Lamartine: Sa fuite en Suisse pendant les Cent Jours

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Nous quittâmes Paris la nuit qui précéda l' entrée de Bonaparte dans Paris. Nous laissâmes la capitale dans l' agitation. Dans toutes les rues, sur tous les boulevards, dans tous les faubourgs, dans tous les villages où nous passions, le peuple se pressait sur nos pas pour nous couvrir de ses bénédictions et de ses voeux. Les citoyens sortaient de leurs portes et nous présentaient en pleurant du pain et du vin. Ils serraient nos mains dans les leurs ; ils éclataient en malédictions contre les prétoriens qui venaient renverser les institutions et la paix à peine reconquises. Voilà ce que j' ai vu et entendu depuis la place Louis XV, d' où nous partîmes, jusqu' à la frontière belge, où nous nous arrêtâmes. Et ce n' étaient pas seulement les royalistes, les partisans de la maison de Bourbon, qui parlaient ainsi, c' étaient surtout les libéraux, les amis de la révolution et de la liberté. 

 

[...]

 

 

 

Mon père et ses frères appartenaient à cette génération de la noblesse française vivant dans les provinces et dans les camps, loin des cours, en détestant les abus, en méprisant la corruption, amis de Mirabeau et des premiers constitutionnels, ennemis des crimes de la révolution, partisans constants et modérés de ses principes. Aucun d' eux n' avait émigré. Coblentz leur répugnait comme une folie et comme une faute. Ils avaient préféré le rôle de victimes de la révolution  au rôle d' auxiliaires des ennemis de leur pays.

 

[…] 

 

 

Nous nous enfermâmes dans Béthune déjà cerné par les troupes que l'empereur avait envoyées de Paris pour observer la retraite du roi. Réduits par l' absence de chefs et par le défaut de commandement à nous commander nous-mêmes, nous établîmes des postes peu nombreux aux principales portes, et nous  fîmes des patrouilles de jour et de nuit sur les remparts. Je couchai trois jours et trois nuits au corps de garde de la porte de Lille, avec un excellent ami nommé Vaugelas, distingué depuis dans la magistrature et dans la politique. Nous capitulâmes le quatrième jour. Licenciés par le  roi, nous fûmes licenciés de nouveau par le général bonapartiste qui entra dans Béthune. On nous laissa libres de rentrer individuellement dans nos familles. Paris seul nous fut interdit. J' y rentrai néanmoins à la faveur d' un habit de ville et d' un cabriolet que je me fis envoyer à Saint-Denis. J' y passai quelques jours pour étudier l' esprit public et pour juger par mes propres yeux des dispositions de la jeunesse et du peuple. Je vis l' empereur passer une revue sur le carrousel. Il fallait le prisme de la gloire et l' illusion du fanatisme pour voir dans sa personne, à cette époque, l' idéal de beauté intellectuelle de royauté innée dont le marbre et le bronze ont depuis flatté son image afin de le faire adorer. Son oeil enfoncé se promenait avec inquiétude sur les troupes et sur le peuple. Sa bouche souriait mécaniquement à la foule pendant que sa pensée était visiblement ailleurs. Un certain air de doute et d' hésitation se trahissait dans tous ses mouvements. On voyait que le terrain n' était pas solide sous ses pieds, et qu' il tâtonnait sur le trône avec sa fortune. Il ne savait pas bien si son entrée à Paris était un succès ou un piège de son étoile. Les troupes, en défilant devant lui, criaient : Vive l'Empereur ! avec l' accent concentré du désespoir. Le peuple des faubourgs proférait les mêmes clameurs d' un ton plus menaçant qu' enthousiaste. Les spectateurs se taisaient et échangeaient des paroles à voix basse et des regards d'intelligence. On voyait facilement que la haine convoitait et épiait une chute au milieu de l' appareil de sa force et de son triomphe. La police interrogeait les physionomies. Les cris de liberté se mêlaient aux cris d' adulation et de servitude. Cela ressemblait plus à un empereur et à une scène du bas-empire qu' au héros de l'Egypte et du consulat. C' était le 18 brumaire qui se vengeait. Je sortis de Paris, ce grand et héroïque suborneur de la révolution, avec toute mon énergie et avec le pressentiment de la liberté future.

 

Rentré dans ma famille, les décrets impériaux de nouvelles levées de troupes se succédèrent et vinrent troubler la sécurité de mon père. Il fallait ou entrer dans les rangs des jeunes soldats mobilisés pour l' armée, ou acheter un homme qui m' y remplaçât au service de l' empire. Je ne voulus ni l' un ni l'autre. Je déclarai à mon père que j' aimerais mieux mourir fusillé par les ordres de Bonaparte que de donner une goutte de mon sang ou une goutte du sang d' un autre au service et au maintien de ce que j' appelais la tyrannie. Je sentais que cette résolution, hautement et fermement proclamée par le fils, pourrait compromettre le père si on l' en rendait responsable, et je résolus de m' éloigner. La Suisse était neutre. Je pris quelques louis dans la bourse de ma mère, et je partis une nuit, sans passe-port, pour les Alpes.

 

Mon grand-père avait possédé de grands biens dans la Franche-Comté, entre Saint-Claude et la frontière du pays de Vaud. Ces biens ne nous appartenaient plus, mais ils avaient été acquis par d' anciens agents de ma famille, à qui mon nom ne serait pas inconnu. Je parvins, sans être arrêté, jusqu' à leur demeure, au pied des forêts de sapins qui touchent aux deux territoires de Suisse et de France. Ils me reçurent comme le petit-fils de l' ancien propriétaire de ces forêts. Ils me cachèrent quelques jours chez eux. J' y laissai mes habits de ville. J' empruntai d' un des fils de la maison une veste de toile, comme les paysans de la Franche-Comté en portent, et, un fusil sur l' épaule, je passai en Suisse au milieu des vedettes et des douaniers, qui me prirent pour un chasseur des environs. Arrivé sur le sommet de Saint-Cergue, d' où le regard embrasse le lac de Genève et la ceinture de montagnes gigantesques qui l' entourent, je baisai avec enthousiasme cette terre de la liberté. Je me souvins que, quatre ans avant, venant de Milan à Lausanne, le même enthousiasme m' avait saisi en lisant sur un écusson en pierre de la route, entre Villeneuve et Vevay, ces deux mots magiques : liberté, égalité ! Un vieillard de Lausanne, qui voyageait dans la même voiture que moi, témoin de l' émotion que soulevait dans mon âme ce symbole des institutions républicaines au milieu de l' asservissement de l' empire, voulut que je descendisse dans samaison et me retint, quoique inconnu, plusieurs jours dans sa famille. Les hommes se reconnaissent aux sentiments autant qu' aux noms. Les idées généreuses sont une parenté entre les étrangers. La liberté a sa fraternité comme la famille. Je n' avais ni lettres, ni crédit, ni recommandation, ni papiers qui pussent m' ouvrir l' accès d' une seule maison en Suisse. Il fallait trouver à tâtons une famille qui répondît de moi.

 

J' entrai à Saint-Cergue dans la maison d' un des guides qui conduisaient les étrangers de France en Suisse par les sentiers de la montagne. Je lui demandai l' hospitalité pour la nuit. Dans le cours de la conversation, après le souper, je m' informai de cet homme quelles étaient les principales  familles du pays de Vaud avec lesquelles il avait des relations et où il conduisait le plus fréquemment des voyageurs. Il me nomma Madame De Staël, dont les nombreux et illustres amis prenaient souvent asile chez lui en passant et en repassant la frontière. On sait que Coppet était le refuge de tous les amis de la liberté qui n' avaient pour protecteur depuis dix ans que le génie d' une femme. Il me nomma aussi le baron de Vincy, ancien officier supérieur suisse au service de la France. Il me montra son château, qui blanchissait à quelques lieues de là au pied des montagnes. Il m' en indiqua la route, et je résolus de m' y présenter. Le lendemain, je descendis au point du jour vers le lac du côté de Nyons. C' était au mois de mai ; le ciel était pur, les eaux du lac resplendissantes et tachées çà et là de quelques voiles blanches. L' ombre des montagnes s' y peignait du côté de Meilleraie avec leurs rochers, leurs forêts et leurs neiges. Je m' enivrais de ces aspects alpestres que je n' avais fait qu' entrevoir une première fois, quelques années avant. Je m' arrêtais à tous les tournants de la rampe, je m' asseyais auprès de toutes les sources, à l' ombre des plus beaux châtaigniers, pour m' incorporer, pour ainsi dire, cette splendide nature par les yeux. J' hésitais involontairement, d' ailleurs, à me présenter au château de Vincy. Je n' étais pas fâché de retarder l' heure d' une démarche qui m' embarrassait. Enfin j' arrivai à la grille du château ; il était plus de midi. Je demandai, avec une timidité que déguisait mal une feinte assurance, si m le baron de Vincy était chez lui.

 

[...]

 

Je vivais aimé et heureux dans cette maison patriarcale, où la piété, la vie cachée et la charité de mes hôtes me rappelaient la maison de ma mère. Nous passions les soirées sur une longue et large terrasse qui s' étend au pied du château, et d' où l' on domine le bassin du lac, à causer des événements du temps, et à contempler les scènes calmes et splendides où la lune promenait ses lueurs au-dessus des eaux et des neiges. On apercevait de là les cimes des arbres du parc et les toits des pavillons du château de Coppet qu' habitait alors, sous les traits d' une femme, le génie qui éblouissait le plus ma jeunesse. -" puisque vous cultivez tant votre esprit, me dit un soir Madame De Vincy, vous devez être un des admirateurs de notre voisine, Madame De Staël ? " -j' avouai avec chaleur ma passion pour l' auteur de Corinne . Je vis que l' émotion de mon âme et l' enthousiasme de mon admiration inspiraient un pli de dédain aux lèvres de M De Vincy et faisaient un peu de peine à sa femme. " Je voudrais pouvoir vous conduire chez votre héroïne, me dit-elle ; je connais beaucoup Madame De Staël. J' aime son caractère. Je rends justice à sa bonté et à sa bienfaisance. Mais nous ne la voyons plus. Ses opinions et les nôtres nous séparent. Elle est fille de la révolution par M. Necker. Nous sommes de la religion du passé. Nous ne pouvons pas plus communier ensemble que la démocratie et l' aristocratie. Bien qu' en ce moment nous soyons unis par la haine commune contre Bonaparte, nous ne devons pas nous voir, car cette haine n' a pas le même principe. Nous détestons en lui la révolution qui nous a précipités de notre rang et de notre souveraineté à Berne. Elle déteste en lui la contre-révolution.

 

Je compris ces motifs, je ne cherchai point à les réfuter ; mon extrême timidité d' ailleurs devant la femme et devant le génie ne me laissait pas envisager sans terreur une présentation à Madame De Staël. Apercevoir et adorer de loin un éclair de gloire sous ses traits, c' était assez pour moi. J' eus ce bonheur. J' appris, quelques jours après cet entretien, que Madame De Staël, accompagnée de Madame Récamier, qui se trouvait alors à Coppet, allait souvent se promener le soir en calèche sur la route de Lausanne. Je m' informai de l' heure habituelle de ces promenades. Elles variaient selon les circonstances. Je résolus donc de passer une journée entière sur la route, de peur de manquer l' occasion. Je pris le prétexte d' une course sur le Jura. Je sortis dès le matin, emportant un peu de pain et un volume de Corinne , et je me mis en embuscade sous un buisson, assis sur la douve, les pieds dans le fossé de la grande route. Les heures s' écoulèrent. Des centaines de voitures passèrent sur le grand chemin sans qu' aucune d' elles renfermât de femmes sur le visage desquelles je pusse lire les noms de Madame Staël et de Madame Récamier. J' allais me retirer triste et chagrin quand un nuage de poussière s' éleva à ma droite sur la route du côté de Coppet. C' étaient deux calèches découvertes attelées de chevaux magnifiques, et qui roulaient vers Lausanne. Madame De Staël et Madame Récamier passèrent devant moi avec la rapidité de l' éclair. à peine eus-je le temps d' apercevoir à travers la poussière des roues une femme aux yeux noirs qui parlait en gesticulant à une autre femme dont la figure aurait pu servir de type à la seule vraie beauté, la beauté qui charme et qui entraîne. Quatre autres femmes jeunes et belles aussi suivaient dans la seconde voiture. Aucune d' elles ne fit attention à moi. Je suivis  longtemps des yeux la trace fuyante des voitures. J' aurais bien voulu suspendre la course des chevaux, mais Madame De Staël était bien loin de se douter que l' admiration la plus passionnée s' élevait vers elle des bords poudreux du fossé. Il ne me resta de sa personne qu' une image indécise et confuse qui ne fixa rien dans mon admiration. La figure ravissante de Madame Récamier s' y grava davantage. L' impression du génie s' oublie ; l' impression de l' attrait est impérissable. La beauté a un éclair qui foudroie. Celle de Madame Récamier n' était si puissante et si achevée que parce qu' elle était l' enveloppe modelée sur son intelligence et sur son âme. Ce n' était pas son visage seulement qui était beau, c' était elle qui était belle. Cette beauté, qui était alors du roman, sera un jour de l' histoire. Aussi rayonnante qu' Aspasie, mais Aspasie pure et chrétienne, elle fut l' objet du culte d' un plus grand génie que Périclès. Je ne connus donc jamais Madame De Staël, mais plus tard je la reconnus dans sa fille, Madame la duchesse de Broglie. C' était peut-être ainsi qu' il fallait la connaître pour la contempler sous sa plus sublime incarnation.

 

 

[…]

 

 

 C' étaient des coeurs de roi aux prises avec les nécessités de la pauvreté. Le ciel leur aurait dû la fortune de leurs grands coeurs. Je pris le prétexte d' un voyage dans les montagnes méridionales de la Suisse. Je quittai le château, non sans tristesse dans les yeux de mes hôtes et dans les miens. Je me retournai souvent pour le regretter et pour le bénir des yeux. Je parcourus seul, à pied, et dans le costume d' un ouvrier qui voyage, les plus belles et les plus sauvages parties de l' Helvétie. Après trois semaines de cette vie errante, je revins au bord du lac de Genève, et je m' arrêtai dans la partie de la côte qui fait face au pays de Vaud, et que J-J Rousseau a si justement préférée au reste de ses bords. Je me mis en pension, pour quelques sous par jour, chez un batelier du Chablais, dont la maison un peu isolée tenait à un petit village. Le métier de cet homme était de passer une ou deux fois par semaine les paysans d' une rive à l' autre rive, de pêcher dans le lac et de cultiver un peu de champs. Il avait pour toute famille une fille de vingt-cinq ans qui tenait son ménage, et qui donnait à manger aux pêcheurs et aux passants. à environ trois cents pas de la maison habitée. La maison ne contenait qu' une chambre au-dessus d' une cave. Je la louai. Elle était située dans un terrain plat, à  la lisière d' une longue forêt de châtaigniers, et bâtie sur la grève même du lac, dont les flots bruissaient contre le mur. Ma chambre avait pour tout meuble un lit sans matelas, sur lequel on étendait du foin ou de la paille, des draps, une couverture, une chaise et un banc. L' appui de la fenêtre me servait de table à écrire. Je m' y installai. J' allais deux fois par jour, le matin et le soir, prendre mes repas au village chez le batelier et avec lui. Du pain bis, des oeufs, du poisson frit, du vin acide et âpre du pays composaient pour nous ce repas. Le batelier était honnête, sa fille était obligeante et attentive. Après quelques jours de vie en commun, nous étions amis. J' envoyais le batelier chercher une fois la semaine des livres et des nouvelles au cabinet littéraire de Lausanne ou de Nyons. J' avais de l' encre, des crayons, du papier. Je passais les journées de pluie à lire et à écrire dans ma chambre, les journées de soleil à suivre sur la grève les longues sinuosités des bords du lac ou les sentiers inconnus dans les bois de châtaigniers. Le soir, je restais longtemps après souper à user les heures de l' obscurité dans la maison du batelier, causant avec lui, avec sa fille, quelquefois avec l' instituteur et le curé du village, qui s' attardaient auprès de nous. Rentré dans ma chambre, j' y retrouvais avant le sommeil le murmure assoupissant du lac qui roulait et reprenait les cailloux à chaque lame.Ma chambre était si près de l' eau que, les jours de tempête, les vagues, en se brisant, jetaient leur écume jusque sur ma fenêtre. Je n' ai jamais tant étudié les murmures, les plaintes, les colères, les tortures, les gémissements et les ondulations des eaux que pendant ces nuits et ces jours passés ainsi tout seul dans la société monotone d' un lac. J'aurais fait le poëme des eaux sans en omettre la moindre note. Jamais non plus je n' ai tant joui de la solitude, ce linceul volontaire de l' homme où il s'enveloppe pour mourir voluptueusement à la terre. Je voyais le matin briller de loin au soleil, à sept lieues de moi, sur la rive opposée, le large et blanc château de Vincy ; j' aurais pu y retourner si j' avais voulu abuser encore de la touchante hospitalité de ses maîtres. Je me contentai d' écrire une lettre de remercîment à mes hôtes, en les informant de ma nouvelle demeure.

 

 Cependant mon voyage en Suisse avait un peu allégé le poids de ma ceinture de cuir, qui ne contenait que vingt-cinq louis à mon départ de France. Je songeais sérieusement au parti que je pouvais tirer de ma jeunesse et de mes études si je renonçais à mon pays. Je m' arrêtai à l' idée d' entrer pour quelque temps comme maître de langue ou comme instituteur dans une famille russe, de passer ensuite en Crimée, en Circassie, et de là en Perse, pour y chercher le climat d' Orient, sa poésie, ses combats, ses aventures et ses fortunes merveilleuses, que l' imagination de vingt ans entrevoit toujours dans le mystère et dans le lointain. 

 

Alphonse de Lamartine, Les Confidences.