paroles de son maître : pourquoi lui dire « qui que tu sois », comme à un étranger ? « Ménechme, salut ! » L'étranger s'étonne qu'on lui donne son nom. « Assurément cet homme est fou. - Fais-toi purifier, car je suis persuadé que tu as perdu la raison ! » Pour tous les deux, il y a un étonnement, une inquiétude. Ménechme 2 ne sait pas qu'on le prend pour un autre, pour Ménechme I, Cylindre ne sait pas qu'il se trompe de maître ; le spectateur  sait tout cela, et le quiproquo le fait rire ; comme dans la tragédie, il est dans le secret des dieux.

 

Le même quiproquo méthodique se retrouve dans la pièce de Shakespeare : Antipholus de Syracuse envoie son valet au Centaure (un caravansérail) pour déposer son argent : dans Shakespeare comme dans Plaute, le valet, ici Dromio de Syracuse, se charge de la bourse de son maître, la ville étant pleine de voleurs, de tentations. Là-dessus arrive Dromio d'Ephèse, qui vient chercher son maître en retard pour le repas ; il affirme qu'il vient de la part de sa maîtresse, qu'il ignore tout de la bourse. Antipholus de Syracuse prend cela pour une mauvaise plaisanterie ; elle l'inquiète pourtant.

 

 La comédie emprunte à la tragédie théorisée par Aristote : ce qui est le plus émouvant, c'est une reconnaissance. Deux scènes de jalousie et d'amour, écrit un introducteur à la Comédie des Méprises[4], luttent contre l'ennui d'attendre toujours le dénouement ; de fait, il faut à l'auteur, que ce soit Plaute ou Shakespeare, différer la reconnaissance finale des deux jumeaux. Cette reconnaissance, comme dans Oedipe roi, est la seule réponse logique aux questions que tous se posent, les héros eux-mêmes, tous les personnages. Dans les deux pièces, les deux jumeaux apparaissent enfin en même temps sur le théâtre ; on constate la ressemblance, ils la constatent, ils se reconnaissent, se parlent. « Je m'appelle Ménechme. - Mais non, par Pollux, Ménechme c'est moi. - Je déclare que c'est celui-ci qui est Ménechme ! (Dit l'esclave Messenion). - Et moi je dis que c'est moi ». Ménechme 2, à Messenion : « Que vois-tu ? - Toi-même dans un miroir... Ta propre image, la ressemblance est aussi totale qu'il se peut ! » Ménechme 2 : « Par Pollux, c'est certain, il n'est pas sans me ressembler, quand je me rappelle mes traits ». Et dans Shakespeare , quand les deux Antipholus apparaissent en même temps : « Je vois deux maris, dit Adriana, la femme d'Antipholus d'Ephèse, ou mes yeux me trompent ». Comme dans Iphigénie en Tauride, il faut encore, pour arriver à la certitude, des preuves, au moins des indices. Dans Plaute, les jumeaux se reconnaissent comme Electre et Oreste : « Réponds à cette question, dit un jumeau à l'autre : comment s'appelait notre mère ? -  Teuximarque ! - C'est exact ! Salut, mon frère que je n'espérais plus... ». « Mon frère, mon frère jumeau, salut ! Je suis Sosiclès ». 

 

 

 

 

 

3.

 

 

 

 

 

 La reconnaissance est pourtant davantage affaire de cœur que d'intellect ou même d'oeil. Dans Shakespeare, le père est le premier à reconnaître son fils, celui d'Ephèse, qui ne l'a pas vu depuis sa petite enfance et ne peut donc le reconnaître ; il est suivi par la mère, devenue abbesse du couvent d'Ephèse. (Etrangement, dans les deux pièces, les jumeaux, chacun de son côté, ne connaissent pas leurs parents.) De la mère des jumeaux Plaute n'avait pas fait l'un de ses personnages : quand le petit Ménechme 1 avait disparu dans la foule de Tarente, la mère n'était pas là ; Shakespeare, tel un scenariste de Hollywood, a comblé plusieurs trous de l'histoire d'origine.  Cette mère abbesse, mère des jumeaux, est, comme Ménechme 1, quelqu'un de bien connu dans la ville.  Le spectateur ne sait pas qui elle est, elle échappe à l'ironie tragique ; la reconnaissance sera aussi pour le public. 

 

 

 

Ces modifications, d'un point de vue théâtral, sont fécondes. Dans Plaute, Ménechme 2, pris pour son frère, remplace celui-ci dans le dîner prévu avec Erotie, la courtisane ; dans Shakespeare, Antipholus de Syracuse dîne avec la femme de son frère, qui le prend pour son mari. La porte est fermée ; il ne reste à Antipholus d'Ephèse qu'à aller dîner, en tout bien tout honneur, chez sa courtisane habituelle, qui ici n'est pas nommée. La relation d'Antipholus d'Ephèse avec sa femme est bien plus vivante que celle de Ménechme 1 avec la sienne, qui d'ailleurs, elle non plus, n'a pas de nom. Le repas erroné des Ménechmes n'a pas beaucoup de réalité.  On est dans un théâtre élémentaire, Guignol, depuis longtemps le mari découche, il vole une mante à sa femme pour l'offrir à la courtisane qu'il préfère à celle-ci... Dans la Comédie des méprises, la femme d'Antipholus, Adriana, aime son mari, qui a l'habitude d'arriver à l'heure pour les repas ; et elle a une sœur. On voit les deux femmes au début de la pièce discutant de leur état respectif, l'une qui est mariée, l'autre qui ne l'est pas ; cette sœur célibataire, curieuse de mariage mais pas pressée, c'est-à-dire libre, est pleine de charme ; quand l'autre jumeau, Antipholus de Syracuse, viendra dîner par erreur avec Adriana, il tombera amoureux de cette belle-sœur de son frère... Plaute avait marié son Ménechme 1, il ne lui avait pas donné de belle-sœur. Parallèlement, dans Shakespeare il y a aussi une édulcoration de l'histoire ; le Ménechme 2 de Plaute ne se contentait pas de dîner avec Erotie, il couchait avec elle, la chose n'était peut-être plus possible au théâtre dans la société de Shakespeare ; mais les valets de celui-ci sont battus comme l'étaient les esclaves de Plaute.

 

 

 

3.

 

 

 

Pourquoi Plaute a-t-il adapté ou traduit cette pièce d'un auteur grec ? Et pourquoi Shakespeare, cette pièce de Plaute ? Chacun y trouvait de quoi lui plaire, et l'on peut utilement rapprocher des Ménechmes et de la Comédie des méprises les autres pièces de leurs auteurs ; et pourtant, dans les deux cas, il y a une pièce qui est prise à quelqu'un d'autre.

 

Ainsi Plaute. On ne sait pas si Amphitryon est traduit du grec, s'il n'est pas entièrement l'oeuvre de Plaute [5]; l'histoire est sensiblement la même que dans les Ménechmes. On pourrait imaginer que Plaute a voulu refaire les Ménechmes en plus profond, avec des personnages de la mythologie : dans Amphitryon, il y a également deux couples de jumeaux parfaits : Jupiter et Mercure, d'un côté, Amphitryon et Sosie, de l'autre ; les maîtres et les valets : deux couples de jumeaux, comme dans Shakespeare, et non un seul, comme dans les Ménechmes ; dans Amphitryon, également, un jumeau remplace l'autre, dans le lit et à la table de l'épouse, et le vrai mari, Amphitryon, a oublié ce qu'a fait son double, comme il est naturel, puisque ce n'est pas lui qui a passé la nuit avec sa femme ; à la fin il pardonne pieusement à Jupiter et à sa femme : de l'adultère naîtra Hercule. Pour Sosie, qu'un double ait pris sa place dans la maison d'Alcmène, et que ce double se rappelle et sache ce que lui, Sosie, est seul à pouvoir savoir, la chose lui fait problème, il s'interroge sur son identité, sur le sentiment qu'il a   d'être lui-même, unique à être lui, à porter son nom.

 

 

 

Les personnages parallèles de Plaute et de Shakespeare s'interrogent sur leur identité : je sais ou crois savoir ce que j'ai fait et n'ai pas fait ; au  témoignage de tous les témoins, pourtant, j'ai fait des choses que je ne me rappelle pas avoir faites ; ai-je oublié ce que j'ai fait, comme un vieillard gâteux, comme un fou ? Mais qui est fou, est-ce moi ou les autres ? Les témoins peuvent m'attribuer n'importe quel acte en disant que j'ai oublié l'avoir fait, comme je peux moi-même leur attribuer n'importe quel crime : « Et moi, dit Ménechme 1 à son beau-père qui l'accuse d'avoir déliré, je sais que tu as dérobé la couronne sacrée de Jupiter, et je sais que pour cette raison, on t'a mis en prison […] ;  Et je sais que tu as tué ton père et vendu ta mère. Est-ce que je ne suis pas suffisamment dans mon bon sens pour répondre par l'injure à tes injures ? » Mais puis-je être totalement sûr de ce que  je suis le seul à penser, contre l'avis de tous, puis-je me fonder, en ce qui me concerne moi-même, sur mon seul sentiment ? Plaute ni Shakespeare ne séparent le sentiment de l'identité personnelle du regard d'autrui. « Ce sont de bien étranges aventures qui me sont arrivées aujourd'hui, dit Ménechme 1 ; les uns prétendent que je ne suis point celui que je suis et me mettent à la porte [...]. Mon beau-père et le médecin assuraient que je suis fou. Je me demande de quoi il retourne. Tout cela me fait l'effet d'un songe ». Il faut, pour être soi-même, une reconnaissance par autrui ; on ne peut, dans la pièce de Shakespeare, écarter d'un revers de la main une accusation d'autrui même fausse ; ainsi Adriana, la femme d'Antipholus d'Ephèse, à qui sa sœur Luciana reproche d'aller dans le sens des accusations injustes de l'abbesse, de se calomnier : « Elle me renvoie à ma conscience », dit Adriana.

 

Il arrive, dans la vie courante, qu'on croie reconnaître faussement quelqu'un qu'on connaît. Dans l'histoire des jumeaux, la même méprise est un peu plus compliquée ; elle crée un trouble, une angoisse, elle donne l'idée de la folie. À la fin de la Comédie des méprises les deux jumeaux se reconnaissent, comprennent tout, respirent.  « Chacun de nous a rencontré le valet de l'autre, j'ai été pris pour lui, et lui pour moi  ; et de là sont venues ces méprises ». Mais la reconnaissance et le soulagement ne sont pas seulement le fait des deux frères : l'identité de ceux-ci éclate aux yeux de tous, et rejaillit en quelque sorte d'autrui sur les deux héros. 

 

 °°°°

 

  Dans Plaute et Shakespeare la question de la folie, de son origine, de sa guérison est ce qui a intéressé au plus haut point les deux dramaturges, à dix-huit siècles de distance : d'une folie dangereuse, pour les infortunés, mais aussi pour ceux qui les entourent, les connaissent, les aiment. La représentation de la folie au théâtre est bien antérieure à Pirandello. 

 

  Elle est déjà dans Euripide. Il est étonnant que Shakespeare se soit privé, de façon forcément délibérée, d'une scène qui est dans Plaute, où Ménechme 2 joue la folie, sous sa forme la plus inquiétante, comme possession, délire et violence homicide. Il y a là, de façon significative[6], une allusion à Héraclès furieux : où Héraclès devenu fou tue ses enfants qu'il n'a pas reconnus ; la folie est également dans l'Ajax de Sophocle, dont le héros lui non plus ne reconnaît pas ceux qu'il tue, qui sont des moutons. Ménechme 2 ne reconnaît pas le beau père de Ménechme 1, et pour cause : il ne l'a jamais vu. Le vieillard le croit fou, Ménechme 2 va dans son sens, joue la comédie du délire. Le vieux fait venir le médecin familial, qui interroge Ménechme 1 (et non Ménechme 2, qui s' est éloigné) pour établir un diagnostic : « Est-ce que tu dors jusqu'au jour ? As-tu du mal à t'endormir, quand tu te couches ? » « Je dors parfaitement, quand j'ai payé ce que je dois ». La réponse paraît plus que sensée au médecin : on dort bien, on est en bonne santé mentale quand on n'a rien à se reprocher, quand on a fait ce qu'on doit faire. Et Ménechme 1, laissé seul : « Quelle manie ont-ils, de dire que je suis fou ? Je ne suis pas fou... J'ai tout mon bon sens, je pense que les autres sont de même, je reconnais les gens, je leur parle... Peut-être ce sont ceux qui m'accusent d'être fou [...] qui sont fous eux-mêmes ? ». Le thème aristotélicien de la reconnaissance théâtrale est ainsi lié à celui de la folie ; la folie est un défaut de reconnaissance, de connaissance ; c'est une erreur, une méprise. Et comment devient-on fou, comment guérit-on de la folie ? Faut-il en passer par l'ellébore, comme pour le médecin de Plaute ?

 

 

 

Dans la pièce de Shakespeare, comme dans celle de Plaute, il est évident pour tout le monde que seule la folie peut expliquer qu'un homme oublie ce qu'il a fait, ne reconnaisse plus ceux qu'il connaît.

 

Ici aussi la folie est constatée par un médecin caricatural, le docteur Pynch : « Madame, le maître et le valet sont tous deux possédés. Je le vois à leurs visages défaits et d'une pâleur mortelle ». 

« Toute cette semaine il a été mélancolique, sombre et bien différent de ce qu'il était naturellement ». Plus subtile et profonde est l'abbesse dans le couvent de laquelle le prétendu fou cherche à se réfugier.  Que lui est-il arrivé,  demande-t-elle ? A-t-il eu un deuil, une perte, se reproche-t-il un amour illégitime ? Sa femme lui a-t-elle fait des reproches insuffisants ? Au contraire lui a-t-elle fait des reproches trop violents, qui l'ont empêché de dormir, l'ont troublé dans ses repas ? Pour établir le diagnostic, il faut interroger l'épouse; oui, là sont bien la cause, l'étiologie du mal : « Et de là il est arrivé que cet homme est devenu fou ». Repas troublés, manque de sommeil. « Ce sont vos accès de jalousie qui ont privé votre mari de l'usage de sa raison ». Le médecin de Plaute, écrit Pierre Grimal, est déjà celui qu'on voit dans Molière ; celui de Shakespeare est un psychiatre fou ; quant par la suite on voit apparaître Antipholus de Syracuse, que le médecin a brutalisé, les symptômes se sont déplacés, du patient au médecin : son angoisse décrit « un certain Pynch, un malheureux au maigre visage, à l'air affamé, un squelette décharné... » « Il s'est écrié que j'étais possédé... » L'abbesse a de la maladie une idée bien plus compréhensive et humaine, elle doit avoir lu Galien et Hippocrate, les médecins grecs de l'Antiquité ; il y a là déjà deux écoles de la psychiatrie. Quant à Adriana, la femme d'Antipholus d'Ephèse, son mari qu'elle croit fou est un malheureux, elle veut l'avoir chez elle et le soigner, par tous moyens possibles.

 

 

 

 Cette épouse est toute prête à conclure au surnaturel. « Ô dieu, c'est mon mari ! Vous êtes témoin, qu'il reparaît ici comme un invisible esprit. Nous l'avons vu entrer dans cette abbaye ; et le voilà qui arrive d'un autre côté : cela dépasse l'intelligence humaine ». Le docteur Pynch lui-même est bien d'accord : « Le démon qui est en lui est fort », dit-il du fou, il faut pratiquer l'exorcisme, chasser Satan. « Madame, le maître et le valet sont tous deux possédés ! » Le duc d'Ephèse, au contraire, suppose a priori une explication rationnelle : « Quelle accusation embrouillée ! Je crois que vous avez tous bu dans la coupe de Circé ». Lui est extérieur à une folie qui n'appartient pas seulement aux jumeaux, à une folie collective ; pour résoudre l'énigme, le père alors lui offre son aide. Il reconnaît  l'un des deux Antipholus, puis les deux, quand ils apparaissent. L'abbesse alors, c'est-à-dire la mère, reconnaît son mari, puis ses enfants. Puis les frères se reconnaissent l'un l'autre, et les deux Dromios, eux  aussi frères jumeaux. L'écriture des premières pièces de Shakespeare, dit un commentateur, s'approfondit dans les suivantes.  De fait, dans la Comédie des méprises, on peine parfois à suivre les péripéties causées par la ressemblance de tous ces jumeaux ; il est clair pourtant que c'est ici la situation qui fait croire à la folie, que celle-ci n'est qu'un jeu d'optique. Mais bientôt les personnages s'humanisent, échappent à un jeu purement intellectuel, comme le duc d'Ephèse obligé de condamner le père des jumeaux, et qui est prêt à tout instant à le sauver de la mort.

 



[1]         W. Shakespeare, La comédie des Méprises, éd. Atramenta, internet. Il s'agit certainement du traducteur, François Guizot, qui n'est pas nommé. - Plaute, Les Ménechmes, in: œuvres complètes tome I, traduction Pierre Grimal, Gallimard folio.

[2]              .. 

[3]        Il y a dans la gémellité en elle-même, en tous temps, un mystère : mystère d'une identité extérieure, mais aussi d'une identité des pensées et de la conscience, qui ressemble à l'unité, à la fusion rêvée des monades. Ainsi dans l'histoire des deux jumeaux de Mark Twain, dont l'un s'était noyé dans la baignoire : moi ou lui ? Oublier, c'est s'oublier soi-même ; l'inquiétude de la généllité se double de celle de l'oubli.

[4]         W. Shakespeare, op. cité. 

[5]         Plaute, op. cit. Introduction de P. Grimal. 

[6]        Pierre Grimal, op. cit.