Une partie de pêche (sur La conscience de Zeno)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1.

 

 

 

Un épisode de La coscienza di Zeno, le récit d’une partie de pêche1 ; Zeno a promis à Guido, son beau-frère et associé, de venir avec lui pêcher, le soir, dans le golfe de Trieste. Il n’aurait pas tenu sa promesse, si la nuit les cris d’Emilia, sa fillette, ne l’empêchaient de dormir ; il l’abandonne à sa femme Augusta. Quand on a engendré un enfant, pense celle-ci, il faut supporter tout ce qui vient de lui. Augusta a les pensées saines d’une nourrice. Zeno rêve d’éducations violentes, à l’anglaise ; mais peut-être ne désire-t-il que de pouvoir dormir.

 

Arrivant à la barque, il est surpris de retrouver au rendez-vous, avec Guido, toute la firme commerciale, Carmen, la pin-up sténographe de l’agence, et Luciano, leur grouillot. Guido parle, explique, tout le temps. Une passion pour l’enseignement : il n’aime peut-être Carmen, pense Zeno, que comme bon public, un public amoureux. Quoi qu’il en soit, il distribue les lignes, les appâts ; Zeno, assis à la proue, a une touche ; Guido se précipite, ferre le gros poisson, le remonte, Luciano le prend dans son épuisette. Il est jeté sur le plancher de la barque et agonise. Zeno rapidement demande à débarquer, il s’ennuie, ne supporte plus Guido et Carmen serrés l’un contre l’autre, Guido chatouillant Carmen. Rentré chez lui il raconte sa soirée à sa femme Augusta ; elle n’aime pas Guido, mari de sa sœur Ada, qu’il n’a jamais aimée, Zeno le pense aussi. La petite fille a la fièvre, le docteur est venu. Zeno se sent coupable, mauvais père. Il le confesse à Augusta, elle lui donne l’absolution ; il retrouve le sommeil de l’innocence.

 

 

 

 

 

 

 

2.

 

 

 

On sait qu’Italo Svevo, dès sa jeunesse, avait lu Flaubert et Zola, les réalistes et les naturalistes2. Comme ses maîtres, amateurs de peinture, il aime décrire les paysages, les intempéries : dans cette partie de pêche, la nuit sur le port est telle que dans un film de Fellini, les lumières des autres embarcations, les profondeurs à la fois obscures et transparentes de la mer. Et il y a aussi quelque chose de cinématographique dans le récit à la première personne, qui se focalise sur Guido et Carmen, assis tous deux à la poupe, peut-être parce que Zeno est jaloux de son beau-frère qu’il admire, aime et déteste en même temps ; lui aussi avait eu des vues sur Carmen, qui l’a rembarré comme l’avait jadis rembarré Ada qu’il aimait, amoureuse du même Guido, comme aujourd’hui Carmen.

 

L’intérêt d’une telle page n’est évidemment pas dans la pêche en elle-même, mais dans ce qui s’y révèle des deux protagonistes du roman ; des deux beaux-frères, on ne sait de Guido que ce qu’en sait et en voit Zeno, beaucoup et peu, et l’on dirait qu’on sait tout de Zeno, puisqu’on est comme derrière ses yeux. Sauf que ces souvenirs autobiographiques sont destinés à être lus par le docteur S., psychanalyste, et que Zeno, comme il le dira dans le dernier chapitre du livre, s’est réservé d’entrée le droit de ne pas tout lui dire, même de lui mentir ; ce qui jette un doute sur presque tout ce qu’il raconte, un doute que le psy n’a pas eu, bestione qu’il est. « Une confession écrite est toujours mensongère », disent à la fois Zeno et Svevo3. Pourquoi donc Zeno raconte-t-il cette partie de pêche, et quelle connaissance de lui-même en tire-t-il ? Racontant il connaît déjà la fin de l’histoire, la fin du même chapitre, la mort de Guido par suicide, un suicide dont le succès n’était pas prévu, de sorte que Guido dans la mort aura l’air tout étonné d’être mort. Il ne s’agissait, pour la deuxième fois, que d’un simulacre destiné à faire pression sur Ada, l’épouse. Et ces parties de pêche de Guido, comme ses parties de chasse, si elles témoignent d’un amour de la nature, disent surtout que le beau-frère de Zeno s’ennuie de se retrouver chaque soir avec sa femme et ses deux jumeaux. Il s’ennuie aussi avec Carmen, il se réjouit que Zeno vienne lui tenir compagnie dans son bureau directorial, bureau qu’il a dès la création de la firme meublé de deux tables et de deux fauteuils, il aime bien son beau-frère, Guido. Mais il n’aime pas plus Carmen qu’il n’a aimé Ada, il méprise les femmes en général, il a lu Otto Weininger, Sexe et caractère, c’est un bellâtre couvert de femmes, non dénué de qualités d’ailleurs, bien meilleur violoniste que Zeno, capable de jouer Bach merveilleusement ; doué d’une élégance, d’une désinvolture enviables aussi.

 

Cette barque semble sortir d’un tableau ancien, un tableau de mœurs. En fait Guido et Zeno ne sont qu’en apparence dans le même bateau. Zeno vit de ses rentes, il n’appartient pas officiellement à la firme. Il n’y vient que par amitié, et bientôt, quand les comptes feront apparaître un déficit énorme, que pour tenter de les apurer et sauver Guido de la faillite. Quel mal ne se donnera-t-il pas, par amitié ! Ce soir-là, pourtant, Zeno regarde Guido sans aménité, comme objectivement ; rétrospectivement, comme un vivant un mort.

 

 

 

 

 

 

 

3.

 

 

 

 

 

Quel bénéfice peut apporter, sur le divan ou dans l’écriture, un récit menteur, quel allègement de l’angoisse, de la névrose ? Il reste que, dans le temps subtil et complexe de La coscienza di Zeno, cette partie de pêche appartient à la première période, où Zeno attend encore quelque chose de la psychanalyse ; au premier manuscrit, celui qu’il a confié au docteur S. et que celui-ci a déjà lu ; racontant ses efforts pour s’arrêter de fumer, la mort de son père, ses amours conjugales et adultères, ses relations avec son beau frère Guido, Zeno apparaît confiant dans les pouvoirs de la parole, respectueux du thaumaturge ; au contraire, dans le chapitre suivant et terminal, Psychanalyse, confiance et respect ont disparu. L’analysant doute des concepts freudiens les plus indubitables, il se rit du complexe d’Œdipe et soupçonne le psychanalyste d’avoir lui-même besoin d’un psychiatre. Non seulement il a décidé de ne pas revenir au divan, mais il abandonne au docteur S. tout ce qu’il a écrit et aussi ce qu’il est en train d’écrire, injures comprises.

 

 

 

Svevo lui-même a commenté un épisode de son roman, quand à la mort de Guido, Zeno n’assiste pas à l’enterrement de celui-ci, il a suivi le convoi de quelqu'un d'autre, il s’est trompé. Il se justifie à ses propres yeux, et pour le reste de la famille, en disant que ce jour-là il pensait à autre chose, qu’il ne pensait qu’à diminuer l’ampleur de la perte financière de Guido en jouant à la Bourse, il le faisait pour son ami, par une amitié rétroactive. Il y a là, oui, reconnaît Svevo, une sorte d’acte manqué ou de lapsus, où apparaissent les sentiments véritables de Zeno à l’égard de Guido, qui ne sont pas d’amitié mais de haine4. Dans le livre lui-même, sans avoir besoin de Freud, c’est aussi ce que comprend la femme de Guido, Ada. Tu ne l’aimais pas, dit-elle à Zeno. Ce que tu as fait pour lui, tu le faisais pour moi, par amour pour moi. Or Zeno, des années après, dit et répète : elle se trompait, je l’ai fait pour lui. « Je sais qu’elle m’a mal jugé. Je sais que je n’ai pas à me reprocher de n’avoir pas aimé Guido ». Zeno aurait donc raison contre Svevo, son créateur ? (Mais pourquoi pas ?) Il aurait alors raison contre Ada également, qu’il a essayé en vain de convaincre, qu’il ne pourra plus jamais convaincre, parce qu’elle change d’hémisphère. Quand il aperçoit Ada sur le vapeur qui l’emporte vers l’Argentine et ses beaux parents, « les larmes, écrit Zeno, me brouillèrent la vue. Voilà qu’elle nous abandonnait, et que jamais plus je ne pourrais prouver mon innocence ». En même temps, les larmes ne prouvent rien, elles peuvent n’être que comédie. « Qu’aurais-je pu faire de plus pour lui ? demandai-je [à Ada] en pleurant à chaudes larmes pour lui faire sentir, et aussi à moi même, mon innocence ». Mais faut-il traduire faire sentir ou faire entendre, comme les sanglots du même Zeno à la mort de son père ?

 

 

 

On peut utilement comparer les deux situations. Zeno, après la mort de son père, est « torturé par le remords de ne l’avoir pas assez aimé avant qu’il ne meure ». Il prend conscience en effet de l’amour qu’il avait pour son père ; et qu’il l’a toujours fait souffrir, en particulier par son habitude de rire de tout. « Entre lui et moi, intellectuellement, il n’y avait rien de commun. Nous regardant, nous avions le même sourire de compassion ». Si Zeno avait été conscient de son amour, s’il l’avait dit à son père ! Or là aussi il y a un tiers, qui est le médecin appelé aux dernières extrémités, le docteur Coprosich.

 

Il n’est pas étonnant que Svevo, en 1927, ait été passionné par la lecture de Kafka. Dans le Verdict, le père mourant témoigne d’une force inattendue ; il se met tout droit sur son lit et condamne son fils à la noyade. Dans Svevo aussi le père est sur son lit de mort ; le docteur Coprosich est un fou effrayant ; il a annoncé au fils qu’il n’y avait plus d’espoir ; faut-il donc, demande Zeno, que le père redevienne lui-même, qu’il prenne conscience qu’il va mourir ? Le médecin ne voit pas là de problème, il a apporté les sangsues qui réveilleront le malade, et aussi une camisole de force, pour le cas où le père réveillé comprendrait son état et deviendrait fou. Mais comment, par amour, souhaiter pour son père la mort la plus rapide ? Zeno ne veut pas irriter le docteur Coprosich, ennuyé de voir que le père n’arrête pas de circuler, du lit au fauteuil, et revenant constamment à celui-ci ; il plaque son père contre le lit, pour une demi-heure d’immobilité qui doit lui être profitable ; c’est ce qu’a suggéré ou ordonné le médecin, le père se débat, se redresse, gifle son fils et meurt. « Il était mort, et je ne pouvais plus lui prouver mon innocence ! » Comment prouver au père qu’il n’avait fait qu’obéir au médecin, que le médecin était coupable ; mais l’était-il, le médecin, et non pas le fils trop respectueux de la médecine ? Et que signifiait la gifle ? « Je raisonnais : il était exclu que mon père, qui n’avait pas ses esprits, ait pu décider de me punir, et diriger sa main avec tant d’exactitude pour me frapper à la joue. Comment aurait-il été possible d’avoir la certitude que mon raisonnement était juste ? » Il aurait fallu, pense Zeno, interroger le docteur Coprosich sur la psychologie des moribonds ; mais ç’aurait été lui révéler la gifle : « à lui, qui m’avait déjà accusé de manquer d’amour pour mon père ! » Le fils est étouffé par les larmes, par la complexité de la situation. Il perd la tête, se donne en spectacle « comme un enfant » ; c’est dire, là aussi, une comédie  ...  

 

 

 

« Je retournai et longtemps je restai dans la religion de mon enfance. J’imaginai que mon père m’entendait, et que je pouvais lui dire que la faute n’avait pas été mienne, mais celle du docteur. Le mensonge n’avait pas d’importance, parce que désormais il comprenait tout et moi aussi. Pendant quelque temps les entretiens avec mon père continuèrent, tendres et cachés comme un amour illicite… Chaque jour, avec ferveur, je recommandais à quelqu’un l’âme de mon père ».

 

 

 

 

 

4.

 

 

 

 

 

On dira donc qu’il y a là de la culpabilité, et aussi de l’inconscient ; on est pourtant loin du réel, de la vie quotidienne : Zeno est un personnage de Gogol, un somnambule à la Raskolnikov, ses comportements sont étranges, surprenants jusqu’à l’absurdité. Il n’en finit pas de réfléchir, ou plutôt de ruminer ; en même temps il met aussitôt en acte, impulsivement, les idées qui se présentent ; il y réfléchit après. Son mariage se joue dans une séance de spiritisme. Il ne croit pas à la chose, ayant l’esprit positif. Il est venu demander la main de Ada. Dans l’obscurité de la séance il heurte le guéridon ; du coup, sur une impulsion facétieuse, et sans se soucier des conséquences, il répond à la place de l’ombre (le grand-père de Guido qui vient de mourir) ; dans la même obscurité propice, se trouvant près des trois sœurs successivement, il propose à chacune le mariage. Augusta amoureuse ayant seule accepté, il se retrouve dûment fiancé. Plus tard, il accompagne dans la nuit lunaire (la notte lunare) Guido qui lui a pris Ada. Guido se couche près d’un précipice, et Zeno pense à le pousser, à le tuer. L’idée l’effraie. Il s’en défend de façon spectaculaire, se jetant à terre, hurlant et simulant la douleur. Guido épouvanté se lève en sursaut, survit. « J’avais accepté de me fiancer à Augusta pour être sûr de bien dormir cette nuit-là ; comment aurais-je pu dormir si j’avais tué Guido ? »5

 

Il n’a donc pas épousé celle des sœurs qu’il aimait, Ada, la plus belle ; mais Augusta, qui louche légèrement. À sa surprise, il découvre bientôt qu’il est amoureux de celle-ci, qu’il a renoncé à Ada. Mais ne cherche-t-il pas à s’en persuader ? C’est la crainte ou peut-être la conviction d’Augusta, dont le masochisme interprète les gestes de Zeno dans ce sens-là ; et aussi d’Ada elle-même. Mais faut-il chercher une profondeur où elle n’est pas, une permanence ? Les états de conscience de Zeno se succèdent à toute allure : y a-t-il par là-dessous une autre réalité que celle-ci ? Zeno est sans doute amoureux de sa femme, qui seule le rassure, de façon maternelle, le prenant dans ses bras, et à laquelle il dit tout ce qui le tourmente, au moins partiellement ; et pourtant il y a des instants où le passé redevient trop présent, l’effrayant ; comme quand resté seul avec Ada, le coup d’œil qu’il lui jette suscite aussitôt sa propre honte, comme d’une trahison, d’une trop grande vérité. Parfois, il y a comme un déplacement des intensités : un jour que Zeno assiste à une discussion entre son beau-père et le père de Guido « la rage [dit-il] m’envahissait toujours plus » ; il donne son avis avec une vigueur surprenante, et cette vigueur n’est-elle pas celle de la rage qu’il réprime, celle de l’amoureux éconduit de Ada ? « Inconsciemment, écrit Pasquale Tuscano, le troublaient les noces prochaines de Ada et de Guido ». Il est tentant de jouer les psys. Le commentateur de 1966 avait une plus grande confiance dans la psychanalyse que Svevo. Quand Zeno écrit : « J’allais chez Carla pour rallumer ma passion pour Augusta », « seule la psychanalyse, dit une note, a su expliquer les raisons de tels paradoxes ; Zeno, dans la réalité, reviendra à Augusta après l’expérience de l’amour avec Carla »6. Sauf que Zeno,  au chapitre 8, Psychanalyse, dit qu’après Carla il a eu d’autres maîtresses. D’une façon générale, que peut prouver un acte ? Tout le livre dit que tout acte, et toute parole qui est un acte public, attendent une pluralité d’interprétations, qu’aucune interprétation n’est telle qu’elle exclue ses contraires.

 

 

 

 

 

De fait, dans La coscienza di Zeno, le mouvement de la conscience apparaît fluide et tout en surface, et le lecteur (au moins le critique) voudrait en avoir une vision synthétique. Un amour profond et intact pour Ada, inconscient, comme chosifié, ce serait une solution pour simplifier le flux des pensées de Zeno ; lui-même, quand il parle de sa maladie, dit peut-être la difficulté qu’il a à se comprendre lui-même d’une façon claire, synthétique, communicable à autrui ; d’une psychologie substantielle. Avec Svevo, pourtant, on n’en est plus là, écrit Marco Forti7 ; nous sommes en plein post-naturalisme, « immergés dans le mouvement fluide, impalpable, constamment repris des raisons individuelles, et de toutes leurs ramifications subtiles qui seront celles de l’art et de l’homme de notre siècle ». Dans Svevo, commente Spagnoletti, les raisons sont « incertaines, insupportables, inconnaissables, comme l’énonce Schopenhauer dans ses traités ». La maladie dont se plaint Zeno, dont il veut prendre entièrement conscience pour enfin s’en débarrasser, n’est-ce pas l’indicible de toute vie, de toute compréhension un peu profonde ? Deux pages de La coscienza de Zeno, au début et à la fin, le laissent à penser.

 

 

 

 

 

5.

 

 

 

 

 

 

 

Au début du livre (au chapitre 4, La mort de mon père), le père de Zeno voudrait lui dire quelque chose qu’il a compris, qui est de l’ordre de l’illumination, de la compréhension absolue ; en même temps, il a le sentiment d’un indicible. « Je sens [lui dit-il] combien mon expérience et ma science de la vie sont grandes. On ne vit pas inutilement tant d’années. Je sais beaucoup de choses, et je ne peux te les enseigner comme je voudrais. Oh, combien je le voudrais ! Je vois dans les choses, et je vois aussi ce qui est juste et vrai, et aussi ce qui ne l’est pas ».

 

 

 

Là aussi, pourtant, Zeno a un doute, le sens est ambigu. Le père avait-il vraiment compris, ou n’en avait-il que le sentiment ? Ce sentiment n’était-il pas vide, n’était-ce pas seulement un état de conscience comme en ont certains fous, n’était-ce pas un symptôme, l’effet d’un œdème au cerveau ? « Aujourd’hui où j’écris, étant arrivé à l’âge qu’avait atteint mon père, je sais avec certitude qu’un homme peut avoir le sentiment de posséder une intelligence très grande qui ne donne pas d’autre signe extérieur que la force de ce sentiment. Voilà : on respire avec force, on accepte et on admire toute la nature comme elle est et comme, immuable, elle nous est offerte ; en cela se manifeste l’intelligence qu’a voulue l’entière création. Pour mon père, il est certain que dans son dernier instant de lucidité son sentiment d’intelligence eut sa source dans une inspiration religieuse imprévue, tant il est vrai que ce qui l’induisit à m’en parler fut que je lui eusse raconté m’être occupé des origines du christianisme ».

 

De fait, le père avait peut-être réellement compris l’essentiel, et il l’aurait dit à son fils, si le fils était arrivé au moment du repas ; mais Zeno a oublié qu’il était attendu, il a discuté avec un ami des origines du christianisme, c’est ce qu’il dit au père, qui se réjouit : tous deux donc auraient un intérêt commun, pour le religieux, l’au delà, l’immortalité de l’âme ? Chacun d’eux imaginait une distance absolue avec l’autre. 

 

A la fin du livre, Zeno (arrivé lui aussi à une vieillesse patriarcale) a compris une chose très importante, si importante qu’elle change sa relation au monde ; c’est cette intelligence nouvelle, en particulier, qui lui fait rejeter définitivement la psychanalyse, pseudo-science coupée du réel autant que peut l’être, par exemple, le spiritisme ; la remémoration freudienne éloigne du présent, c’est-à-dire de la seule réalité, pour les ombres du passé ; la théorie psychanalytique fait exister des êtres de néant, et d’abord une maladie qu’il faudrait soigner, névrose ou autre ; c’est la psychanalyse elle-même qui est la maladie, et le docteur S. est un escroc qui croirait à ses propres inventions. « Comment peut-on abandonner un tel présent pour aller à la recherche de choses sans importance ? Il me semble que maintenant seulement je suis détaché définitivement de ma santé et de ma maladie. »8

 

Il semble bien que Zeno dise le mot dernier de la philosophie de Svevo lui-même, romancier philosophe, dont les romans reflètent une recherche qui est à la fois de plénitude existentielle et esthétique, mais aussi de connaissance. Le père de Zeno, à cet égard, représente une sorte d’idéal négatif, un modèle de non savoir dans le style bouddhiste ou taoïste, ou peut-être schopenhauèrien. « En moi, écrit Zeno, il y a toujours eu – c’est peut-être ma plus grande malchance - un impétueux conatus vers le mieux (un conato al meglio). Tous mes rêves d’équilibre et de force ne peuvent être qualifiés autrement. Mon père ne connaissait rien de tel. Il vivait parfaitement en accord avec la façon dont on l’avait fait, et je dois retenir qu’il ne fit jamais d’effort pour s’améliorer ». Dans le dernier chapitre du livre, le héros renonce à s’améliorer ; il renonce à beaucoup de choses encore : à se sentir coupable comme à se sentir victime, et au plaisir qui va avec ; à une ratiocination infinie ; à préférer les mots aux actes ; et l' activité choisie est paradoxale : tout à coup Zeno se met à acheter sans penser à revendre, comme une activité qui pourrait se suffire à elle-même. (En fait, Zeno n’y perd rien, ayant pour lui toute l’expérience commerciale de Svevo lui-même ; qui rend hommage en même temps à la sagesse pratique de son propre père, l’envoyant faire des études commerciales en Allemagne, à un âge plus que tendre.)

 

 

 

La coscienza di Zeno, comme quelques autres chefs d’œuvre de la littérature occidentale, (dans les temps modernes, par exemple, le Sartor resartus, La Recherche du Temps perdu), est l’histoire d’une prise de conscience, d’une compréhension,  guérison ou salut. Le héros est sauvé, mais ce n’est pas par la  psychanalyse : il n’a compris, dit-il, que parce que le destin l’a bousculé, la guerre l’a jeté dans le réel, l’a arraché à lui-même. C’est ainsi tout le manuscrit de Zeno  qui est rejeté, comme temps et activité perdus ; c’est pourquoi l’ayant donné au docteur S. il ne cherchera pas à le récupérer ; le bon docteur faisait exister la maladie où il n’y avait que bonne santé. « Ma santé ne vient pas seulement du fait que je me sente un privilégié au milieu de tant de martyrs. Ce n’est pas par comparaison que je me sens en bonne santé. Je suis en bonne santé de façon absolue. Io sono sano assolutamente. Depuis longtemps je savais que ma santé ne pouvait être autre chose que ma conviction et que c’était une stupidité digne d’un rêveur hypnagogique9 de vouloir soigner au lieu de convaincre. Je souffre bien de certaines douleurs, mais elles n’ont pas d’importance dans ma grande bonne santé. » "Comme elle avait été plus belle, ma vie, que celle des soi-disant bien portants ! … J’avais toujours été accompagné d’amour. » 

 

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1 Italo Svevo, La coscienza di Zeno, intr. e note di Pasquale Tuscano, ed. Guerra, Perugia 1996. Cette partie de pêche se trouve dans le chapitre 7, Histoire d’une association commerciale, pp. 278-285.

 

2 Giacinto Spagnoletti, Svevo, la vita, il pensiero, i testi esemplari. Ed. Accademia, 1972, Milano.

 

3 Svevo, ed. cit. p. 365. “En toute parole toscane nous mentons”, ajoute Zeno, qui met en avant une vérité supérieure, à Trieste, du dialecte.

 

4 G. Spagnoletti, op. cit. p.

 

5 Un exemple frappant d’impulsion étrange est dans l’idée qui vient à Zeno, quand sa maîtresse Carla veut voir à quoi ressemble sa femme Augusta, de lui faire voir Ada sortant de chez son père ; Carla est émerveillée de la beauté d’Ada, et pleine de gratitude à l’égard de Zeno, qui néglige pour elle une femme si belle. Dans tout le chapitre 6 (L’épouse et la maîtresse) Zeno trompe sa femme par amour pour elle. Svevo avait une passion pour le théâtre, Zeno est un personnage de comédie; on l'a tout de suite comparé à Charlot, un Charlot sans pugnacité: on dirait (dit G. Spagnoletti) que son seul moteur réel est le désir de retrouver la paix; avec autrui (le docteur Coprosich entre autres) il est toujours d'accord; et ses remords ne durent jamais bien longtemps, apaisés qu'ils sont par n'importe quelle autojustification.

 

 

6 Svevo, éd. cit., note 134, p. 202.

 

7 Cité par G. Spagnoletti, op. cit. 

 

8 La coscienza di Zeno, chapitre 8, Psychanalyse.

 

9 Svevo, op. cit., ed. cit. « Qui a des hallucinations, qui persuade autrui de son rêve », note de P. Tuscano, p. 393.