Antoine Court, Lamartine et la Grèce

 

 

 

 

 

Lamartine et la Grèce1

 

Antoine Court, 1994.

 

« Les pages qu'il consacre aux auteurs classiques, dans Le Civilisateur, dans le Cours familier, sont des compilations, des «études» de seconde main d'un «industriel» littéraire2. On y trouve, poussés jusqu'aux tics, les clichés d'une plume poussive: Phidias, «cet Homère du marbre», «cet Homère de la pierre», Aristophane, «le Beaumarchais d'Athènes», «ce Camille Desmoulins d'Athènes» 3. Croit-on qu'il va, comme l'annoncent les titres, s'occuper sérieusement et principalement d'Homère? Ou de Phidias? Non. L'Entretien se remplit... de remplissage, digressions interminables et copieuses citations ponctuées d'éloges conventionnels. Autant Lamartine est à l'aise pour commenter les poètes latins ou italiens, autant quand il parle des Grecs il souffre d'un manque d'inspiration et d'abord d'un manque d'information. La conscience de ses ignorances rend son humeur mauvaise…

 

Lui qui est tout disposé à étudier ce qui l'intéresse, la philosophie

 

hindoue aussi bien que l'art italien, il avoue que l'art grec ne l'intéresse guère,

 

et dans ses mauvais jours il cache mal ou il étale l'agacement que lui inspire

 

tout ce qui est grec!

 

Un autre mécanisme vient aggraver les antipathies instinctives

 

ou simplement épidermiques: Lamartine vieillit mal! Après la disparition de

 

la République - «sa» République!- il devient l'homme de toutes les

 

tristesses et de toutes les rancœurs; déchu, rejeté, traîné dans la boue, il se

 

replie sur lui-même, se retranche et se drape dans un orgueil parfois dément et

 

se torture dans une susceptibilité d'écorché vif. Dès lors, contre tout ce qu'il

 

n'aime pas, il se déchaîne en dénigrements maniaques. Il traite la Grèce

 

d'après l'idée, aussi superficielle que partiale, qu'il s'est faite d'un certain

 

«esprit général» de cette nation; cela même qui l'a charmé en Italie lui est

 

insupportable chez les Grecs; on retiendra seulement les traits sur lesquels il

 

met l'accent parce qu'il a eu à en souffrir personnellement, et qu'il trouve

 

réunis dans les textes et, en quelque sorte, sur le visage et dans la voix de

 

Platon, (a) un esprit retors et tortueux, une subtilité roublarde, le goût des

 

arguties «métaphysiques», c'est-à-dire, dans son dictionnaire hérité de

 

Voltaire, vaines, stériles pour le lecteur sérieux, peu glorieuses pour le désœuvré qui s'y livre 4(b) le bavardage: il critique «le génie un peu verbeux de la Grèce», l'enseignement «lent, verbeux, diffus» de Socrate ; (c) la gaieté mauvaise, moqueuse, blessante, l'ironie de Platon, d'Aristophane! Ce nom n'apparaît que pour être flétri dans une cohorte d'esprits légers, ricaneurs, méchants: Voltaire, Desmoulins, Heine, Musset, Béranger. Regards bien durs, jugements combien simplistes chez ce vieil homme! Pour le comprendre sinon l'excuser, il faut se le représenter dans sa tourelle de Saint-Point, un matin de 1862, après une nuit d'insomnie, souffrant de rhumatismes, angoissé par ses dettes, «galérien des lettres» contraint de livrer sa copie mensuelle aux abonnés du Cours familier, il leur destine un Entretien (ou deux) sur Platon, «le divin Platon», «mon cher Platon», encensé dans ses belles années, quand il n'avait lu, très probablement, que L'Apologie de Socrate et le Phédon; l'Entretien - le pensum! - commence par des louanges de ton très publicitaire (Ne faut-il pas allécher le lecteur?): «un des plus sublimes recueils de philosophie de tous les temps», «Platon qui fut à Socrate ce que Saint Paul fut au Christ». 5

 

Avec une rage masochiste le vieillard aigri contre tout et contre lui-même en vient à brûler ce qu'il a adoré dans sa jeunesse, plus exactement ce qu'il célébrait peut-être du bout des lèvres en pensant à autre chose. Entre Lamartine et la Grèce il y a des rencontres, non des rendez-vous, et les rapports sont toujours indirects, en porte-à-faux. La civilisation grecque, mal connue, peu appréciée en elle-même, pâtit d'être associée, par réaction mécanique ou épidermique plus que par réflexion, à ce que Lamartine n'aime pas; par contre-coup ou par ricochet, elle reçoit les coups destinés à d'autres: (a) Lamartine abomine les Socialistes de 1848; ce sont eux qu'il a en vue et qu'il veut pourfendre quand il ferraille avec Platon : (b) Lamartine déteste Chateaubriand; il dénigre en même temps les beautés de l'art et des paysages grecs et le livre qui les a célébrées ; (c) Lamartine est «l'homme qui ne rit pas»; il rattache à des sources grecques toute une partie de l'esprit français à laquelle il est allergique. Athénien, Parisien, même gaieté, même légèreté, même méchanceté, tares incarnées dans le plus grec des Français, «le plus dépoétisant des hommes»6.

 

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1 Court Antoine. Lamartine et la Grèce. In: Le Romantisme et la Grèce. Actes du 4ème colloque de la Villa Kérylos à Beaulieu-sur-Mer, Paris, 1994.

 

2 L'Entretien intitulé «L'Histoire ou Hérodote», le plus caricatural, n'est guère qu'une citation de 90 pages (CF, XXVII, 153). (Note de A. C.) (CF : Cours familier de Littérature).

 

3 ((CF, XIII, 262; 330; CIV, I, 194; 195)

 

4 (CF, XIV, 161);

 

5 (CF, XIV, 154).

 

6 (CF, XIII, 225)