Exceptions culturelles, François Julien (2)

 

 

François Julien, L'invention de l'idéal ou le destin de l'Europe, Paris 2017.

 

« Quand fleurit le chardon et que la cigale bruyante, hékhèta tettix, perchée sur un arbre, répand de sous ses ailes son chant immense et limpide, à l'heure de l'été pesant...

Sirius brûle la tête et les genoux, la chaleur dessèche la peau...

Alors puissè-je avoir l'ombre d'une roche, du vin de Biblos, une galette bien gonflée...

Puissè-je, pour boire le vin noir, m'étendre à l'ombre, rassasié et heureux, le visage tourné vers le Zéphyre vivifiant... »

Hésiode, les Travaux et les Jours, v. 583 sqq1.

 

 

 

1.

 

 

J'ai relu Hésiode : la Théogonie, Les Travaux et les Jours. On ne sait pas grand chose de ce poète, en dehors de ce qu'il dit de lui-même, qui n'est appuyé ni contredit par aucun témoignage extérieur fiable. On ne sait même pas avec certitude quand il vécut : est-ce bien, comme l'assure Paul Mazon, au huitième siècle avant l'ère commune ? Mais personne, à ce qu'il semble, ne doute que ç'ait vraiment été un paysan : dans les Travaux et les Jours, on entend le vent d'hiver courbant les arbres, la souffrance des bêtes qui ne peuvent, sinon les brebis laineuses, se défendre du froid, pas même les bœufs au cuir épais ; et toute la fin du poème est un almanach comme il y a peu encore dans les montagnes du Vivarais : quand il convient de planter ceci ou cela, de labourer, de moissonner, de mener les vaches au taureau, et quand soi-même procréer une descendance ; et qu'il n'est pas bien d'uriner dans les eaux de la rivière, ou de se promener chez soi les parties à l'air, comme si les Dieux ne vous voyaient pas. Il n'empêche : comment un paysan, serait-il inspiré par les Muses de l'Hélicon, a-t-il pu créer deux œuvres si puissantes, d'une métrique aussi infaillible que celle d'Homère, et où paraît tout le savoir des lettrés du temps ? Ce sont des œuvres inspirées. Est-ce la conscience d'être inspiré qui donne à Hésiode la hauteur avec laquelle il parle de toute chose et de tout un chacun, des animaux dans les champs et des rois mangeurs de présents ? Humble devant les dieux, tout se passe comme si l'univers appartenait au poète.

Or, une chose au moins me paraît sûre : Hésiode était chinois. C'est un personnage d'une aquarelle ou d'une estampe, un petit vieux tout rond suivant son bœuf dans un paysage d'Extrême Orient. Si François Julien a raison, et que la Grèce, et peut-être l'Occident tout entier, se distinguent de la Chine par l'invention de l'Idéal, monde à part qui n'est ni celui des choses ni celui des mots, et par la volonté obstinée de faire entrer l'Idéal dans le réel, alors Hésiode n'est pas du tout grec, ni occidental : il ne veut rien imposer à une réalité qui ne produit les choses que spontanément, sponte sua ; mais plutôt se couler dans le devenir, et pour cela attendre la saison, hora, la maturité du bon moment, horaïos : « quand tu entendras la voix criarde de la grue/ tombant des nuages comme chaque année, signal des semailles et que viennent// les pluies d'hiver : voix qui mord le cœur du paysan sans bœuf » (v. 447); « soixante jours après le solstice d'hiver, quand Arcturus quitte le cours sacré de l'Océan, […], quand l'hirondelle au gémissement aigu, la fille de Pandion s'élance vers la lumière », bon moment pour tailler les vignes (v. 564) ; mais « quand le Porte-maison, l'escargot, monte de la terre à l'escalade des arbres, fuyant devant les Pléiades, ce n'est plus le temps... »(v. 571). La morale pratique d'Hésiode n'est pas celle de l'idéalisme platonicien, d'un oisif de la ville, sophiste ou philosophe ; il prêche le travail, les travaux de la terre (et de la mer, pour qui a choisi de gagner son pain sur les eaux), travaux qui ne réussissent que par le graduel et la répétition que François Julien juge bien ennuyeux, quand il les trouve dans les livres chinois. Le confucianisme, dit-il, est plat. Il ne s'élève que graduellement, toujours à partir du plus bas. Où perce l'irritation du sinologue. « Rien ne progresse que par accumulation discrète, extension de proche en proche et tache d'huile. Oserais-je seulement l'écrire tant c'est vrai ? Tant c'est plat : un pas plus un pas plus un pas... Mais la pensée chinoise le répète à l'envi et le martèle comme pour réprimer notre désir de nous sauver tant soit peu de cet indéniable par quelque échappée théorique qui redonne à l'esprit le plaisir de s'inquiéter », p. 270. Faudra-t-il donc reconnaître la supériorité, au moins l'efficacité de la voie chinoise ? « Reste que le Sage confucéen, p. 274, quand il a rendu sa conduite conforme à la voie, tao, voit son effort persévérant, cumulatif, se renverser en parfaite aisance (Zhongyong, § 20) ». Ainsi, commente l'auteur, le musicien qui s'est exercé tous les jours, sans espoir de progresser, et qu'un progrès inespéré, tout à coup, bouleverse comme un don des dieux. « Ce naturel de ce qui vient alors tout seul – par retour d'immanence - est ce qui s'oppose le plus discrètement à l'idéal ».

Il faut pourtant remarquer que certains Grecs n'ont pas ignoré la pensée des accumulations minuscules et utiles ; ainsi Hésiode : « Si tu amasses peu sur peu et fais cela souvent, dit-il à son frère Persès, ce peu-là pourra devenir beaucoup » (Travaux, v. 360). Pas plus que Confucius Hésiode ne propose un modèle qu'il se serait construit dans le monde de l'intellect. À son frère il ne donne que des conseils de bon sens, comme de ne pas oublier que la saison froide viendra nécessairement, et qu'il vaut mieux imiter la prudente fourmi que la dépensière cigale. Aux rois il n'est pas loin de proposer la même désolante tautologie que Confucius en Chine : un roi doit se conduire en roi, être juste, appliquer les lois. « Réglez votre langage, ithunete muthous, (leur dit-il par dessus la tête de Persès), rois, mangeurs de présents, et à tout jamais renoncez aux sentences torses ! » (v. 263). Ainsi l'exercice de la Justice est-il assimilé à l'emploi juste des mots, au besoin à leur rectification ; mais Hésiode, de façon saisissante, lie la Justice humaine à l'harmonie qui régit le cosmos tout entier. « Ceux qui, pour l'étranger et pour le citoyen, rendent des sentences droites et jamais ne s'écartent de la justice, voient s'épanouir leur cité et dans ses murs sa population devenir florissante », tel est le premier effet, purement humain ; mais au delà, « la terre leur offre une vie abondante ; sur leurs montagnes, le chêne porte, à son sommet, des glands, en son milieu des abeilles ; leurs brebis laineuses sont alourdies par leur toison ; leurs femmes leur enfantent des fils semblables à leurs pères  […] ; ils ne partent point en mer, le sol fertile leur offrant ses moissons » (v. 225 sqq.). « Ô rois, méditez sur cette justice ! Tout près de vous, mêlés aux hommes, des Immortels sont là, observant ceux qui, par des sentences torses, oppriment l'homme par l'homme et n'ont souci de la crainte des dieux. Trente milliers d'Immortels, sur la glèbe nourricière, sont, de par Zeus, les surveillants des mortels ; et ils surveillent leurs sentences, leurs œuvres méchantes, vêtus de brume, visitant toute la terre » (v. 248 sqq.)

Assurément Confucius ignore le Zeus d'Hésiode, qui dans le Cosmos à la fois personnifie et distribue la Justice ; il reste que là encore, dans l'idée d'une rétribution infaillible des œuvres de justice et d'injustice, d'une harmonie aussi dépassant la conscience et l'action des hommes, reliant ceux-ci aux plus lointaines étoiles, on n'est pas loin de la pensée chinoise telle que la présente François Julien. Cette harmonie semble ignorer toute origine, tout commencement du monde, tout chaos antérieur à celui-ci2. En Chine, écrit Julien, « dans l'indifférenciation primitive, l'harmonie est intégralement impliquée. Elle n'est pas à conquérir, encore moins à imposer ». Il en va de même dans Les travaux et les jours, et tout autant dans la Bible, dans la sagesse populaire en général, qui a un fond d'optimisme. Il n'est peut-être pas nécessaire de chercher à distinguer ici ce qui est chinois et ce qui ne l'est pas3.

 

 

2.

 

 

 

Dira-t-on qu'Hésiode n'est pas représentatif de l'idéalisme grec ? Ou que les Grecs n'ont été vraiment grecs qu'à partir du sixième siècle avant notre ère, quand apparurent les philosophes ioniens, ouvrant la voie à l'hellénisme véritable, celui de Platon ? Qu'Hésiode est un homme du mythos et de la mètis, pas encore du logos4, qu'il est antérieur à l'Europe, antérieur à la Raison, drapeau de la civilisation occidentale ? Hésiode peut-il parler pour la vision du monde des anciens Grecs ?

Il y a dans le même livre de François Julien un poète chinois pareillement désaccordé avec la pensée des siens, Li He, poète du 8° ou 9° siècle. Ce poète décrit quelque part un paysage céleste si merveilleux que par contraste il dévalorise tout l'ici bas : d'un côté, donc, « quelque chose comme une figuration de l'idéal », de l'autre, « la notion d'un manque radical, à l'échelle de l'existence entière, clairement exprimée ». (p. 26) Une telle inquiétude idéaliste et existentialiste détonne fortement au sein de la pensée chinoise ; de fait elle a été censurée en Chine au cours des siècles, jusqu'à sa redécouverte au vingtième siècle. Ce qui montre, dit Julien, que 1. toute culture est travaillée par des possibilités diverses, même dissidentes ; et 2. que l'idéalisme de Li He, a priori, avait peu de chances après lui de développer des effets, de rencontrer une audience. Il y avait trop d'obstacles, il s'opposait à l'idéologie dominante des lettrés, laquelle faisait comme une chape de plomb. Mais il y a davantage à dire là dessus. L'existence d'une telle pensée pourrait signifier, contre Foucault que Julien cite avec révérence, qu'une pensée divergente est toujours possible, à toute époque et dans toute société ; et que si la chape de plomb de l'Eglise a empêché de se développer en Occident toute pensée qui pouvait contredire les vérités chrétiennes, elle n'en était pas moins là, lisible entre les lignes des écrits5 auquel on donnait le nihil obstat.

 

 

3.

 

 

Oui, je m'étonne que François Julien, dans ce volume-ci6 fasse si peu mention d'Hésiode, même pas du tout : Hésiode pourrait être aussi le saint patron de l'histoire philosophique. La Théogonie appelle et espère les études de Clémence Ramnoux dans La Nuit et les enfants de la Nuit7 , où la Grèce première passe nécessairement, et comme a priori, de la nuit mythologique aux Lumières du logos ; Les Travaux et les Jours proposent des mythes historiques, le modèle inversé de l'histoire hégélienne de la Raison dans l'Histoire, sous la forme de la succession des cinq races, de la race de l'or à celle du fer, la dernière en date et la nôtre, la plus dégradée ; on peut aussi prendre comme vision historique le mythe de Pandore, qui comme la Genèse met une femme à l'origine de la Chute et de la mort. « La race humaine vivait auparavant sur la terre à l'écart et à l'abri des peines, de la dure fatigue, des maladies douloureuses, qui apportent le trépas aux hommes. Mais la femme, enlevant de ses mains le large couvercle de la jarre, les dispersa par le monde... » Il faut préciser pourtant que la femme en question, dissimulée dans la jarre, était un présent de Zeus et de tous les dieux à Épiméthée, frère de Prométhée, présent maléfique répondant au vol du feu ; « Tu ris, dit Zeus à Prométhée, d'avoir volé le feu et trompé mon âme, pour ton plus grand malheur, à toi, comme aux hommes à naître 8».

 

Il y a en effet deux pensées différentes et contradictoires dans François Julien, que ce soit dans l'Invention de l'idéal ou dans Entrer dans la pensée, et la seconde est une histoire mythique, un mythe historique.

 

Il y a d'abord une pensée descriptive et sceptique des soubassements de la pensée commune. Dans quelque société que ce soit, tout le monde accepte comme vraies des idées qu'on n'a pas soumises à la critique ; le platonisme n'a pas disparu avec l'Antiquité, peut-être, comme le pensait Whitehead, toute la pensée occidentale n'est-elle que des notes au bas des dialogues de Platon ; Julien sans doute n'est pas platonicien, l'idéalisme platonicien apparaît ici comme à la fois beau et dangereux. Le platonisme n'est qu'un système entre autres, il s'est développé à partir de prémices qui sont un écart possible. Sous ce rapport, la pensée platonicienne vaut la pensée chinoise, elle n'est ni vraie ni fausse. L'une semble n'être là que pour faire mieux apparaître ce qu'a l'autre d'original, peut-être d'unique ; de faire s'étonner de ce qui n'étonne plus. Ce que le platonisme a d'étonnant, même de surhumain, c'est de s'être arraché aux mots et aux choses, c'est l'invention du monde des Idées. « Que la civilisation chinoise n'ait pas conçu l'idéal, ça va choquer ! » (p. 20). La pensée platonicienne « dédouble le monde, détache en arrière-plan un autre paysage qui sort de l'Être et de la vérité, instaurant une idéalité », p. 119. Or il ne s'agit pas seulement du platonisme, mais de l'Europe. L'Europe et Platon, c'est du pareil au même. « Le progrès [pour l'Europe] est celui d'un détachement à l'égard des fins pratiques, et par suite d'une élévation au désintéressement d'un pur savoir, ie d'un savoir pour le savoir ». Le choix de l'Europe, c'est le choix du théorique, du plus pur, du raréfié, du sublime. Pernicieux choix de tous les mouvements ascendants ! Le choix chinois, c'est l'immanentisme, le rase motte. Hésiode là encore ne serait pas dépaysé : « Écoute la justice, dit-il à son frère, ne laisse pas grandir la démesure ». Sans doute la pensée platonicienne, trois ou quatre siècles après lui, lui aurait paru un exemple d'hubris, de démesure.

 

Mais il y a aussi dans François Julien, à l'opposé du scepticisme, une pensée qui se considère comme vraie, indiscutable, et c'est une pensée de l'Histoire. « En quoi la culture européenne [352], s'est-elle […] si profondément transformée qu'elle nous éloigne à jamais des Grecs et que nous nous découvrons définitivement séparés d'eux ? D'où se creuse ainsi sa distance ? Certainement dans le procès de subjectivation dans lequel cette pensée de l'idéal a été entraînée et par quoi, d'eux à nous, l'Histoire prend sa consistance. » Il ne vient nulle part à l'idée de l'auteur qu'il pourrait n'y avoir là qu'une idéologie héritée de Hegel et des Allemands du dix neuvième siècle, une pseudo-philosophie qui faisait rire un Russell9. Et telles donc sont les étapes de la rupture, de l'éloignement des Grecs : « Catalysé par le message chrétien du Salut, puis refondu dans le néo platonisme de la Renaissance, porté par l'avènement fondateur du Sujet dans la philosophie classique et reconfiguré dans l'œuvre de Kant, voici que l'idéal culmine enfin avec le romantisme, phénomène européen s'il en est », p. 352. Fin de l'Histoire ? Le romantisme sous nos yeux s'achève-t-il ? L'idée s'avoue-t-elle épuisée 10?

Évoquer «le procès de subjectivation dans lequel s'est trouvé depuis engagé l'idéal, et qui fait définitivement coupure avec l'hellénisme », p. 354, c'est faire, encore une fois, une histoire de l'Esprit. Dans Platon, la psyché, c'est « un pur lieu de fonctionnalité psychique et qui n'a guère de densité ou d'opacité intérieure ». Rien qui soit de l'ordre de la confidence, dit Julien étrangement. Confidence, est-ce, ici et là, dans le Socrate des dialogues platoniciens, fugitivement, un début de rêverie, de laisser aller ? p. 353. « Puis l'esprit grec, siège de la rationalité pure […] cède la place à l'Âme, soul ou Seele... Cette aptitude conjuguée à l'intime comme à l'infini... Ces deux sont les mêmes ». Mutation qui va de pair avec celle de l'amour. Du désir enchâssé dans les formes du Beau (ayant donc quelque chose d'objectif et de fini) « l'amour incline en une aspiration tendre, délibérément vague, et la Femme devient la figure sainte et salvatrice ; Diotime se mue en Laure ou Béatrice » p. 354.

 

Les mythes grecs connaissent, eux aussi, chez Eschyle ou Euripide, des abstractions personnifiées, ainsi Lyssa, la Rage11 ; un personnage important des Proverbes bibliques est la Sagesse, présente aux côtés de Dieu créant le monde. L'histoire de l'Europe selon François Julien met en scène des abstractions du même genre : le Monde des Idées naissant, comme Aphrodite des eaux, par un arrachement héroïque au quotidien, une subjectivité plutôt objective (sauf un abandon ici et là à la confidence) devenant de plus en plus vague, intime et tendre, la Psyché platonicienne engendrant dialectiquement l'âme des divers peuples d'Europe, Soul ou Seele, Diotime engendrant Laure ou Béatrice, et quelques siècles plus tard le romantisme... On est bien loin ici de la réalité humaine, de l'individu agissant et souffrant dans les situations successives de l'histoire. Julien évoque l'homme théorique, dont Nietzsche attribue l'invention à Aristote, l'homme de la contemplation désintéressée12 ; son histoire de l'Europe est celle, une fois encore, des péripéties de la connaissance théorique que l'homme croit avoir de l'homme, une histoire du Double de l'homme réel, l'homme théorique, recréant le monde dans son monde à lui. L'homme théorique, c'est un très petit groupe d'intellectuels à travers le temps, résignés à leur solitude ou espérant comme Galilée la diffusion de leur vérité ; à moins que par un coup de force inoffensif ils n'affirment que leur vérité est celle du siècle entier, de la modernité, voire de l'Europe13.

 

Ainsi également François Julien passant de la philosophie de Platon à la vision du monde supposée des Grecs, à une pensée européenne. La réalité est toute différente : la société européenne était et est restée idéologiquement chinoise, une idéologie idéaliste n'excluant pas, dans la même société, une relation réaliste au réel, quelque chose comme un pragmatisme : ainsi, dans la société chrétienne, l'idéal d'un amour du prochain faisant bon ménage avec l'esclavagisme, avec l'exploitation des ouvriers. La société anglaise du dix neuvième siècle était-elle chrétienne ? Elle ne l'était que dans ses écrits. La conscience individuelle, telle qu'on peut la trouver dans Husserl, ne se trouve pas inscrite dans les livres de l'Antiquité, serait-ce ceux de Sénèque et d'Augustin ; Sénèque et Augustin pourtant, tout autant qu'un homme d'aujourd'hui, avaient une pleine conscience d'eux-mêmes comme individus. Que la conscience et la réflexivité apparaissent à une certaine époque, ce n'est que pour l'historien des livres ; tout autre serait l'histoire de ce qu'ont réellement senti et pensé les hommes du passé ; histoire peut-être toute répétitive, et statique, dépourvue de tout mouvement vers l'avant. Qu'est-ce que la pensée d'une époque ? Pour Léo Strauss, ni Maïmonide ni Spinoza n'écrivaient pour leur époque14 ; mais pour un très petit nombre dont la voix ne se faisait ni entendre ni surtout lire. La pensée d'une époque est-elle la pensée du grand nombre, de ceux qui ne pensent pas ?

 

 

4.

 

 

 

Il n'y a ici que mythologie ; mais peut-être le plus mythologique est-il dans la fiction des origines, celles de l'Europe. Toute une généalogie de penseurs dont chacun est un héros, Héraclès ouvrant les ténèbres de l'ignorance : avant même Socrate et Platon, Pythagore, Philolaos, Anaxagore, telle est, depuis Nietzsche et Heidegger, la généalogie de l'Europe. Généalogie plutôt de l'Université allemande, obsédée de science et d'une histoire qui serait science, inventant l'invention, à l'époque classique, d'un Sujet qui n'a rien à voir avec Cicéron, Plutarque et Augustin disant je bien longtemps avant l'époque classique : « l'avènement fondateur du Sujet dans la philosophie classique et reconfiguré dans l'œuvre de Kant ». Il est vrai qu'Hésiode ne connaît que la femme-esclave qui aidera le paysan dans ses travaux et celle qu'il épouse, point ici de femme idéalisée, qu'elle soit Diotime, Laure ou Béatrice, ni de romantisme ; mais Hésiode lui aussi dit je au début de sa Théogonie, quand il évoque la naissance de sa vocation poétique ; quant à Socrate, il est si loin de représenter la vision du monde des anciens Grecs qu'Aristophane le montre discourant dans les nuées et corrompant le sens naturel de la justice, le vouant ainsi à une mort prochaine ; Socrate imaginaire, tout autant que celui de Platon ; le Socrate réel était sans doute plus proche d'un paysan égaré dans la grande ville, avec son regard de taureau et son habitude d'arrêter les gens dans la rue.

 

Encore sur le commencement et les origines, et le désir de connaître des origines antérieures au commencement. Connaître, pour les Grecs, (écrit François Julien), a la vocation de « répondre à la fois au pourquoi ? et au qu'est-ce que c'est ? (au dioti et au ti esti?) » D'une part, dit-il, il s'agit de remonter à la cause, « la cause inscrit un point d'arrêt dans la régression, comme ne cesse d'y insister Aristote ; sans lequel l'exploration des origines se perdrait dans l'illimité et rendrait impossible tout savoir ». « D'autre part, il s'agit de reporter ce qui est perçu dans l'expérience sur le plan à la fois stable et clair de l'intelligible, l'extrayant définitivement du devenir obscur de la genèse et de la corruption. La cause, et c'est aussi en quoi elle se sépare de l'origine, possède plus d'être que son effet ». En Chine au contraire, on se défie « de fixer un tel point et cran d'arrêt dans la régression et le retour vers l'origine, et quitte à laisser se perdre celle-ci « confusément » dans l'indifférencié » « La causalité n'y joue donc pas ce puissant effet d'entonnoir […] », connaître étant défini dans la pensée grecque comme connaître la cause. « Ce qui naît naît par une cause », (Banquet, 205b), « car il est impossible que quoi que ce soit puisse naître sans cause ». À l'opposé il y a la vision chinoise d'une complexité irréductible des origines, ou de l'absurdité qu'il y a à chercher les causes, le réel étant « ce qui advient sponte sua et par conséquent est sans cause assignable » (p. 122 sqq.).

S'il est vrai que les sciences de la nature ont éclairé bien des mystères, on peut difficilement en dire autant des sciences humaines ; dans ce domaine l'approche chinoise paraît assez raisonnable. Il y a pourtant pour François Julien, dans l'Invention de l'idéal comme dans Entrer dans une pensée, une fascination des causes et des origines, du commencement précédant le début ; du trou causal d'où dérive toute l'histoire subséquente ; ce qu'il dit de Pythagore et Platon inventant le monde intelligible est proche de la cosmogonie biblique. Il n'y a assurément pas de miracle grec ; mais il y a un miracle du Noûs arrachant les penseurs grecs à la confusion primitive. « Quelle violence n'a-t-il pas fallu se faire pour s'arracher la première fois au tangible, au patent, à la matière : à ce qu'on touche, à ce qu'on voit ? Pour hisser au delà d'eux, vers quelque loi ou principe, le regard de l'esprit ? « Le pythagorisme représente presque mythiquement, dit Monique Dixsaut, ce moment où la rationalité s'est perçue elle-même comme un effort littéralement surhumain d'abstraction », p. 164. « Le pas franchi par Platon [...] celui de penser le statut d'absolu à partir de la fonction conceptualisante de l'idée et d'inscrire le produit de celle-ci dans l'Être, comme « en-soi » véritable »(p. 174). Telle a été le coup de force premier de l'Esprit, parmi quelques penseurs géniaux prenant dans leur lasso l'Europe dans des temps très anciens, quand elle se reposait sans doute de ses amours avec Zeus ; où l'on voit la pensée s'identifier à l'Etre, ie créer celui-ci.

 

À l'inverse, p. 48 sqq., à l'école des Chinois, Julien s'interroge subtilement sur l'origine de tout pensée : peut-on commencer à penser ? Pour les Chinois, ce n'est pas possible : on ne peut que s'inscrire dans un mouvement commencé avant soi-même 15; aucune rupture n'est possible, aucune nouveauté entière, et il est nécessaire (dixit Confucius) d'étudier, c'est -à-dire de faire l'ascension de la montagne des écrits qui nous précèdent ; le cheminement solitaire est dangereux, on se coupe d'une collectivité dont le nom est tradition. Les concours de tir à l'arc eux-mêmes, en Chine, étaient rythmés collectivement ; qui avait mis dans le cœur de la cible sans avoir dansé avec les autres archers, son tir ne comptait pas. Mais c'est dire seulement, contrairement à ce que l'on peut lire dans Entrer dans la pensée, que les Chinois n'ont pas vu l'utilité d'imaginer un commencement, une Création du monde par exemple. S'il n'y a ici pas de Chaos antérieur à la Création, (« Dans l'indifférenciation primitive, écrit l'auteur, l'harmonie est intégralement impliquée. Elle n'est pas à conquérir, encore moins à imposer. Le seul risque serait qu'elle soit abimée sous des interventions artificielles et qui sont malencontreuses »), c'est qu'il n'y a pas eu de Création, que le début manque partout (p. 172). Il n'y a que des cycles se suivant et se répétant depuis toujours, le yin répondant au yang, et même le début d'un cycle échappe à tout regard. Le risque n'est que pour les hommes dans la vie quotidienne ; qui ne peuvent que faire ce qu'ils peuvent en attendant qu'affleure le processus naturel. Ainsi les exercices du violon, en attendant un son harmonieux qui ne dépend pas de soi. Nul désir d'harmonie ne peut imposer celle qu'a aperçue l'intellect.

 

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    1Hésiode, Œuvres, Les Belles Lettres, Paris 1960. J'ai rectifié ici et là la traduction excellente de Paul Mazon.

2   Les Travaux et les Jours semblent ignorer les commencements dramatiques de la Théogonie du même Hésiode ; mais ceux-ci se situent sur un autre plan, qui n'est pas celui de l'existence quotidienne.

3 À lire F. Julien, la conception chinoise du rite paraît être complètement différente de celle des Grecs. Or il suffit de lire les Travaux et les Jours pour voir le contraire : pour Hésiode, comme pour les Chinois, l'accomplissement des rites maintenait le cosmos  en l'état ; il y avait également pour lui un lien avec les divinités, en particulier Zeus, qui se passait de la parole. Julien parlant des Chinois insiste là dessus : li qu'on peut traduire par raison a un homonyme qui signifie la chaussure ; signe que le sage se coule dans le mouvement naturel. Il y a dans les choses un développement spontané aboutissant à une structure qui n'est pas lisse ni unie, mais irrégulière, parfois feuilletée, schisteuse, éclatée, dont une image et un exemple pourraient être le tronc d'arbre aux stries circulaires ; la raison et le rite observent et découvrent cette raison des choses, et l'imitent, la font sienne. Ainsi le peintre D. qui voulait créer selon la natura naturans qu'il percevait et s'appropriait dans ses promenades campagnardes.

4J. P. Vernant et Marcel Detienne, Les ruses de l'intelligence et la métis des Grecs, Flammarion 2018.

5 Voir Léo Strauss, la persécution et l'art d'écrire, Gallimard 2009. Milo, sur l'athéisme possible de Rabelais, contre les thèses de Lucien Febvre, des Annales en général.

6Dans Entrer dans une pensée, du, même François Julien, Hésiode apparaît, celui de la Théogonie, comme poète des origines du cosmos.

7Clémence Ramnoux, La Nuit et les enfants de la Nuit dans la tradition grecque, Flammarion 1959.

8 Hésiode, les Travaux et les Jours, trad. Paul Mazon, Paris 1960.

9 Julien évoque pourtant le désir européen de trouver le sens de tout ce qui bouge, qui est tout ce qui reste des grandes ambitions, des grandes illusions du siècle antérieur. Sur ce désir de sens, voir Clément Rosset.

10 Une histoire de l'Esprit passe forcément sur beaucoup de détails. Qu'y avait-il dans la tête des hommes de la préhistoire ? Et quelle est la part des rencontres de hasard dans le développement de l'idéalisme platonicien ?

 

11 Henri Lewi, L'invention du théâtre et autres fictions, éd. de la revue Conférence, Paris 2019.

12 Pour François Julien, la pensée européenne depuis Platon a fait de l'inutilité l'un des critères de l'intérêt d'une idée. Mais déjà, dans Platon, il y a lé désir que l'Idéal entre dans le réel des hommes, serve, sauve l'humanité, ; ainsi plus tard la philosophie chrétienne de l'amour. L'idéalisme de Platon s'est cassé les dents en Sicile, comme celui de Marx en Russie, Chine et ailleurs.

13 Un épisode de cette histoire est aujourd'hui l'antidarwinisme. La vérité universitaire de l'animal et de l'Homme est celle de l'Évolution, qui se veut vérité définitive ; une histoire de la connaissance de l'homme implique que la modernité a atteint le vrai ; mais la vérité aujourd'hui fluctue, le fanatisme religieux n'est pas mort, tout le monde (donc) n'était pas d'accord sur Darwin ; la vérité du freudisme, dans l'Université, est bien battue en brèche ; et certains doutent même de la sociologie, de la psychologie, même de l'Histoire.

14Léo Strauss, op. cit.

 

15Ici aussi, il est question d'un mouvement qui est là avant le commencement, que le commencement continue ; d'origines où le commencement puise l'essentiel de sa substance ; et la question est de savoir ce qui peut être création ex nihilo dans le commencement, quelle nouveauté, quelle rupture aussi qui serait nouveauté réelle.