Lamartine, Graziella (la lecture)

 

 

 

 

 

 

 

« Nous nous aperçûmes vite que ces déclamations et ces scènes si puissantes sur nous (1)n'avaient point d'effet sur ces âmes simples. Le sentiment de la liberté politique, cette aspiration des hommes de loisir, ne descend pas si bas dans le peuple. Ces pauvres pêcheurs ne comprenaientpas pourquoi Ortis se désespérait et se tuait, puisqu'il pouvait jouir de toutes les vraies voluptés de la vie : se promener sans rien faire, voir le soleil, aimer sa maîtresse et prier Dieu sur les rives vertes et grasses de la Brenta. « Pourquoi se tourmenter ainsi », disaient-ils, « pour des idées qui ne pénètrent pas jusqu'au coeur? »

 

 

 

Quant à Tacite, ils l'entendaient moins encore. L'empire ou la république, ces hommes qui s'entre-tuaient,les uns pour régner, les autres pour ne pas survivre à la servitude, ces crimes pour le trône, ces vertus pour la gloire, ces morts pour la postérité les laissaient froids. Ces orages de l'histoire éclataient trop au-dessus de leurs têtes pour qu'ils en fussent affectés. C'étaient pour eux comme des tonnerres hors de portée sur la montagne, qu'on laisse rouler sans s'en inquiéter, parce qu'ils ne tombent que sur les cimes, et qu'ils n'ébranlent pas la voile du pêcheur ni la maison du métayer. Tacite n'est populaire que pour les politiques ou pour les philosophes ; c'est le Platon de l'histoire. Sa sensibilité est trop raffinée pour le vulgaire. Pour le comprendre, il faut avoir vécu dans les tumultes de la place publique ou dans les mystérieuses intrigues des palais. Otez la liberté, l'ambition et la gloire à ces scènes, qu'y reste-t-il? Ce sont les trois grands acteurs de ses drames. Or, ces trois passions sont inconnues au peuple, parce que ce sont des passions de l'esprit et qu'il n'a que les passions du coeur. Nous nous en aperçûmes à la froideur et à l'étonnement que ces fragments répandaient autour de nous. Nous essayâmes alors, un soir, de leur lire Paul et Virginie. »

 

 

 

« A peine cette lecture eut-elle commencé, que les physionomies de notre petit auditoire changèrent et prirent une expression d'attention et de recueillement, indice certain de l'émotion du coeur. Nous avions rencontré la note qui vibre à l'unisson dans l'âme de tous les hommes, de tous les âges et de toutes les conditions,la note sensible, la note universelle, celle qui renferme dans un seul son l'éternelle vérité de l'art : la nature, l'amour et Dieu.

 

 

 

Je n'avais encore lu que quelques pages, et déjà vieillards, jeune fille, enfant, tout avait changé d'attitude. Le pêcheur, le coude sur son genou et l'oreille penchée de mon côté, oubliait d'aspirer la fumée de sa pipe. La vieille grand'mère, assise en face de moi, tenait ses deux mains jointes sous son menton, avec le geste des pauvres femmes qui écoutent la parole de Dieu, accroupies sur le pavé des temples. Beppo était descendu du mur de la terrasse, où il était assis tout à l'heure. Il avait placé, sans bruit, sa guitare sur le plancher. Il posait sa main à plat sur le manche, de peur que le vent ne fît résonner ses cordes. Graziella, qui se tenait ordinairement un peu loin, se rapprochaitinsensiblement de moi, comme si elle eût été fascinée par une puissance d'attraction cachée dans le livre. Adosséeau mur de la terrasse, au pied duquel j'étais étendu moi-même, elle se rapprochait de plus en plus de mon côté, appuyée sur sa main gauche, qui portait à terre, dans l'attitude du gladiateur blessé. Elle regardait avec de grands yeux bien ouverts tantôt le livre, tantôt mes lèvres, d'où coulait le récit ; tantôt le vide entre mes lèvres, et le livre, comme si elle eût cherché du regard l'invisibleesprit qui me l'interprétait. J'entendais son souffle inégal s'interrompre ou se précipiter, suivant les palpitations du drame, comme l'haleine essoufflée de quelqu'un qui gravit une montagne et qui se repose pour respirer de temps en temps. Avant que je fusse arrivé au milieu de l'histoire, la pauvre enfant avait oublié sa réserve un peu sauvage avec moi. Je sentais la chaleur de sa respiration sur mes mains. Ses cheveux frissonnaient sur mon front. Deux ou trois larmes brûlantes, tombées de ses joues, tachaient les pages tout près de mes doigts.

 

 

 

« Excepté ma voix lente et monotone, qui traduisait littéralement à cette famille de pêcheurs ce poème du coeur, on n'entendait aucun bruit que les coups sourds et éloignés de la mer, qui battait la côte là-bas sous nos pieds. Ce bruit même était en harmonie avec la lecture. C'était comme le dénoûment pressenti de l'histoire, qui grondait d'avance dans l'air au commencement et pendant le cours du récit. Plus ce récit se déroulait, plus il semblait attacher nos simples auditeurs. Quant j'hésitais, par hasard, à trouver l'expression juste pour rendre le mot français, Graziella, qui depuis quelque temps tenait la lampe abritée contre le vent par son tablier, l'approchait tout près des pages et brûlait presque le livre dans son impatience, comme si elle eût pensé que la lumière du feu allait faire jaillir le sens intellectuel à mes yeux et éclore plus vite les paroles sur mes lèvres. Je repoussais en souriant la lampe de la main sans détourner mon regard de la page, et je sentais mes doigts tout chauds de ses pleurs. »

 

 

 

Mais ce fut en vain qu'elle nous conjura de continuer ; nous ne voulûmes pas user notre puissance en une seule fois, et ses belles larmes nous plaisaient trop à faire couler pour en tarir la source en un jour. Elle se retira en boudant et éteignit la lampe avec colère.

 

 

 

Son coeur était encore gros des chagrins imaginaires de la veillée. Merveilleuse puissance d'un livre qui agit sur le coeur d'une enfant illettrée et d'une famille ignorante avec toute la force d'une réalité, et dont la lecture est un événement dans la vie du coeur ! C'est que de même que je traduisais le poème, le poème avait traduit la nature, et que ces événements si simples, le berceau de ces deux enfants aux pieds de deux pauvres mères, leurs amours innocentes, leur séparation cruelle, ce retour trompé par la mort, ce naufrage et ces deux tombeaux, n'enfermant qu'un seul coeur, sous les bananiers, sont des choses que tout le monde sent et comprend, depuis le palais jusqu'à la cabane du pêcheur. Les poètes cherchent le génie bien loin, tandis qu'il est dans le coeur, et que quelques notes bien simples, touchées pieusement et par hasard sur cet instrument monté par Dieu même, suffisent pour faire pleurer tout un siècle, et pour devenir aussi populaires que l'amour et aussi sympathiques que le sentiment. Le sublime lasse, le beau trompe, le pathétique seul est infaillible clans l'art. Celui qui sait attendrir sait tout. II y a plus de génie dans une larme que dans tous les musées et dans toutes les bibliothèques de l'univers.

 

 

 

-La famille se leva et se retira furtivement. Nous restâmes seuls, mon ami et moi, confondus de la toute-puissance de la vérité, de la simplicité et du sentiment sur tous les hommes, sur tous les âges et sur tous les pays. »

 

 

 

[1. Le narrateur et son ami lisent Paul et Virginie à Graziella et à sa famille D'abord, Ugo Foscolo, les lettres de Jacopo Ortiz ; puis Tacite]