Le banquet (Ménéchmes, 3)

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans le métro ce jour-là, assis côte à côte, tous deux étaient absorbés dans leur lecture ; Iris lisait Saint-Simon, Federigo le Banquet. Il était neuf heures du matin, la grande vague des Parisiens allant à leur travail était passée, la rame était presque vide. Tout à coup ils s'aperçurent que depuis un instant aucun des deux ne lisait plus, qu'ils se regardaient sans se voir. Chacun émergeait d'un rêve, mais le livre n'était-il pas du réel lui aussi, réunissant deux siècles, le passé et le présent ? 

 

L'intrigue du Banquet est simple, lui dit-il : Socrate  vient chez le poète Agathon assister au repas que donne celui-ci pour fêter sa victoire, une tragédie de lui la veille a remporté le prix. Il y a chez Agathon, ce soir-là, une société choisie : Aristophane, Alcibiade, d'autres qui sont moins connus. On boit et mange, on improvise de longs discours  à la gloire de l'amour.

 

Il y a un autre Banquet, celui de Xénophon. On y voit un couple de danseurs qui miment l'amour devant les convives, de façon si convaincante qu'ils enflamment ceux-ci. Je ne sais, dans Platon et dans Xénophon, s'il s'agit du même banquet ; on a l'impression, au début, que Platon va raconter un banquet légendaire, connu de tout le monde, au moins à l'intérieur de la secte socratique. « Sur ce que vous me demandez, sur ce qui vous intéresse, dit Apollodore, et tel est le début du livre, je crois être assez bien préparé pour vous le dire ». Ce qui intéresse son interlocuteur, c'est justement le banquet qui donne son titre au livre ; mais la question du banquet n'est posée avec précision qu'après, par la bouche d'un vague ami, Glaukon, qu'Apollodore a rencontré par hasard la veille : que s'est-il dit au fameux banquet ?

 

Je me demande, continua Federigo, pourquoi le début du Banquet de Platon devait être si compliqué, pourquoi il fallait à cette histoire si simple tant de raconteurs que le lecteur ne sait plus qui raconte. Tout au long, c'est bien Apollodore qui parle, s'adressant à quelqu'un qui l'écoute, un ami, hétaïros, représentant tout un groupe de gens qui lui ont demandé des détails sur le fameux banquet ; il va raconter celui-ci. Mais, découvre-t-on, il n'y était pas, en quoi est-il si bien préparé, ouk amélététos, comme un athlète qui sort de la palestre ? Ce n'est pas seulement par le fait de savoir : cette préparation athlétique lui vient - d'être pour ainsi dire en esprit au milieu du banquet, depuis quelque temps. Il a donc rencontré Glaukon, qui avait rencontré un certain Phénix fils de Philippe ; lequel Phénix lui avait dit, à lui Glaukon, qu'Apollodore savait. Et de fait Apollodore sait, mais lui aussi par oui dire ; de qui tient-il le récit ? Du même qui a dit à Phénix que lui, Apollodore, était au courant, d'un certain Aristodème. Celui-ci sait, puisque c'est lui-même, Aristodème, qui a fait le récit à Apollodore. Il y a ainsi deux lignes de transmission : la première, brisée et apparemment marginale, apparemment incomplète et inutile, Aristodème, Phénix, Glaukon ; la seconde, directe : Aristodème, Apollodore. C'est Aristodème, par la voix d'Apollodore, qui va raconter le banquet à l'ami d'Apollodore, l'anonyme hetaïros représentant peut-être la secte, une hétaïria. Tout le récit sera un récit rapporté, indirect, dira le grammairien, avec des infinitifs et des optatifs obliques : c'est Apollodore qui parle, mais il prête sa voix à Aristodémos.

 

Oui, on s'y perd un peu, et Platon l'a voulu ainsi ; il voulait sans doute, dit Federigo à Iris, éloigner le banquet, lui faire perdre sa matérialité ; lui donner un autre genre de réalité, de vraisemblance, celle d'un passé qu'il faut reconstruire, que la plupart ne situent pas exactement. « Tu étais donc présent au banquet ? a demandé Glaukon à Apollodore. - Comment aurais-je pu ? a répondu Apollodore. Le banquet a eu lieu dans un passé lointain ; quand le banquet a eu lieu, Agathon était encore à Athènes, il n'y est plus, il est parti depuis longtemps ; moi, (dit Apollodore), je suis là depuis moins de trois ans ». Le livre a probablement été écrit après la mort de Socrate ; mais Apollodore est un disciple de Socrate dans le présent du texte, un disciple passionné ; « chaque jour, dit-il, je m'efforce de savoir ce que fait et dit Socrate ». Au moment où Apollodore parle, Socrate est donc bien vivant ; il n'a pas raconté lui-même, dit Apollodore, mais il a confirmé le récit d'Aristodéme. Dans le temps réel, Apollodore était-il encore vivant, quand Platon écrivait ? L'homme qui raconte le banquet par la voix d'Apollodore, Aristodème, vivait-il encore? Quand il avait assisté au banquet, il était plus âgé que Socrate, c'était un érastès de celui-ci, un amant plus âgé ; Socrate apparaît comme un jeune homme, neaniskos, on le traite même de meirakion, de garçonnet ; il est pourtant déjà respecté comme un maître ; plus loin dans le livre, pendant  le banquet, Alcibiade fera de lui, Socrate, un ascète maîtrisant complètement sa sensualité ; le Socrate du Banquet arrive en retard, parce qu'il s'est réfugié chez un voisin pour réfléchir ; c'est un homme qui s'absorbe dans ses pensées, un contemplatif, l'homme qu'on voit ailleurs, à la bataille de Mantinée, restant  debout toute la nuit à réfléchir. Tous ces gens qui veulent savoir ce qui a été dit au banquet, et d'abord par Socrate, que ce soit le hétaïros et les gens qu'il représente, ou les gens que rencontre Apollodore, Phénix, Glaukon, Apollodore lui-même, ils ne disent pas seulement une incertitude sur le passé, mais un curiosité religieuse pour le gourou, pendant sa vie et après sa mort tragique. 

 

 

 

Pourquoi raconter, décrire le texte, pourquoi commenter ? demanda Iris. On peut se contenter de lire.

 

Je ne prétends pas savoir, dit Federigo. Ce qui me frappe dans le début du Banquet, c'est Platon écrivain, faisant de Socrate, son maître mort, un portrait en homme encore jeune, vivant dans un temps imprécis, lointain, où Platon ne l'a pas connu ; un portrait imaginaire, un personnage de fiction raconté par un autre personnage de fiction. Les dialogues du banquet ont-ils eu réellement lieu ? Aristophane, Alcibiade sont des personnages historiques, Platon les a connus, rencontrés dans les rues d'Athènes. «  Pour vous raconter ce qui vous intéresse, je crois n'être pas mal préparé », cette première phrase sonne comme le début d'un roman moderne ;  Apollodore est un personnage aussi vivant que Philip Marlowe ou que le narrateur de Moby Dick ; et pourtant il ne servira que de relais, c'est quelqu'un d'autre, Aristodème, qui parlera par sa bouche. Lui-même n'a pas vécu la réalité du banquet, c'est un intermédiaire. La préparation athlétique est-elle dans la capacité d'attention qui lui a fait si bien écouter Aristodème, dans la capacité à faire le long récit qui suit ?

 

Peut-être le commentaire littéraire, dit Iris, au rebours du commentaire savant, n'a-t-il pas d'autre fin que d'installer longuement le lecteur dans le vif du texte, de l'y préparer comme Apollodore s'est préparé à raconter le banquet ; ce n'est qu'une façon de lire et relire, une imprégnation ; comme fait sans doute aussi le comédien se préparant à jouer le texte ; le sens alors s'impose, reléguant dans l'accessoire tout ce qui peut rester obscur ; l'important, le vivant, c'est Platon l'écrivain, confronté à l'écriture, comme un homme d'aujourd'hui.