Télémaque et les Bienheureux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Télémaque, c’est le retour d’un scribe aux origines de la littérature. Fénelon, comme Lucien en son temps sur l’île des Bienheureux, bat les livres antiques comme des cartes à jouer. Le Télémaque d’Homère déjà cherchait son père. Ici tous deux se croisent, Ulysse était chez Calypso un instant avant que n’arrive son fils. Fénelon s’amuse même à faire se croiser Télémaque et Enée revenant lui aussi, comme les vainqueurs grecs, de la guerre de Troie ; les Grecs passent au milieu de la flotte troyenne ; Mentor a mis sur le bastingage du bateau grec une couronne de fleurs qui doit imiter les bateaux troyens, ses rameurs baissent la tête, les Troyens les applaudissent comme des compatriotes ; puis chacun continue sa route, Énée vers Carthage et l'Italie, Didon et Rome.

 

Sans doute le livre devait-il, dans l’esprit de Fénelon, rester secret ; se faisant conteur antique, comme Racine imitant Euripide ou Sénèque, il prenait recul d’un siècle où il respirait mal ; il pouvait dire librement ce qu’il pensait de la royauté, telle qu’elle était et aurait dû être ; raconter un voyage faisait de la Cour de Louis XIV une étape entre autres d’un périple intemporel, une tyrannie utopique dont son héros pouvait s’éloigner très vite. Fénelon n’est là lui aussi qu’en passant, et c’est pourquoi peut-être Racine a plus de force. Dans Télémaque, Vénus à Cythère se sent méprisée et en veut au jeune homme ; c’est une coquette antipathique, qui n’a pas la puissance qu’on lui voit dans Phèdre. L’auteur voit le féminin de loin ; il faut, dit Mentor en substance à son élève, se méfier des tentations de la jouissance, des dames de la Cour. Fénelon lui-même, s’était-il suffisamment méfié de Madame Guyon ? Dans son Cours familier de Littérature Lamartine a raconté leurs amours platoniques. C'était, quand ils se connurent, dit-il, une jeune veuve bien séduisante. Le poète romantique, lui-même grand séducteur, n'a que de la sympathie pour ces deux âmes mystiques, qu'il innocente de toute pensée charnelle.

 

Pour Fénelon, Télémaque devait avoir le visage de son élève, le jeune duc de Bourgogne ; tout le livre est un rêve de professeur ; plus intimement, un rêve de paternité, d’amour paternel et filial. La tendresse qui unissait le maître et l’élève apparaît dans le récit que fait Lamartine, dans le même Cours familier, de la rencontre fugitive de Fénelon, chassé de la Cour par Louis XIV et Bossuet, avec son élève ; le jeune duc est descendu de son carrosse, tous deux se sont embrassés ; l'épisode, par Lamartine, est raconté dans la langue surannée du Télémaque.

 

Le plus émouvant est à la fin, quand Télémaque rencontre son père parmi les Phéaciens, qui rentre à Ithaque et le lui dit, sans que lui, le fils, le reconnaisse. Dans l’Odyssée, la reconnaissance d’Ulysse est une péripétie multiple et importante : reconnaissance par la nourrice, Eumée, Télémaque lui-même, Pénélope, les prétendants enfin ; ce sont des reconnaissances en forme. Je comprends qu’Aristote ait voulu distinguer les formes de l’anagnorismos, de la bonne reconnaissance. Mais Télémaque n’a que le sentiment de connaître l’homme auquel il s’adresse sur le rivage, et il ne se trompe pas, c’est son père - qu’il a vu des années auparavant, avant son départ pour la guerre de Troie ; il le reconnaît, donc, sans pouvoir mettre de nom sur son visage,  situer ce visage dans sa mémoire.

 

Celui qu’il reconnaît obscurément, ce n’est pas l’Ulysse de l’Iliade ni de l’Odyssée ; mais un homme qui est son père. L’Ulysse homérique s’est battu, il a participé au conseil des chefs, il a commandé le bateau dans la tempête, il a éborgné le Cyclope, il a couché avec Calypso et Circé ; mais on ne l’a pas vu en père. On le voit ici, tout à coup, comme objectivement, par les yeux de quelqu’un qui n’a pas lu Homère. Il dévale tout à coup la colline jusqu’au bateau, c’est un sportif, fort comme dans Homère, mais anonyme ; et pourtant obscurément connu. Il est là comme un personnage historique (Napoléon, ou Mao, Lénine, ou Hitler) qu’on apercevrait avant sa notoriété, dans une foule de gens quelconques, vêtu lui aussi comme n’importe qui, arraché à la surhumanité du récit poétique, légendaire ou même historique.

 

 

 

 

 

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