L'affaire Lerouge (Ménéchmes, 2)

 

 

                                                                                         Pour Jean 

 

 

Vous connaissez, dit F. à J., le scénario des Menechmes de Plaute, et vous avez lu ou vu la pièce qu'en a tirée Shakespeare, dix-huit siècles après environ, La comédie des méprises. Pierre Brunel, dans son Dictionnaire des thèmes littéraires, se sert des deux pièces pour illustrer un thème du double. Mais on ne trouve de celui-ci, dans Shakespeare comme dans Plaute, que la forme la plus simple, la plus invraisemblable : celle où les deux jumeaux sont si parfaitement semblables l'un à l'autre qu'on ne peut que les confondre, comme il n'arrive dans la réalité que pour des jumeaux enfants. Les Ménechmes, comme les frères Antipholus de Shakespeare, comme Jupiter et Amphitryon dont il a pris l'apparence, sont semblables non seulement de visage et de corps mais dans les vêtements qu'ils portent, dans leur élocution, même dans leur odeur ; de sorte que chacun peut tromper la femme, le valet, la maîtresse ou le cuisinier de l'autre. Ces jumeaux ont aussi, en gros, le même caractère. Tout autre est le double de Dostoïevski, personnage aussi voyant et mal embouché que celui qu'il redouble est médiocre, insipide, porté à se fondre dans le décor des ministères.

 

 

 

C'est dire, dit F., que le thème est susceptible de développements que Plaute, ni son devancier Poseidippos, n'avait prévus. Le scénario des Ménechmes est un récit simpliste, élémentaire comme une pierre gravée sur une bague ancienne ; il participe pourtant du plaisir intemporel d'une complexité passionnante, comme celle des jeux les plus anciens, des jeux qui ne mobilisent pas moins l'esprit que plus tard le jeu d'échecs, si tant est que celui-ci n'est pas aussi ancien que l'humanité. Il n'y a là pourtant que le scénario le plus simple, deux frères qu'on prend l'un pour l'autre, rien de plus.

 

 

 

 L'affaire Lerouge, d'Emile Gaboriau, est une sorte de variation là-dessus. C'est l'histoire de deux frères, du même âge presque exactement, qu'on a échangés dans leurs berceaux. Tous deux, comme les jumeaux de Plaute et de Shakespeare, ont le même père ; l'un est le fils de la femme légitime, l'autre le fils d'une liaison adultère. Le deuxième  devient l'héritier, l'autre, le vrai héritier, le remplace auprès de la mère de l'autre. Quelqu'un tue la personne qui est au courant de la substitution, la nourrice qui a tout fait ; c'est naturellement l'héritier abusif qui a intérêt au meurtre. C'est ce que comprend, ou croit comprendre, le détective de Gaboriau, le premier du roman policier, après l'Auguste Dupin de Poe, le père Tabouret, dit Tirauclair. En fait il s'abuse complètement : la substitution n'a pas eu lieu, l'héritier en titre est vraiment le fils du père et de son épouse légitime, chacun a été élevé par sa vraie mère. Le mari de la nourrice, un homme honnête, a empêché celle-ci d'échanger les nourrissons, il a marqué le fils de la mère roturière d'un coup de couteau qui doit empêcher toute confusion.

 

C'est donc l'autre frère, le frère inférieur, qui a tué la nourrice, pour prendre la place de l'héritier légitime. L'histoire rappelle quelque peu celle d'Oedipe : il n'y a pas seulement dans les deux une plaie qui doit permettre la reconnaissance ; mais aussi une fausse piste sur laquelle le destin jette un personnage important, que ce soit Oedipe ou le père Tirauclair ; il faut, pour que l'histoire se déroule au mieux, une erreur initiale ; ici le lecteur se trompe avec le détective, il n'en sait pas plus que lui. Dans Gaboriau comme dans les Ménechmes, il y a deux frères qui ne se connaissent pas, qui se reconnaissent.  Les enfants échangés sont une péripétie fréquente dans les histoires anciennes ; les deux frères de L'affaire Lerouge sont dissemblables moralement, comme le seront Mandrake et son frère, l'un supérieurement noble et lumineux, prêt même à descendre dans l'obscurité, si la justice le voulait ; l'autre trompeur comme un serpent, matricide même doublement, assassin des deux femmes qui l'ont élevé. Il est vrai que l'amour enfin le rachète, celui qu'il a pour la femme qu'il entretient et qui le ruine.

 

Là encore, il y a un récit dont la complexité peut décourager, paraître inutile. Elle est pourtant nécessaire à l'intérêt du jeu. Que le lecteur, avec le détective, se trompe d'abord, cette péripétie apparemment superflue reproduit une figure des problèmes d'échecs, où il faut d'abord qu'une pièce revienne  en arrière pour dégager la route, permettre le mat. La complexité va ici avec la plus grande simplicité : pour le lecteur ou le spectateur attentif les choses paraissent simples, les épisodes découlent heureusement les uns des autres ; mais il sait que la moindre inattention lui ferait perdre le fil, celui d'Ariane, qu'il serait perdu dans le labyrinthe des cases trop nombreuses, des couloirs qui s'enchevêtrent.

 

Complexité et simplicité : le caractère des récits anciens est une  densité, une concentration extrême, une brièveté lapidaire. C'est la même  qu'on trouve dans les sceaux mésopotamiens, dans les pierres-visages des gisements préhistoriques. Elle est dans les stichomythies des Tragiques, les proverbes de Salomon, les formulations talmudiques, les conjurations magiques où l'homme antique jouait avec les sonorités, les images, les symétries. Chaque vers ou récit venu du passé est une pierre-visage, et de toute beauté. Pour apercevoir le visage il faut être inspiré ; et l'inspiration est aussi dans le texte. Un texte talmudique, dit Levinas, n'est pas ambigu, au sens où il n'aurait qu'un seul sens qui n'apparaît pas clairement tout de suite ; il a une richesse de sens infinie, des sens parfois contradictoires qui se présentent à des commentateurs multiples et ne se détruisent pas mutuellement. On peut aussi poser que chaque commentateur, disant un sens possible, dit beaucoup plus qu'il ne dit, qu'il ne sait pas tout ce qu'il dit ; on ne comprend qu'après. 

 

Il en va de même dans les histoires complexes de doubles. Toutes découlent d'un fait premier, qui est que l'autre est moi, que je suis le même que l'autre. La gémellité est inscrite dans la combinatoire, la consanguinité universelle. J. raconta à F. comment il avait entendu la voix de son père, huit mois après la mort de celui-ci, comment se retournant il l'avait aperçu : l'inconnu avait non seulement la voix mais l'apparence de son père, il en était le sosie absolu. Comment la chose ne se serait-elle pas produite, dans une population de cinq, dix milliards d'êtres humains ?