Un roman de Barbey, L'ensorcelée

 

 

 

 

 

L’Ensorcelée, de Barbey d’Aurevilly, c’est un étonnant roman, ou peut-être une sorte de poème. Dans un feuilleton de sa Vie littéraire, Anatole France fait le portrait de Barbey devenu vieux et très pauvre, mais resté magnifique ; par une lugubre nuit d’hier, lui-même avait lu, Anatole France, Le chevalier des Touches, étant par hasard dans la ville où ce roman se passe ; « j’en reçus une impression très forte, dit-il ; je crus voir renaître cette ville rétrécie et morte. Je vis les figures à la fois héroïques et brutales des hobereaux repeupler ces hôtels noirs, silencieux, aux toits affaissés, que la moisissure dévore lentement… Ce livre me donna le frisson ».

 

J’ai ressenti quelque chose comme cela en lisant L’Ensorcelée ; ce n’est pourtant qu’une histoire de mauvais œil et de fantômes. Ainsi jadis le Là-bas de Huysmans. Peut-être suffit-il de dire qu’Huysmans et Barbey étaient des conteurs, ils tenaient leur lecteur par le charme de la voix. Dans l’Ensorcelée, il n’y a que des voix, l’une à l’intérieur de l’autre : un chant a capella. Tout le début du roman, quand le narrateur chevauche dans la forêt nocturne en compagnie de l’herbager, qu’ils s’entretiennent de la Chouannerie et des superstitions locales, que la jument tout à coup bute et ne peut plus avancer, et qu’ils continuent à pied, qu’on entend la cloche d’un lointain couvent au milieu de la nuit, tout ce début a le mouvement, l’étrangeté inquiétante de Nosferatu ou d’Ordet. De là naît un nouveau récit, si cruel qu’il est comme un mauvais rêve. Quand l’abbé de la Croix Jugan se tue sur la route d’un coup de fusil dans la face, qu’une femme le recueille, que des soldats bleus trouvent le prêtre chouan défiguré, le torturent encore et croient l’achever, jusqu’où peut aller, se demande-t-on, la cruauté de l’imagination ? C’est celle de la réalité, dit le conteur, Barbey lui-même peut-être. L’histoire, insiste-t-il, n’a rien enlevé à l’humanité de ses plaisirs les plus primitifs, les plus inhumains ; pas de progrès, de ce côté-là .

 

Qu’est-ce qui est donc en jeu dans cette histoire, me disais-je, pour Barbey lui-même, pour ceux qui commentent son roman ? L’un d’eux1, pour éclairer les mystères du texte, convoque un nœud libidinal ; qu’est-ce qui appartient aux personnages de l’Ensorcelée, qu’est-ce qui appartient à l’auteur ? Sans doute celui-ci a-t-il, pendant des mois, vécu avec les personnages de cette histoire. Il lui fallait, à Barbey d’Aurevilly, des dépassements, des surpassements dans l’horreur et la cruauté. Peut-être ne voulait-il que voir ce que peut devenir le récit, quand il dépasse les effrois de l’imagination. Peut-être ne cherchait-il, comme le roman noir des Anglais, que le plus flamboyant, le plus frénétique. Peut-être l’histoire s’inventait-elle d’elle-même, imposant à l’auteur sa logique cruelle. Il fallait que Jeanne Madelaine meure d’amour pour un curé dandy, affreux et indifférent ; qu’un vagabond retrouve la pauvre femme au fond des eaux ; que l’amie de Jeanne, vieille femme rejetée et paralysée, se traîne sur les genoux pour assister à la messe de funérailles ; et que des manants médiocres, hostiles à la chouannerie, la lynchent, faisant passer sur son corps la herse des supplices de saints. Il fallait aussi que l’abbé de la Croix Jugan fût tué d’un coup de fusil dans la même église où avait eu lieu le coup de foudre ; et que le lecteur ne fût pas sûr de l’assassin, qu’il ne sût pas davantage pour quel crime la victime devait être damnée à jamais. Il n’est pas étonnant que L'Ensorcelée ait charmé Baudelaire, l’ami de Barbey, autre dandy, autre poète des damnations, des transgressions voluptueuses.

 

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1  Jean Luc Planchais, A propos du satanisme aurevillien: L'Ensorcelée, son prêtre,

ses veneurs et ses bouchers, Littérature, Année 1996  pp. 32-43.