Introduction à des proses de Lamartine

 

 

 

 

  

 

 

« En art, il n'y a pas (au moins dans le sens scientifique) d'initiateur, de précurseur. Tout [étant] dans l'individu, chaque individu recommence, pour son compte, la tentative artistique ou littéraire. […] Un écrivain de génie aujourd'hui a tout à faire. Il n'est pas beaucoup plus avancé qu'Homère.

 

Marcel Proust,

 

in : Contre Sainte-Beuve, Gallimard, 1954.

 

 

 

 

 

« Et rien n'a dérangé le sévère portique ».

 

G. de N.

 

 

 

1.

 

 

 

 

 

 

 

« Lamartine, écrivait en 1971 Christian Croisille1, reste pour nous un poète ; or quantitativement, c'est une erreur ; et qualitativement, c'est réduire sa prose à trop peu ».

 

C'est dire une absence à peu près totale, dans les bibliothèques publiques, des œuvres en prose de Lamartine ; les seules qui aient été éditées et rééditées sont Graziella et Raphaël, deux petits romans, Graziella n'étant d'ailleurs que la partie connue d'un livre plus long, les Confidences ; dans la même veine, tout aussi obscures, il y eut les Nouvelles confidences, et aussi Antoniella... Quantitativement, en effet, l'œuvre en prose de Lamartine est immense, et il n'allait pas de soi pour le lecteur ordinaire, jusqu'à l'avènement des bibliothèques numériques, d'accéder aux textes2. L'Histoire des Girondins, pourtant, fut un des plus grands succès de librairie du dix-neuvième siècle3 ; le Voyage en Orient de Lamartine n'est pas inférieur, au témoignage de nombre de critiques, à celui de Nerval ; et Lamartine publia son Cours familier de littérature pendant treize ans, de 1856 à sa mort en 1869.Tout se passe comme si, depuis presque cent cinquante ans, ces grands ouvrages étaient relégués dans l'illisible, dans l'Enfer des écritures séniles ; comme si seuls des spécialistes devaient en avoir connaissance, s'y référer parfois ; « il y a ici et là quelques pages magnifiques », disent-ils. Ou encore : « Quel dommage, que Lamartine ait continué à écrire ! »

 

 

 

Il y a, sans doute, dans cette immensité des proses de Lamartine, de quoi décourager bien des lecteurs ; non sans quelque méprise : dans l'esprit de l'auteur, le Cours familier de Littérature était une manière d'encyclopédie ; une grande partie en est faite de morceaux choisis des grands auteurs, de leur commentaire, de biographies recopiées dans des livres érudits, c'est un vrai cours où l'auteur se décentre, une sorte d'anthologie. Lamartine ne faisait que réaliser le programme pédagogique qui était le sien ; en même temps, on peut avoir plaisir à le lire : son point de vue est résolument subjectif, ce qu'il dit de Pétrarque ou de La Fontaine est tout à fait personnel ; l'article sur Homère est stupéfiant, qui pour faire entrer le lecteur dans l'esprit de l'Iliade et de l'Odyssée, convoque l'enfance de Lamartine dans le Maconnais, assimilé aux paysages de la Grèce antique ; tel article sur telle ou telle œuvre, les Védas hindous, commence par le récit de la rencontre imprévue, bouleversante, de l'oeuvre et de Lamartine lui-même, dans telle ou telle circonstance ; encyclopédie étrange, imprévisible comme une bouteille jetée à la mer ; où l'auteur ne fait rien pour éviter le disparate et l'inégal, passant des grands poèmes antiques à Béranger et à Mademoiselle de Guérin, de Mozart au peintre Léopold Robert, à Adolphe Dumas, à Monsieur de Marcellus, au livre du cardinal Consalvi, ministre du pape Pie VII : l'Italie a ici une présence importante, où Lamartine avait été diplomate, des années durant. Les souvenirs sont toujours à la porte, Milly, les parents et les sœurs, telle scène pastorale de l'enfance, les maîtres jésuites du collège de Belley, les amis de son père, ses amis à lui, ses idées personnelles sur ceci ou cela. D'entrée, Lamartine annonçait de fréquentes digressions où il parlerait de lui-même. « Je ne professe pas avec vous, je cause, dit-il dès la première partie du Cours familier ; et si l'abandon de la conversation m'entraîne vers quelques-uns de mes souvenirs, je ne m'abstiens ni de m'y reposer un moment avec vous, ni d'allonger le chemin en sentiers [...]» Familier, ce cours de littérature l'est en effet ; à l'occasion Lamartine évoque la famille d'amis que constituent ses honorables abonnés ; ils lui écrivent eux aussi, dit-il, des lettres pleines d'émotion4...

 

 

 

On est plus près de Montaigne ou de Rousseau que de Diderot et de D'Alembert. Cours ou conversation, en effet, l'écriture en prose est ici un épanchement quotidien, à la fois obligé (par ce qu'un commentateur malveillant appelle une industrie d'écriture), et nécessaire. Un flot de prose, une surabondance. Pour qui écrit-il ? Combien d'abonnés a-t-il ? Je ne sais. Il n'écarte rien de ce qui lui vient à l'esprit, il explique et s'explique à lui-même. Une pente philosophique le fait remonter aux principes, à la naissance du langage, à la lutte du bien et du mal, aux questions originaires que se sont posées les Hébreux et les Chinois. Le Cours familier de Littérature, dans son préambule, se donne comme une histoire universelle des expressions mémorables de l'esprit humain ; mais on est bien loin d'une entreprise rationnelle ; ce Cours familier de Littérature va par sauts et gambades, selon l'inspiration et les préférences, et le méthodique manque tout à fait, une méthode qui lui ferait, par exemple, dans la littérature mondiale, ne rien oublier d'important. Lamartine n'est pas un philosophe ; la connaissance véritable est pour lui dans le sentiment et l'imagination, c'est-à-dire dans les puissances irrationnelles de l'esprit ; c'est ici le livre d'un poète ; et c'est ce qui apparaît dès les premières lignes.

 

 

 

« Avant de vous donner la définition de la littérature, écrivait Lamartine, je voudrais vous en donner le sentiment. À moins d'être une pure intelligence, on ne comprend bien que ce qu'on a senti.

 

CICÉRON, le plus littéraire de tous les hommes qui ont jamais existé sur la terre, a écrit une phrase magnifique, à immenses circonvolutions de mots sonores comme le galop du cheval de Virgile, sur les utilités et les délices des lettres. Cette belle phrase est depuis des siècles dans la bouche de tous les maîtres qui enseignent leur art et dans l'oreille de tous les enfants ; je ne vous la répèterai pas, toute belle qu'elle soit, parce qu'elle ne laisserait qu'une vaine rotondité de période et une vaine cadence de mots dans votre mémoire. J'aime mieux vous la traduire en récit, en images et en sentiments, afin que le récit, l'image et le sentiment la fassent pénétrer en vous par les trois pores de votre âme, l'intérêt, l'imagination et le cœur... » (Lamartine, Cours familier de littérature, 1856, début du premier Entretien.)

 

 

 

Comment ne pas être étonné par l'étrangeté d'un tel début, d'une telle prose ? Il y a dans ces pores vers l'âme, dans ce galop du cheval de Virgile référé aux immenses circonvolutions d'une phrase magnifique que Lamartine ne citera pas, quelque chose qui évoque les rencontres improbables des poèmes surréalistes ; comme une maîtrise en roue libre revendiquant sa déraison : dès l'abord, l'accent mis sur le sentiment et l'image, une irrationalité constitutive unissant Lamartine et son lecteur à un niveau plus profond que la communauté du bon sens. C'est comme si, a priori, la genèse de l'œuvre ou son sens profond  étaient hors de portée d'une connaissance intellectuelle ; le sens ici ne s'ouvre qu'au sentiment, et par la médiation d'une identification qui est à la fois celle de Lamartine et de son lecteur ; par la médiation surtout d'une écriture sensible, c'est-à-dire de la littérature ; seule la littérature peut faire entrer dans la littérature : la critique ne vaut que comme littérature, art et poésie.

 

 

 

Il n'y a pas là seulement un programme théorique ; mais une vérité générale de la prose lamartinienne. Ce qui étonne en effet, quand on lit par exemple le Lamartine du Cours familier de littérature, c'est une exaltation continuée, une réactivité à tout ce qu'il lit, et il lit tout et à tout instant, il a les poches pleines de livres, il aime les livres comme il aime son fusil et ses chiens : un aristocrate chasseur et lecteur. Cette exaltation est celle du poète, la prose d'ailleurs ici et là se fait poème, un poème au crayon qui s'écrit n'importe où, une évocation d'Homère suscitant une ode à Homère. Les poètes ont ici une place privilégiée, et d'abord les Latins et les Italiens. Lisant et racontant les poètes qu'il aime il les fait revivre dans le présent, il s'identifie à eux : à Horace et à Virgile, à Pétrarque amoureux de Laure, à Dante amant de Béatrice ; la même capacité visionnaire d'évocation que suscitent aussi le visible d'un paysage, le nom de quelqu'un jadis rencontré ; la même qui explore dans tous ses détails un souvenir intime.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2.

 

 

 

 

 

Une entreprise dont le caractère poétique, donc, ne semble guère avoir été compris par les commentateurs ; il faut revenir sur les deux erreurs dont parle Christian Croisille, pour les rectifier : quantitativement parlant, en réalité, un Lamartine prosateur, plus que poète ; et qualitativement, une prose valant davantage qu'on ne l'a dit. Mais Christian Croisille lui-même n'entre pas dans l'idée que se faisait Lamartine en 1856 de la poésie et de la prose : la prose en général, la sienne en particulier, n'était plus un genre distinct de la poésie ; il avait, dit-il, renoncé à la forme ordinaire du poème, celui-ci lui apparaissant, avec sa scansion obligée, son rythme et sa rime, comme un objet dérisoire, une sorte de jouet d'enfant5. Raphaël déjà, en 1848, exposait un autre art poétique, pré-rimbaldien en quelque sorte, qui oublie les formes reçues ; la poésie était désormais pour Lamartine dans la vie et dans la prose, dans une prose capable de dire le plus profond, le plus impalpable de la vie, aussi bien et moins artificiellement que le vers. Cette prose, à l'occasion, c'est celle de Graziella et de Raphaël, de bien des pages du Voyage en Orient ou du Cours familier ; qu'on ne peut comparer qu'à celles des Mémoires d'Outre-Tombe ou de la Recherche. Il y a dans le Cours familier de littérature une autre définition de la poésie ; une idée de la poésie qui lui fait dépasser en toute conscience, de façon théorique et concrète, la poésie romantique ; qui lui fait renier tout ce qu'il a écrit lui-même dans les formes classiques du vers, sans qu'il s'interdise pourtant, à l'occasion, de revenir à celles-ci.

 

 

 

 

 

 

 

3.

 

 

 

 

 

Et il y a aussi, dans ce Cours familier de Littérature, une autre nouveauté considérable, une autre approche critique des œuvres et de la littérature, de l'histoire et de l'enseignement de celle-ci ; approche qui a dû, comme son idée de la poésie, désorienter ses lecteurs.

 

 

 

« Je lis assidûment les admirables articles qui font du Constitutionnel du lundi le premier des livres littéraires de haute critique de la France », écrit Lamartine en 1864, dans une longue Lettre à Monsieur Sainte Beuve ; lettre publique, figurant dans le dix-septième tome de son Cours familier de littérature. On dirait que pour Lamartine professeur et critique, autant que pour le Sainte Beuve des Lundis, la biographie va de soi. Chaque étude d'oeuvre dans le Cours familier de littérature est précédée d'une biographie de son auteur. Parfois, comme pour le Tasse, Lamartine ne s'est pas contenté de lire des travaux savants, une biographie de M. Black, érudit anglais ou américain6 ; tout le temps qu'il a vécu lui-même en Italie il a fait des recherches personnelles. Il sait tout de la vie d'Horace, de celles de Dante et de Pétrarque, des contextes historiques. Il a pourtant une prédilection pour les témoignages, qui semble découler d'un désir de connaissance scientifique ; il suit pas à pas l'autobiographie d'Alfieri, les Conversations avec Eckermann, les souvenirs de la cousine de Juliette Récamier ; sur ces témoignages personnels il aime à exercer son jugement critique. Juliette Récamier a-t-elle ou non assisté aux orgies de Barrat7 ? Sa cousine n'en dit rien, mais la chose est probable, même si elle entache quelque peu l'image de l'héroïne.

 

 

 

Et pourtant, à y regarder de plus près, on est très loin, dans le Cours familier de Littérature, de Sainte-Beuve et de son école. Peut-être en effet le point de départ de ce Cours familier est-il dans les Lundis de Sainte-Beuve, l'idée de faire une lecture méthodique des chefs d'oeuvre, en allant même plus loin que Sainte Beuve : non pas seulement la littérature française, mais la littérature mondiale, les Hindous, les Chinois. Ici aussi, donner au lecteur tout ce qui permet de les comprendre : les biographies, les circonstances. Être pour le lecteur comme un guide, comme un professeur ayant consciencieusement préparé son cours, lu et relu l'oeuvre et les commentaires. En même temps, Lamartine n'est pas du tout Sainte-Beuve ; il revient plutôt à une école antérieure.

 

Avec Sainte Beuve, écrit un commentateur, « à la critique normative des rhéteurs, dont la dernière manifestation est le Lycée de La Harpe (1799-1806), va peu à peu succéder une critique positive, qui cherche à expliquer et à apprécier, au lieu de confronter l'œuvre à des modèles, et de la jauger à l'aune d'un idéal esthétique a priori. Il ne va plus s'agir de juger en fonction de ces modèles, mais de démêler la conjonction de causes et d'influences qui expliquent la genèse d'une œuvre donnée8 ». Rien de tel chez Lamartine. Si l'on compare la façon dont Lamartine et Sainte Beuve présentent une œuvre, la différence saute tout de suite aux yeux. Ses vies de poètes, Lamartine les raconte pour elles-mêmes, pour le plaisir en quelque sorte, sans chercher dans une vie de quoi déméler causes et influences, expliquer la genèse d'une œuvre. La biographie est comme un passage obligé, pédagogique : admettons que Lamartine l'a appris de Sainte-Beuve ; l'important pour lui est pourtant dans l'oeuvre elle-même, et dans le commentaire qu'il en fait : qui n'est jamais non plus pour expliquer ; mais plutôt pour accompagner le lecteur, le faire lire comme par un premier lecteur ; où la critique est essentiellement, comme dans La Harpe peut-être, une critique des beautés. « Je ne parle que de ce qui est beau », écrit Lamartine ; il ne s'interdit jamais de juger. Il faut voir avec quelle vigueur il fait un tri dans la Divine Comédie, par exemple : à côté d'épisodes sublimes comme celui de Francesca da Rimini, que de choses répugnantes et d'ailleurs dépourvues d'intérêt, sauf peut-être pour un historien ! Le point de vue de l'historien intéresse peu Lamartine, qui actualise tout ce qu'il lit, comme quand ayant exposé la vie d'Horace et présenté les odes de celui-ci il vitupère contre ceux qui se reconnaissent dans l'épicurisme du poète latin, dans son désintérêt pour les affaires publiques.

 

 

 

Dans le Cours familier de littérature, on est en effet très loin de l'historicisme ; peut-être son programme immense doit-il quelque chose aux grandes œuvres historiques du temps, à l'Histoire selon Michelet, à celle d'Adolphe Thiers dont Lamartine rend compte avec enthousiasme ; à Auguste Comte ; l'on pense à la Phénoménologie de Hegel, dont Lamartine, en 1856, avait sans doute connaissance : à Paris, l'hégélianisme était dans l'air du temps. La grande invention du dix-neuvième siècle, c'était cet enseignement qui déborde les écoles, qui prend pour cibles les masses de lecteurs nouvellement alphabétisées ; y avait-il là une invention allemande ? Mme de Staël, Renan étaient germanistes. Lamartine lui aussi lit les Allemands, il étudie Goethe et Schiller, à l'occasion cite Kant ; mais, des Allemands, il se démarque clairement : il est, comme Nietzsche, l'homme du gai savoir. Un Latin, un Italien. Macon est pour lui une ville du midi, de l'Europe latine. Son patois natal a des affinités avec le provençal de Mistral, il lit dans le texte Pétrarque italien et provençal. Un précurseur de Char, tous deux amoureux de la Fontaine de Vaucluse. Quand il dit qu'il n'aime que la clarté, que la beauté est limpide et fluide, assurément, c'est aux obscurités de la philosophie allemande qu'il pense, pour s'en démarquer. La beauté est chose facile, fluente, claire. Le modèle, c'est Racine.

 

Plus profondément, le refus de la vision du monde allemande est dans un refus de l'Histoire, une incapacité à concevoir autre chose qu'une sorte d'éternel retour. Lamartine refuse toute idée d'une perfectibilité indéfinie, toute religion du progrès. Les modernes, Allemands ou Français, ne sont pas plus avancés dans l'intelligence essentielle de l'art que n'étaient les Grecs. On n'a pas dépassé Homère, ni Virgile, ni Pétrarque. Contre l'idée d'un esprit humain en marche vers le savoir absolu, Lamartine fonde son idée de l'histoire sur l'oubli du passé, un oubli qui est lié à la finitude humaine et découle de la volonté divine. On ne peut remonter à l'origine : avant Homère, il y a eu une infinité de chefs d'oeuvre oubliés, retombés dans le néant. L'esprit, pas plus que la vue, ne peut atteindre le trop lointain.

 

C'est dire que chaque poète, comme tout artiste, recommence à neuf l'oeuvre de poésie ou de création, d'une nouveauté qui est à la fois découverte, souvenir impossible, immanence pourtant d'une continuation. La position de Lamartine là-dessus est contradictoire comme un mystère : aucune œuvre n'est un commencement absolu, il n'y a que des continuations : et toute œuvre (en même temps) retrouve l'origine absolue de la création poétique : pour Lamartine, comme pour Proust, l'artiste contemporain et Homère en savent autant ; la littérature n'a rien à faire avec le temps de l'histoire, la création n'a rien à voir avec les circonstances historiques : elle est poésie, c'est-à-dire jaillissement (créateur) de l'être, inspiration. Il y a là, au dix neuvième siècle !, comme une image renaissante, ronsardienne du poète, saisi par l'enthousiasme, le délire poétique.

 

 

 

 

 

 

 

4.

 

 

 

 

 

Cela étant, on ne s'étonnera pas de voir que l'histoire de la littérature, pour Lamartine, est un monde de la répétition indéfinie. Ses poètes, comme des personnages de théâtre, sont des types éternels. Chez Lamartine lui aussi il y a une prévalence du théâtre. Il a commencé par écrire des tragédies en vers, à l'imitation de Racine ; puis il a choisi, dit-il, de vivre le théâtre au lieu de l'écrire. Il s'identifie, à chaque page, à tous les poètes qu'il aime ; à Pétrarque amoureux de Laure, à Dante de Béatrice9 ; à Alfieri aussi, qu'il aime peu pourtant, amoureux d'une reine mal mariée : un poète ne peut aimer qu'une femme morte, ou mariée : comme Lamartine lui-même amoureux de Julie Charles ou d'Antoniella. Telle est sa généalogie personnelle : dans son Cours familier sur Pétrarque, ne dit-il pas qu'il est lui-même un descendant de Laure, et de la famille de Sade, par sa mère ? La relation de Lamartine avec les écrivains qu'il aime, au delà du changement des situations historiques, est une totale identification. Il y a une identité essentielle de Cicéron et de Lamartine, que ce soit pour la pulsion politique, l'amour familial, la passion pour les idées, pour la Grèce et l'humanisme, pour tout ce que Lamartine appelle littérature : comme il le dit mystérieusement au tout début de son Cours familier, personne n'a été aussi littéraire que Cicéron ; quant à lui, finie l'activité politique, il ne veut plus être qu'un homme de lettres.

 

 

 

 

 

 

 

5.

 

 

 

(Mais le point de vue de Lamartine sur la littérature est-il bien toujours celui d'un homme de lettres ? On peut se poser la question quand Lamartine rend compte, dans le même Cours familier de littérature, d'oeuvres récentes et contemporaines. Ainsi des Misérables.

 

 

 

Pour introduire son compte-rendu des Misérables, Lamartine invoque, ou invente, un forçat de sa connaissance, auquel il a prêté, dans sa prison, les cinq tomes du livre de Hugo nouvellement paru. Le prisonnier s'est plongé dans sa lecture, passionné, transporté où l'auteur veut le conduire : et sans doute y a-t-il là une puissance que Lamartine ne songe pas à nier, une génialité ; mais n'est-elle pas mise au service d'une mauvaise cause ? C'est ce que pensent les deux lecteurs, le forçat et Lamartine. Le premier considère que Jean Valjean, même après sa rédemption, est un mauvais homme ; est-ce que Victor Hugo, interroge-t-il, aurait donné sa propre fille à Lacenaire repenti ? Quand à Lamartine, il avance quelques vérités tirées de son expérience : jamais un jury, dit-il, n'aurait condamné le jeune Valjean à des peines aussi disproportionnées que celles qu'on voit dans les Misérables ; ce sont, dit-il, des pénalités romanesques ; on calomnie la justice. De la même façon, dit-il, que personne n'aie fait la charité à des petits enfants, à leur mère misérable, ce n'est pas vraisemblable ; dans les montagnes de son pays, n'importe quel paysan aurait ouvert sa porte, sa bourse. Cette société impitoyable est une fiction, comme la dureté populaire. Et une critique encore : Jean Valjean s'échappe plusieurs fois, au risque de tuer les gendarmes et gardiens du bagne, que la société paie pour lutter contre le mal : ce ne sont pas de mauvaises gens, dit l'auteur, d'une façon qui préfigure les étudiants de 68. Mais c'est toute la pensée sociale d'Hugo que Lamartine met en question, une pensée trop idéaliste, trop éloignée de la réalité humaine ; comme fut celle de Rousseau, dont on a vu les effets criminels pendant la Révolution. Comme penseur social, Hugo pense mal ; comme Rousseau, comme Montesquieu aussi, dont Lamartine juge misérable la pensée politique ; comme Joseph de Maistre, dont les idées sont à l'opposé des siennes.

 

 

 

Il est vrai qu'Hugo lui-même ne séparait pas, dans ce qu'il écrivait, la puissance de son verbe et les idées qu'il voulait diffuser. Lamartine pas plus qu'Hugo ne voulait isoler des genres, il définissait la littérature comme l'expression mémorable des existences, sans vouloir aller plus loin dans des distinctions qui lui paraissaient sophistiques, et que la génération romantique elle-même, en son temps, avait balayées. Il prétendait juger en bloc, refuser le livre dont le fond lui paraissait faux et nuisible, quelle que fût la beauté de son écriture. Quant à Sainte Beuve10, il avait pour devise de ne pas juger ; on est loin aussi d'un programme critique qui voudrait « démêler la conjonction de causes et d'influences qui expliquent la genèse d'une œuvre donnée ». Le point de vue de Lamartine n'est pas celui d'un historien de la littérature : il ne dit pas, ou ne veut pas savoir, que Jean Valjean découle de Vidocq, comme Vautrin, que Balzac, Hugo, découlent du fait divers et de Sue, du feuilleton populaire, du roman noir anglais, etc. Il ne fait pas de la littérature un domaine qui serait à l'écart du réel, de la politique en particulier ; il lui suffit de dire que l'écriture passionnée des Misérables aura un effet négatif sur les lecteurs du livre, que Hugo trompe son public, par exemple avec l'image positive qu'il donne de la Révolution française, tout autant que peut le faire Joseph de Maistre avec ses idées réactionnaires.)

 

 

 

 

 

 

 

6.

 

 

 

 

 

Il n'y a là qu'une des contradictions qui rendent difficile la compréhension des œuvres en prose de Lamartine ; les études biographiques ne permettent pas forcément de s'y retrouver.

 

 

 

En 1954, bien après la mort de Proust, paraissaient les proses du Contre Sainte Beuve, qui faisaient comme un pavé dans la mare des études biographiques appliquées à la littérature  ; celles-ci pourtant, aujourd'hui encore, ont survécu à l'attaque proustienne. Sainte-Beuve, dit un commentateur, n'avait pas mérité cela, il voulut vraiment, par la méthode biographique, lever le voile, aller «droit à l'auteur sous le masque du livre ; « il convient […] de prendre au sérieux cette explication des œuvres par l'homme, et de mettre au jour les conceptions psychologiques qui la sous-tendent. À défaut de chercher l'inconscient de son auteur, Sainte-Beuve se met en quête de l'homme intérieur, tel qu'il se dévoile plus à nu au moment de sa genèse juvénile. Plus portraitiste que biographe, il sait à quel point la vérité biographique n'existe pas : d'un homme, et même de soi-même, on ne peut jamais connaître que des «surfaces à l'infini»11. Sainte Beuve, dit le même auteur, était conscient aussi de la séparation existant entre l'homme de la vie vécue et le même homme créant une oeuvre d'art, et que tout savoir du premier ne faisait pas beaucoup avancer dans la compréhension de l'oeuvre.

 

Soulever le masque du livre pour connaître l'homme, mieux comprendre le livre par la vérité de l'homme ? On peut se demander ce que peut valoir, pour l'oeuvre de Lamartine lui-même, la méthode biographique. J'en donnerai deux exemples.

 

 

 

Il y a, chez un commentateur, le compte rendu d'un recueil d'études et de documents consacrés au poète des Harmonies. Entre autres, des Mémoires d'un Hyacinthe de Barthélémy, préfet de Saone et Loire de 1834 à 1838. Quarante pages d'éreintement appliqué à l'homme et à l'homme politique, dit le savant ; le préfet y a recueilli tous les racontars d'une petite ville, rapport à ses notables, médisances et calomnies confondues ; lui-même, qui a longuement côtoyé le poète, a connu un Lamartine à peu près irréligieux. « Il a vu le poète se tenir fort mal à l'église, comme il l'a vu s'encanailler au café avec les fortes têtes de Macon […]. Il l'a vu [dans sa vie publique] mettre en œuvre une politique des plus tortueuses : ambition, inconstance, duplicité, trahison des amis, démangeaison de parler, les mots frappent fort, de l'antipathie au dégoût inspiré par l'orgueil, la vanité, la présomption [...] et la sécheresse de cœur dissimulée sous les fleurs de rhétorique : faux ami, faux dévot, qui n'était franc avec personne ». Un tri, dit encore le recenseur, est à faire dans ce déballage ; mais Barthélémy a perçu « l'un des premiers, ces faiblesses ou ces tares qui expliquent en partie l'échec de 1848 et qui débordent dans les productions des années sombres » ; faiblesses et tares que « des générations de thuriféraires se sont acharnées à camoufler : ce n'était pas rendre service à Lamartine12 ». La conclusion du compte rendu fait l'éloge du recueil tout entier, où paraît une méthode tout à fait scientifique ; on peut se demander en quoi, exactement, le témoignage sur Lamartine de l'orléaniste préfet Hyacinthe de Barthélémy permet de mieux comprendre les productions des années sombres, c'est-à-dire, entre autres, Le Cours familier de Littérature ; est-ce de rappeler qu'un homme public n'est pas forcément connu et apprécié de ses concitoyens ? Ou qu'il faut prendre avec précaution ce qu'écrivait Lamartine ?

 

 

 

Dans le même propos de vérité biographique, on s'attache, dans un autre article, à la relation de Lamartine avec Chateaubriand ; quels étaient les sentiments du premier à l'égard du second ? Et pourquoi l'agacement, le mépris de Chateaubriand ? Lamartine, répond André Vandegans, en voulait à Chateaubriand de ne l'avoir pas aidé à entrer à l'Académie, ni dans sa carrière diplomatique. Mais il lui rend hommage ici et là, même de façon splendide, comme à son maître ; « c'est un sublime initiateur, dit-il, qui a rallumé la flamme éteinte de l'art ». « Chateaubriand, dit le même auteur en manière de synthèse, n'aimait pas sa descendance littéraire, parce que cet anxieux la redoutait. Et particulièrement Lamartine, qui lui ressemblait. Comme lui diplomate, comme lui tête politique, comme lui plongeant ses racines dans le classicisme, comme lui novateur qui n'entendait rien détruire, pour ne rien dire des affinités secrètes ni des communautés de rêves... Aider Lamartine comme il l'entendait, c'était précipiter l'effacement de Chateaubriand 13».

 

On peut trouver ces lignes trop simples, et qu'elles négligent l'insaisissable, la complexité infinie du moindre instant vécu, du rapport entre deux êtres humains ; complexité qui est précisément l'objet par excellence de la littérature ; seule la littérature peut faire entrer son lecteur dans la vérité d'une telle relation, et Lamartine le savait bien, quand il ajustait le portrait de Chateaubriand couvé par Juliette Récamier que déploie, comme un souvenir à la fois réel et fictif, le tome 9 de son Cours familier. Par rapport au texte littéraire, la littérature savante apparaît naïve : la rancœur, nourrissant la méchanceté du regard, semble bien ici l'emporter sur quelque reconnaissance que ce soit ; mais parler d'ambivalence n'ajoute rien, peu de connaissance réelle, ce n'est qu'un mot médical. Pourquoi Chateaubriand n'aimait-il pas Lamartine ? Celui-ci le dit clairement : il n'en savait rien. Peut-être Chateaubriand lui-même ne le savait-il pas. Lamartine, dans l'instant du récit, savait-il pourquoi lui-même n'aimait pas Chateaubriand ? Le savoir n'était pas pour lui une chose essentielle.

 

L'évocation que fait Lamartine de Chateaubriand faisant lire son Moïse chez Juliette Récamier est particulièrement révélatrice de cette complexité inextricable, irréductible du réel, de ces trous du savoir ; et de la plénitude d'un texte. Lamartine y apparaît comme évidemment jaloux, dans le présent du passé et rétrospectivement, de Chateaubriand. Juliette en réalité ne le préférait-t-elle pas, lui Lamartine, sous un certain rapport qu'il vaut mieux ne pas préciser, au génie qu'on encense, évidemment à tort ? Il en laisse l'illusion à sa mère et à ses sœurs, visitant Paris et les têtes célébrées de l'instant ; elles sont heureuses comme des provinciales, fières du fils et du frère, et d'être invitées par Juliette elle-même ; quant à lui, il ne veut surtout pas être invité, il déteste les chapelles, dans tout domaine ; et pourtant il se glisse dans la salle, dans la suite de sa mère et de ses sœurs ; l'écrivain, se souvenant des années après, semble n'avoir cure de la contradiction. Chateaubriand est surpris de le trouver là, mais bien obligé de feindre le bon accueil. Le jeune homme observera tout de la porte, debout et voyant les choses d'en haut. Les Mémoires d'Outre-Tombe, dit-il, ne sont que pose ; la vérité du faux grand homme, pour l'éternité, sera dans la méchanceté de son portrait à lui, Lamartine. C'est dire aussi que ce cours, prétendument familier, est lui aussi d'un aristocrate écrivant face à la mort et à la postérité.

 

 

 

 

 

Un aristocrate, mais provincial, l'oeil depuis toujours fixé sur Paris, toujours prêt, dès l'enfance, à prendre le coche  pour la ville capitale ; Paris vu de la province. Ainsi les appartements de Julie Charles, au delà du Pont des Arts ; l'abbaye où résidait Juliette Récamier. Une bonne partie de la complexité des écrits de Lamartine est liée à ce provincialisme, à cette position décentrée.

 

L'auto-contradiction, c'est sa vocation : il est prédestiné à voir les choses du point de vue de l'autre. Parisien, mais aussi provincial. Royaliste et républicain, en même temps : un représentant de l'aristocratie libérale, de ceux qui restèrent en France, où la guillotine fit des coupes sombres. Le Volupté de Sainte-Beuve évoque aussi ces deuils familiaux ; pourtant, Sainte-Beuve ne voulut pas renier la Révolution. Et Lamartine non plus14. Il réagit à ce qu'il lit avec l'histoire de sa famille : aux Misérables, chantant le los de 93, par le souvenir des siens fauchés par le bourreau ; il est Girondin de cœur. Comment (à propos de Juliette) il s'affirme fidèle aux Bourbons, contre le fils du roi régicide ; il eût mieux valu, dit-il, la République, qu'un roi déconsidéré. Lamartine, c'est aussi, dans la littérature française du XIXème siècle, une autre famille : Baudelaire, Barbey d'Aurevilly, Joseph de Maistre. Parlant de sa famille, de son père, Lamartine répète une fidélité : on n'a pas émigré. Le pamphlet de Germaine de Staël sur Marie Antoinette martyrisée, qu'il cite tout au long dans son Cours  familier ; sa haine de Benjamin Constant, qui changeait d'opinion comme de chemise.

 

 

 

Une autre contradiction est plus profonde peut-être, celle d'une sensualité qui se dénie avec constance. On peut penser qu'il y a du provincial dans la curiosité de Lamartine pour l'intimité des grandes figures, une curiosité passionnée qui se fait volontiers voyeurisme. Dans sa biographie de Juliette Récamier, née Bernard, Lyonnaise, il y a un goût provincial du commérage. En même temps, on l'a vu, il s'intéresse à ses héros comme à des figures intérieures. Dante et Béatrice, Pétrarque et Laure, ce sont deux couples purement spirituels, modèles absolus de l'amour humain, ce que celui-ci a produit de plus haut ; confirmant le rêve d'une pureté angélique, car excluant le corps et le sexe. Lamartine ne supporte pas la vulgarité, il trouve Rabelais répugnant, comme le Rousseau de l'épisode lyonnais ; mais il aime le coup de foudre des Charmettes, et le héros de Raphaël fait pélerinage à Annecy, comme Lamartine l'avait fait lui-même, des années auparavant, avec son ami Virieu.

 

1 Christian Croisille, Le dossier Lamartine, revue Romantisme, 1971.

 

2L’édition de Lamartine en Pléïade paraît faite de bric et de broc : les œuvres poétiques complètes, y compris celles qui figurent dans le Cours familier de Littérature ; mais aussi le Voyage en Orient et les Confidences.

 

3 Antoine Court, Les Girondins de Lamartine : un incendie, un feu de paille ? Cahier de l'AIEF, 1995.

 

4 Cours familier de littérature, Tome 1, fin du deuxième entretien.

 

5 Lamartine, Cours familier, tome. 1, 4ème entretien, chap. XII.

 

6 Cours familier, tome 16, entretien XCI.

 

7 Cours familier, tome 9.

 

8Diaz José-Luis. « Aller droit à l'auteur sous le masque du livre ». Sainte-Beuve et le biographique. In: Romantisme, 2000, n°109, Sainte-Beuve ou l'invention de la critique. - Dans le même numéro de Romantisme : .Ubersfeld Annie. Sainte-Beuve dans le Journal des Goncourt. In: Romantisme, 2000, n°109.

 

 

9 Voir mon étude de Raphaël, qu'on ne peut comprendre que comme une réécriture de l'histoire de Pétrarque et de celle de Dante, tous deux amoureux platoniques et chantres d'une morte. Il y a toujours dans les biographies de Lamartine un intérêt personnel : l'histoire de Julie Charles découverte par un vieux monsieur chez les Jésuites et qui l'épouse en même temps qu'il l'adopte, c'est celle de Juliette Bernard donnée par sa mère au sieur Récamier. L'histoire de Juliette jeune a des zones douteuses (a-t-elle participé aux orgies de Barrat ?)  Julie Charles, comme Juliette, avait une réputation douteuse. Juliette était stérile et froide ; elle était aimée pour sa beauté éclatante, mais c'était une statue incapable d'aimer ; dans Lamartine, c'est une cr éature exotique, fascinante, étrangère. Lamartine savait-il la relation de Juliette avec Benjamin Constant ? L'antipathie de Lamartine pour Constant, pour Chateaubriand aussi, tous deux plus proches de Juliette qu'il ne l'avait été.

 

10 José Luis, Diaz, art. cité.

 

11 José Luis Diaz, art. cité.

 

12Antoine Court, Compte rendu (Romantisme n° 120, 2002-2003) d'un recueil de documents concernant Lamartine, Autour de Lamartine, Journal de voyage, correspondance, témoignages, iconographie, études réunies par Ch. Croisille et Marie Renée Morin, Clermont Ferrand,, 2002.

 

13Vandegans, andré. Lamartine critique dans le Cours familier de littérature. Bruxelles, 1990. Un vol de 89 pages. (André Jansen, compte rendu dans la Revue belge de philologie et d'Histoire, 1992. )

 

14 A. Uberfeld, art. cité.