Lamartine: Vieillesse de l'orateur et du poète

 

 

 

 

 

 

 

[...]

 

 

 

La tribune politique, où je montai à mon tour pendant quinze ans de ma vie, redoubla pour moi le sentiment des lettres; j'étudiai nuit et jour, sans relâche, pendant ces quinze années, les modèles morts ou vivants de la parole, pour me rendre moins indigne de parler après eux ou à côté d'eux. C'est alors aussi que j'étudiai plus profondément les plus grands historiens littéraires de l'antiquité, pour raconter aussi les grands événements de mon pays. La littérature n'est pas moins indispensable au récit qu'à l'action des grandes choses; le peuple lui-même le plus illettré, quand il est rassemblé et élevé au-dessus de son niveau habituel, comme l'Océan dans la tempête par une de ces grandes marées ou par une de ces fortes commotions qui soulèvent ses vagues, prend tout à coup quelque chose de subitement littéraire dans ses instincts; il veut qu'on lui parle, non dans l'ignoble langage de la taverne ou de la borne, mais dans la langue la plus épurée, la plus imagée et la plus magnanime que les hommes des grands jours puissent trouver sur leurs lèvres. J'ai eu l'occasion d'observer souvent par moi-même, pendant le long dialogue que le hasard d'une révolution avait établi entre moi et la foule, que plus j'étais lettré dans mes harangues, plus le peuple m'écoutait; que la vulgarité du langage n'attirait que son mépris, mais que les paroles portées à la hauteur de ses sentiments par ses orateurs obtenaient sur ce peuple un ascendant d'autant plus sûr que ces orateurs élevaient plus haut le diapason de leur éloquence. La grandeur, voilà la littérature du peuple; soyez grand, et dites ce que vous voudrez!

 

Voilà comment la littérature élève l'esprit dans l'action; voyons comment elle console le cœur dans les disgrâces.

 

 

 

XXXIV

 

 

 

Ici je veux aller aussi loin avec vous que peut aller la parole intime. Il y a des choses qu'on ne dit qu'une fois dans la vie, mais il faut qu'elles aient été dites; sans cela vous ne comprendriez pas suffisamment vous-mêmes la toute-puissance du sentiment littéraire sur la vie de l'homme public et sur le cœur de l'homme privé.

 

Loin de moi donc les timidités de paroles! J'ouvre ici mon âme jusque dans ses derniers replis. La bienséance des écrivains pusillanimes ne découvre jamais ces nudités de l'âme en public, mais le cœur gonflé d'amertume soulève sur les plus mâles poitrines ces vaines bandelettes par une impudeur de sincérité plus chaste au fond que les fausses pudeurs de convention. Si le Laocoon se torturant dans le marbre sous les nœuds redoublés du serpent n'était pas nu, verrait-on ses tortures?... Quand le cœur se brise, ne fait-il pas éclater la veine?

 

Sous de trompeuses apparences, ma vie n'est pas faite pour inspirer l'envie; je dirai plus, elle est finie: je ne vis pas, je survis. De tous ces hommes multiples qui vécurent en moi, à un certain degré, homme de sentiment, homme de poésie, homme de tribune, homme d'action, rien n'existe plus de moi que l'homme littéraire. L'homme littéraire lui-même n'est pas heureux. Les années ne me pèsent pas encore, mais elles me comptent; je porte plus péniblement le poids de mon cœur que celui des années. Ces années, comme les fantômes de Macbeth, passant leurs mains par dessus mon épaule, me montrent du doigt non des couronnes, mais un sépulcre; et plût à Dieu que j'y fusse déjà couché!

 

 

 

XXXV

 

 

 

Je n'ai en moi de quoi sourire ni au passé, ni à l'avenir; je vieillis sans postérité dans ma maison vide et tout entourée des tombeaux de ceux que j'ai aimés; je ne fais plus un pas hors de ma demeure sans me heurter le pied à une de ces pierres d'achoppement de nos tendresses ou de nos espérances. Ce sont autant de fibres saignantes arrachées de mon cœur encore vivant et ensevelies avant moi, pendant que ce cœur bat encore dans ma poitrine comme une horloge qu'on a oublié de démonter en abandonnant une maison, et qui sonne encore dans le vide des heures que personne ne compte plus!

 

          Tout ce qui me reste de vie est concentré dans quelques cœurs et dans un modeste héritage. Et encore ces cœurs souffrent par moi, et ces héritages, je ne suis pas sûr de n'en être pas dépossédé demain pour aller mourir sur quelque chemin de l'étranger, comme dit le Dante. Les chenets sur lesquels mon père appuyait ses pieds, et sur lesquels j'appuie aujourd'hui les miens, sont un foyer d'emprunt qu'on peut renverser à toute heure; on peut les vendre et les revendre au moindre caprice à l'encan, ainsi que le lit de ma mère, et jusqu'au chien qui me lèche les mains de pitié quand il voit mon sourcil se plisser d'angoisse en le regardant! Je dois compte de tout cela à d'autres; ils y ont déposé, sur la foi de mon honneur et de mon labeur, l'héritage de leurs enfants, le fruit de leurs propres sueurs. Si je ne travaillais pas tous les jours pour eux, que dis-je? si je dormais mes nuits pleines ou si une maladie (que Dieu me l'épargne avant l'heure!) venait à arrêter un moment ma plume, l'outil assidu que j'use pour eux, ces braves amis péricliteraient avec moi; ils seraient obligés de chercher dans mes cendres leur fortune; ils la retrouveraient tout entière, sans doute, mais ils ne la retrouveraient que sous mes démolitions.

 

 

 

XXXVI

 

 

 

Vous voyez donc pourquoi je subis souvent au delà de mes forces la rude condamnation du travail. Eh bien! ce travail même, cette vertu forcée, mais enfin cette vertu de la nécessité, on me la reproche comme une vaniteuse soif de bruit qui obsède les oreilles de mon nom? Hommes inconséquents dans vos reproches, que ne reprochez-vous aussi au casseur de pierres sur la route d'obséder la voie publique de sa présence pour rapporter le soir à la maison le salaire qui nourrit la femme, le vieillard, l'enfant?

 

 

 

Les enfants des Samiens insultaient Homère parce que, disaient-ils, Homère obstruait les sentiers de l'île en récitant ses vers au seuil des maisons. Et où voulaient-ils donc qu'il les récitât, si ce n'est dans le chemin, lui qui n'avait pas d'autre publicité que la voûte du ciel? La presse est pour l'écrivain aujourd'hui ce qu'était la voûte du ciel pour Homère.

 

 

 

Je ne suis pas Homère, mais mes critiques sont plus durs que les Samiens. Sur ces pages où ils me reprochent d'entasser des monceaux de vanité, ce n'est pas de l'encre que vous lisez, sachez-le bien, c'est de la sueur! ce n'est pas mon nom que je cherche à grandir, c'est le gage de ceux dont ce nom est toute la propriété et toute l'existence. Mon nom! ah! je sais aussi bien que vous ce qu'il vaut et ce qui l'attend; je voudrais de tout mon cœur (le Ciel m'en est témoin) qu'il n'eût jamais été prononcé; je donnerais ce qui me reste de jours pour qu'il fût déjà enseveli tout entier, avec celui qui l'a porté, dans le silence de la terre, sans bruit là-bas, sans mémoire ici!... Il faut supposer une grande dose de puérilité, je l'avoue, à un homme qui a vécu âge d'homme et qui a vu ce que j'ai vu, pour croire qu'il tienne à cet écho du néant qu'on appelle la mémoire des hommes! Que je vive dans la mémoire de Dieu, je me ris de celle des hommes! La vie ne m'est plus rien.

 

 

 

La vie, dans ma situation, et après les épreuves que j'ai traversées ou que je traverse, ressemble à ces spectacles dont on sort le dernier et où l'on stationne malgré soi, en attendant que la foule s'écoule, quand la salle est déjà vide, que les lustres s'éteignent, que les lampes fument, que la scène se dénude avec un lugubre fracas de ses décorations, et que les ombres et les silences, réalités sinistres, rentrent sur cette scène tout à l'heure illuminée et retentissante d'illusions.

 

 

 

XXXVII

 

 

 

Et qu'y regretterais-je donc à présent dans cette vie? N'ai-je pas vu mourir avant moi toutes mes pensées? Ai-je envie d'y chanter encore d'une voix éteinte des strophes qui finiraient en sanglots? Ai-je goût pour rentrer dans ces lices politiques qui, fussent-elles rouvertes, ne reconnaîtraient plus nos accents posthumes? Ai-je un bien ferme espoir dans ces formes de gouvernement que le peuple abandonne avec autant de mobilité qu'il les conquiert? Suis-je assez fou pour croire que je fondrai ou que je taillerai à moi seul en bronze ou en marbre une statue colossale du genre humain, quand Dieu n'a donné pour cela aux plus grands statuaires que du sable ou du limon pour la pétrir? À quoi bon vivre pour ne contempler autour de soi que les ruines de ce qu'on a construit dans ses pensées? Heureux les hommes qui meurent à l'œuvre, frappés par les révolutions auxquelles ils furent mêlés! La mort est leur supplice, oui, mais elle est aussi leur asile! Et le supplice de vivre donc, le comptez-vous pour rien?...

 

 

 

XXXVIII

 

 

 

Quant à moi, je serais mort déjà mille fois de la mort de Caton, si j'étais de la religion de Caton; mais je n'en suis pas; j'adore Dieu dans ses desseins; je crois que la mort patiente du dernier des mendiants sur sa paille est plus sublime que la mort impatiente de Caton sur le tronçon de son épée! Mourir, c'est fuir! On ne fuit pas. Caton se révolte, le mendiant obéit; obéir à Dieu, voilà la vrai gloire!

 

 

 

D'ailleurs, une réflexion juste m'a toujours paru condamner ces morts d'ostentation ou d'impatience. Cette réflexion, la voici: Ou la vie est un don, ou elle est un supplice. Si elle est un don, il faut la savourer jusqu'à la fin comme un bienfait quelquefois amer, mais enfin comme un bienfait, et si elle est un supplice, il faut la subir comme une mystérieuse et méritoire expiation de nos fautes.

 

 

 

Je vis donc, mais, comme vous le voyez, je ne vis pas sur des roses; je défie Caton lui-même d'avoir plus que moi la satiété du temps. Je compte une à une, en les sentant toutes, mais sans en maudire aucune, les pierres de ma propre lapidation. Je n'accuse pas les hommes; non, c'est injustice ou sottise. J'ai trouvé les hommes bons et le sort cruel; voilà le vrai.

 

 

 

XXXIX

 

 

 

C'est ainsi que je vis; et, cependant, faut-il tout dire? je vis quelquefois heureux de vivre, quoique attaché à ce pilori du travail forcé qui ne déshonore pas, mais qui tue. Eh bien! savez-vous pourquoi je supporte la vie? c'est par la vertu même de ce travail à mort qui est ma condition. Tout n'est pas supplice dans ce travail à mort; non, le travail à mort, comme tous les autres supplices infligés par la Providence, a aussi sa goutte d'eau dans l'éponge à la pointe de la lance qui a bu le sang!...

 

 

 

J'ai renoncé pour toujours à tout rôle ici-bas; je l'ai fait sans peine, car ce rôle, je vous le dis devant Dieu, ce n'était pas ma personne, c'était ma consigne; en quittant la scène, il n'est rien tombé de moi avec l'habit. Dans mes déceptions, rien ne m'était personnel; je travaillais pour l'humanité, j'ai été déçu dans l'humanité. Que Dieu l'assiste! l'homme n'y peut rien.

 

 

 

XL

 

 

 

D'acteur que je fus pendant vingt ans dans ce triste drame oratoire ou populaire de ma patrie, le prompt dégoût du peuple et la mobilité ordinaire des choses humaines m'ont rejeté au rang des spectateurs les plus oubliés; je ne m'en plains pas: c'est le bon côté des disgrâces; quand la foule se précipite où l'on ne veut pas aller, heureux l'homme seul!

 

 

 

Mon existence ainsi est bien plus à moi; je m'enveloppe de cette obscurité, je la resserre de jour en jour plus étroitement, comme un manteau d'hiver autour de mes membres; que ne puis-je en envelopper aussi mon nom?

 

 

 

Mais d'où vient, me direz-vous encore, ce bonheur intime, si contradictoire avec une situation que vous dépeignez comme si pénible?) Expliquez-nous cette contradiction apparente. Un seul mot l'explique, et c'est par là que je voulais terminer: c'est que je suis redevenu franchement et exclusivement homme de lettres; c'est que je vis, grâce à cette passion pour la littérature, en société avec tous les hommes qui ont légué leur âme écrite à la mienne, comme nous léguerons tous une parcelle de notre âme écrite à ceux qui viendront après nous; c'est que mon âme se distrait, s'édifie, se fortifie dans cette société des grands morts; et c'est aussi parce que, indépendamment de ces bienfaisantes influences du travail littéraire en lui-même, je jouis de penser que ce travail, plaisir pour les uns, peine pour les autres, devoir pour moi, ne sera peut-être pas entièrement perdu pour ceux à qui je dois le fruit de mes veilles!

 

 

 

Cours familier de Littérature, 1856.