Un roman de Barbey

 

 

 

 

 

Vous paraissez tout amusé, dit J.

 Je sors, dit F., d’un colloque sur Barbey d’Aurevilly. Ç’a eu lieu juste en face, à la Sorbonne, dans le grand amphithéâtre.

 

Vous avez lu comme moi l’Ensorcelée, c’est un étonnant, un magnifique roman, une sorte de poème. Dans un feuilleton de sa Vie littéraire, Anatole France fait le portrait de Barbey devenu vieux et très pauvre, mais resté magnifique ; par une lugubre nuit d’hier, France lui-même avait lu, dit-il, Le chevalier des Touches, étant par hasard dans la ville de Valognes où ce roman se passe ; « j’en reçus une impression très forte, dit-il ; je crus voir renaître cette ville rétrécie et morte. Je vis les figures à la fois héroïques et brutales des hobereaux repeupler ces hôtels noirs, silencieux, aux toits affaissés, que la moisissure dévore lentement… Ce livre me donna le frisson ».

 

J’ai ressenti quelque chose comme cela, continua F., en lisant L’Ensorcelée ; ce n’est pourtant qu’une histoire de mauvais œil et de fantômes, un conte à effrayer les enfants. Ainsi le Là-bas de Huysmans : on dirait, malgré Le vingtième siècle à travers les âges, que le catholicisme a fait naître le spiritisme ; à moins que de tels livres n’aient existé, comme l’histoire de la magicienne d’Endor, que par le plaisir de transgresser l’interdit. Baudelaire, ami de Barbey, était un poète catholique, dit aussi Anatole France, le plaisir n'était jamais pour lui que dans l’interdit et le péché.

 

C’est aussi que Huysmans et Barbey étaient des conteurs, ils tenaient leur lecteur par le charme de la voix. Dans l’Ensorcelée, il n’y a que des voix, l’une à l’intérieur de l’autre. Tout le début du roman, quand le narrateur chevauche dans la forêt nocturne en compagnie de l’herbager, qu’ils s’entretiennent de la Chouannerie et des superstitions locales, que la jument tout à coup bute et ne peut plus avancer, et qu’ils continuent à pied, qu’on entend la cloche d’un lointain couvent, au milieu de la nuit, tout ce début a le mouvement de Nosferatu ou d’Ordet. De là naît un nouveau récit, si cruel qu’il est comme un mauvais rêve. Quand l’abbé de la Croix Jugan se tue sur la route d’un coup de fusil dans la face, qu’une femme le recueille, que des soldats bleus trouvent le Chouan défiguré, le torturent encore et croient l’achever, jusqu’où peut donc aller, se demande-t-on, la cruauté de l’imagination ? C’est celle de la réalité, dit le conteur, Barbey lui-même. L’histoire, insiste-t-il, n’a pas enlevé à l’humanité ses plaisirs les plus primitifs, les plus inhumains ; pas de progrès, de ce côté-là…

 

Or l’abbé de la Croix Jugan, faisait ce matin remarquer un commentateur, est une sorte de dandy, comme fut Barbey lui-même. Son visage affreux, toujours dissimulé, attire la pensée des femmes, de l’héroïne, comme le masque d’un autre dandy, Brummel peut-être, dans Baudelaire, qui dissimulait héroïquement un lupus ; il ne brûle que pour lui-même et pour les anciens rois, pour un monde perdu devenu imaginaire ; être indifférent et passionné, il ne s’intéresse pas aux femmes, la mort des deux qui l’ont aimé, avant et après la Révolution, le laisse de glace ; il est lui-même femme, insistait le commentateur, dans la jouissance qu'il tire de sa beauté, de sa grâce monacale.

 

Mais qu’est-ce qui est donc en jeu dans cette histoire, me disais-je, dit F., écoutant tous ces commentaires savants, pour Barbey, pour ceux qui en parlent ? Ceux-ci, me disais-je, ont lu les historiens, les psychologues, les formalistes, ont lu tout ce qu’il faut aujourd’hui avoir lu pour être, par l'Université, reconnu comme esprit scientifique. J’entendais ce matin évoquer un mystérieux et savant nœud libidinal, quelque chose comme un trou noir ou un point aveugle, un centre que l’auteur lui-même n’aurait pu discerner, mais seulement qu’un lecteur et commentateur d’aujourd’hui. Cet abbé de la Croix Jugan, pour Jeanne Madelaine le Hardouey, née de Feuardent, quand ils se rencontrent hors de vue du mari, dépouille-t-il sa capuche, caresse-t-il son beau corps ? Non, certainement, c’est la frustration de tout amour, de tout espoir, qui fait que Jeanne Madelaine perd sa vitalité et bonne apparence de fermière normande, comme il arrive aussi à ceux à qui un berger venu d’on ne sait où a jeté un sort.

 

Mais qu’est-ce qui appartient aux personnages de l’Ensorcelée, qu’est-ce qui appartient à l’auteur ? Sans doute Barbey d’Aurevilly a-t-il, pendant des mois, vécu avec les personnages de cette histoire. Il s’est raconté à lui-même, phrase après phrase, la chevauchée dans la forêt, l’histoire de la mal mariée, le suicide du chef chouan, la cruauté des Bleus, toute cette histoire d’une époque qui était déjà un peu lointaine, quand les costumes et les coutumes étaient encore ceux de l’Ancien régime, des temps où les femmes allaient à l’église portant les belles coiffes traditionnelles ; cet abbé des anciens temps, cette femme ne pouvait pas ne pas l’aimer à première vue, ou plutôt sans voir son visage, l’aimer en imagination, de façon absolue, pour ce qu’il représentait aussi d’un passé légendaire, de sa propre généalogie. C’est dans l’église du village que devait se produire le coup de foudre, pendant la messe. Tout à la fin, quand l’abbé célèbrerait sa première messe de curé ayant fait pénitence, c’est alors qu’il devait être tué infailliblement d’un coup de fusil, peut-être par le mari de Jeanne, disparu et peut-être revenu pour l’occasion. Que le lecteur n’en sache pas trop, comme il convient à un monde de parole excluant toute certitude.

 

Il fallait qu’un vagabond retrouve la pauvre femme au fond des eaux ; et que l’amie de Jeanne, autre reste d’un ancien monde, elle qui avait connu les débauches d’un cercle d’aristocrates libertins où venait parfois cet abbé, sans qu'il participât jamais à celles-ci, il fallait que cette Clothilde Mauduit paralysée dite la Clotte se traîne sur les genoux pour assister à la messe de funérailles de Jeanne Madelaine ; et que des manants médiocres, hostiles à la chouannerie, la lynchent, faisant passer sur son corps la herse des supplices de saints. Il fallait, à Barbey d’Aurevilly, des dépassements, des surpassements dans l’horreur et la cruauté. Peut-être ne voulait-il que voir ce que peut devenir le récit, quand il dépasse tout effroi, toute angoisse. Peut-être ne cherchait-il, comme le roman noir des Anglais, que le plus flamboyant, le plus frénétique. Des soldats pillards versent de la braise dans les plaies de l'abbé chouan ; des manants piétinent et hersent une vieille femme infirme ; derrière le cercle des vagabonds, le moine sur son haut cheval passe à toute allure. Mort, il revient à la nouvelle lune célébrer à jamais incomplètement, désespérément, sa dernière messe.

 

Nœud libidinal, rapport au plaisir de l’écriture, c’est ne rien dire. Il y a de l’érotique, sans doute, dans cette histoire, un personnage qui pourrait être dans Montherlant ou dans Bataille, aristocrate indifférent plutôt que méchant homme, curé assassin par idéalisme, suicidé dans la campagne, pénitent ne confessant pas, ne célébrant pas ; ne refusant pas, pourtant, de côtoyer une femme amoureuse. Il n’est pas étonnant que Baudelaire, l’ami de Barbey, autre dandy, ait été charmé par l’Ensorcelée, lui pour qui toute sensualité était péché, d’autant plus délicieuse ?

 

Un tel roman renvoie-t-il à quelque réalité intime ? Le nœud libidinal, à qui appartient-il ? On croit pouvoir identifier l’intimité la plus secrète, même inconnue de l’auteur lui-même, et ce qui paraît être le cœur de l’œuvre : une perversité qui est dans l’imaginaire de tous les hommes, que connaît enfin notre siècle. Mais quel est l’enjeu d’un texte quelconque, d’une communication dans un colloque ? Le colloque de ce matin était une sorte de Banquet lui aussi ; sans qu'on remît jamais en question un fond commun de méthodes scientifiques, on y faisait assaut de vues originales, d’intelligence, d'esprit.