Note sur l'Alceste d'Euripide

 

 

 Pour Odile.

 

 

 

 

1.

 

 

 

 

 

 Asclépios, le fils d'Apollon, ayant ressuscité un mort, Zeus le tua, et Apollon dans sa colère tua les Cyclopes qui fabriquaient les foudres de son père. Après quoi Zeus exila Apollon, le condamnant à une longue servitude auprès d'Admète. Qui était Admète ? Le mari d'Alceste. Apollon avait obtenu qu'Admète, qui devait mourir, puisse être remplacé dans la mort par quelqu'un d'autre ; seule Alceste accepta de mourir pour lui. Dans la pièce d'Euripide, on voit Héraclès accueilli comme un hôte dans la maison en deuil d'Admète ; il est en chemin vers la Thrace où se situera l'un de ses douze travaux. Admète lui donne l'hospitalité sans lui dire la vérité ; Héraclès mange et boit joyeusement,  apprend que la maîtresse de maison est morte, s'éloigne, le temps de ramener Alceste encore enveloppée des voiles de la mort, qu'Admète ne reconnaît pas tout de suite. Héraclès s'est battu avec Thanatos, lui a pris son bien[1].

 

 On sait peu de chose d'Admète, écrit Roberto Calasso[2] , sauf qu'il était jeune et beau, hospitalier, très riche aussi. Apollon accroîtra encore sa richesse, multipliant ses troupeaux. Le nom d'Alceste évoque la puissance. Toute l'histoire se passe en Thessalie, comme il en sera, dans un autre âge, de l'Âne d'or d'Apulée ; on n'est pas loin de l'Olympe des douze grands dieux, c'est la terre des chevaux et des sorcières. Le nom d'Admète, lui aussi, évoque la puissance : il signifie l'indomptable.  « Peut-être Alceste et Admète, avant d'être un couple de souverains provinciaux, siégeaient-ils déjà comme couple souverain des Enfers [3]? » Admète est le fils du vieux Phérès. En Thessalie, dit Calasso, les divinités sont des forces sans visage ; Phéraia, la grande déesse locale, est un autre nom d'Hécate, déesse lunaire, déesse cheval. Dans cette histoire, Apollon, le dieu de la lumière, est amoureux d'un dieu de l'ombre ; Alceste est une variante locale de Perséphone. Celle-ci  aussi a été raptée par la mort, en est revenue ; pas entièrement pourtant. 

 

Alceste et Admète, souverains des Enfers, assis l'un près de l'autre comme un couple de Max Ernst : telle est la préhistoire possible du mythe d'Alceste se sacrifiant pour son mari ; dans son Alceste, ici et là, Euripide a fait de ces personnages inquiétants, et aussi d'Héraclès et de Phérès, des humains presque quelconques. Qu'Alceste prenne la place de son mari qui doit mourir, sans doute n'y a-t-il pas là une réalité courante ; mais à partir de là tout ici est aussi naturel que dans la Métamorphose de Kafka : Admète reprochant à ses vieux parents de ne l'avoir pas aimé autant que sa femme, Alceste se préparant à mourir avec courage et dignité, non sans faire promettre à son mari de ne pas se remarier, que ses enfants ne subissent pas les humeurs d'une marâtre, tout cela est vraisemblable. Pour entrer dans la pièce il suffit d'accepter l'étrangeté d'une situation. Qu'Héraclès au contraire se batte avec Thanatos et lui arrache Alceste, la faisant revenir parmi les vivants, on est bien de nouveau dans le mythe : la pièce passe ainsi du réel à l'irréel et l'inverse, et Euripide tirait les fils de l'un et de l'autre avec la jouissance sensible du Destin lui-même ; il pouvait développer à loisir toutes les possibilités de l'un et de l'autre ; les côtés théâtraux de l'irréel ; mais surtout les aspects comiques du réel, comme si ce qu'on appelle une tragédie grecque pouvait n'exclure ni le quotidien ni la comédie. Le personnage d'Admète, par exemple, dans une tragédie, étonne par sa vraisemblance psychologique, son épaisseur. Sans trop y penser,  au départ, il a accepté que sa femme meure à sa place ; que son père lui reproche son égoïsme, ce reproche le trouble ; il prend conscience de l'affection qu'il a pour Alceste. C'est quelqu'un d'un peu faible ; en même temps il a le sens de l'hospitalité chevillé au corps.

 

Les époux, se demande Marie Delcourt, seront-ils heureux, après le retour d'Alceste ? La question, dit-elle, dans la Grèce antique, n'avait pas de sens : les Grecs n'auraient pas compris le mot bonheur dans le sens qu'il a aujourd'hui : il ne pouvait signifier, pour des mortels, que la victoire objective de deux divinités favorables, Apollon et Héraclès, sur des dieux hostiles, Thanatos, les Parques. Cela paraît convaincant : n'est-on pas dans une autre société, antique, où les mots ont un autre sens ? Quel mot grec dirait la même chose que le mot bonheur, au sens d'un sentiment ? Notre bonheur, bonum augurium, est une étoile favorable, l'heur un moment de chance objective. Et pourtant, j'ai un doute. N'y a-t-il pas là, sous la plume de la traductrice, un mantra, le vieux mantra des sciences humaines ? Il y avait bien des moments, dans les temps anciens, où les gens étaient heureux ou malheureux, au sens subjectif qu'ont aujourd'hui ces mots. Qu'est-ce à dire : les Grecs n'auraient pas compris le mot bonheur employé par nous dans un certain sens, subjectif ? Si le mot bonheur employé dans ce sens appartient vraiment à une autre langue, les Grecs assurément auraient appris notre langue, ils nous auraient compris comme nous les comprenons. Les Grecs n'étaient pas idiots, je l'ai déjà dit. 

  Mais peut-on vraiment dire que le grec ancien ne soupçonne pas le sens subjectif du mot bonheur ? « Je suis heureux, j'ose le dire », dit Admète tout à la fin, bouleversé de revoir sa femme. Lequel bonheur vient après un épisode où on le voit fort malheureux, au sens tout à fait subjectif du terme.

 

Héraclès ramène une femme inconnue qu'il a, dit-il, gagnée quelque part comme prix d'un combat public. Il y avait d'autres prix, chevaux et têtes de bétail ; il a été attiré par le désir de gagner une femme, celle-ci précisément, peut-être. Cette femme, il veut qu'Admète la lui garde, le temps pour lui de travailler encore une fois pour son cousin Eurysthée ; mais Admète refuse : ne va-t-il pas violer le serment de fidélité, de célibat définitif, de chasteté, qu'il a fait à sa femme ? Il voudrait qu'Héraclès s'adresse à quelqu'un d'autre ; l'étrangère introduite chez lui y allumerait le désir des hommes ; la faire entrer dans la chambre d'Alceste, pour ainsi dire dans son lit, que diraient les gens ?  « Ah, pourquoi faut-il que tu aies gagné ce prix ? », dit-il à Héraclès, et c'est tout à fait comme dans Molière : « Qu'allait-il faire dans cette galère ? » Mais Héraclès insiste ; pourquoi ne pas se remarier avec une autre femme, avec cette femme là? « Courage ! Tends la main et touche l'inconnue ! » La scène donnait aux acteurs de quoi montrer leurs qualités de comédiens, leur abattage, elle devait faire rire de bon cœur le public athénien ; il avait tout compris [4]. Sur le théâtre de Dionysos, ce jour-là, Héraclès était un personnage de comédie ; c'était un dieu truculent, à l'occasion fanfaron, porté sur le vin, la bonne chère et les femmes. Dans Alceste, il est aussi menteur : toute l'histoire du prix gagné dans un concours de lutte est une affabulation, et le public le savait ; il ment amicalement, pour retarder la reconnaissance d'Alceste par son mari.

Elle ressemble à Alceste, dit Admète, et cette ressemblance ravive sa tristesse. « Oh malheureux que je suis, dit-il, voilà seulement que je goûte l'amertume de mon regret ! »  ô tlêmôn ego, ôs arti toude gueuomai pikrou !   Tlêmôn, infortuné, malheureux, misérable, signifie-t-il seulement ici un malheur objectif ? Il n'y a pas très loin d'infortuné, qui a subi des malheurs, à malheureux, qui souffre de son malheur. En français, malheureux a les deux sens, objectif et subjectif. Et à la fin, donc : « Je suis heureux, j'ose le dire » : ou gar eutukhôn arnéomaï ,  je ne nierai pas que je suis heureux. Admète parle-t-il du bonheur qu'il éprouve, ou dit-il : je reconnais que j'ai bien de la chance ? Quelle différence, quelle importance, sinon pour un historien des émotions, un sociologue ?

Quoi qu'il en soit, on peut penser qu'Alceste n'est pas une pièce très tragique : la pièce était la dernière d'un cycle  tragique, on attendait un drame satyrique ; est-ce pour cela qu'elle se termine par un happy end, quelle que soit la suite des événements, l'avenir du couple? Dans le présent, Admète est heureux. « C'est un moment étonnamment heureux », écrit V. H. Debidour, et purement humain : l'épouse a été sauvée de la mort, et c'est comme si elle avait été guérie d'une maladie considérée comme incurable.

 

 

2.

 

 

On pourrait aussi penser, considérant la réputation de l'auteur, que le côté tragique ou mythique de la pièce n'était pour Euripide qu'un prétexte à théâtre ; il n'en est rien. Il y a plutôt dans Alceste comme un contrepoint du tragique et du comique, du mythe et de la vie quotidienne des hommes ordinaires ; c'est, ce contrepoint, celui du  désespoir et de l'espérance. 

Ainsi Héraclès. Menant joyeuse vie dans la maison en deuil qui l'accueille, il scandalise les serviteurs qui eux aussi aimaient Alceste ; un vieux serviteur lui en fait reproche. À quoi Héraclès répond par une profession de foi digne  d'Horace ou de Saint Paul : puisqu'on doit mourir, buvons et mangeons. « Sais-tu ce qu'est la condition humaine ? » Personne n'échappe à la mort : c'est sans doute la part humaine d'un demi-dieu destiné lui-même à mourir qui le dit. Quand Admète reproche à son vieux père de ne pas s'être sacrifié pour lui, d'avoir préféré vivre même diminué par la  vieillesse, Phérès dit la même chose qu'Héraclès, mais c'est un mortel qui parle : bien long, le temps de la mort ; bien court, le temps de la vie.  « Rien n'est plus précieux que la vie », dira  Alceste, Alceste elle-même mourante. La conviction de tous, sur la scène et probablement aussi sur les gradins du théâtre de Dionysos, c'est que la vie est unique, pas de résurrection, pas de seconde chance. Héraclès, Alceste, Admète sont sur la scène les représentants d'un consensus tout humain, d'un réalisme. Et que dire d'Euripide lui-même ? N'était-il pas ce qu'on lui a reproché d'être, un sophiste, un athée ?

 

Ce réalisme pourtant contredit une histoire où deux humains, Admète et Alceste,  échappent à la mortalité universelle : c'est l'autre versant de la pièce, celui du mythe ; et ce  n'est pas ici, le mythe, une chose marginale ; mais bien l'essentiel, ce qui dans la pièce devait toucher le public de la façon la plus profonde. Dès qu'Héraclès sait ce qu'il en est de la menace qui pèse sur son hôte, il montre sa vraie nature, qui est celle d'un dieu sauveur. « Car il me faut sauver celle qui vient de trépasser...  J'irai. Là viendra le seigneur des morts, le Noir-vêtu, Thanatos, je le guetterai...Buvant, près du tombeau, le sang des victimes ». Héraclès est ici le héros du mythe, celui qu'on voit ailleurs descendre aux Enfers ; c'est un dieu dont l'origine s'enfonce dans la nuit des temps, et auquel s'attacheront les sectes gnostiques. Le mythe a ici une présence absolue.

 

Comme d'autres pièces des Tragiques, Alceste immobilise et grossit un instant du mythe. Ce jour-là, Héraclès est en route vers la Thrace, il doit ramener à Eurysthée les chevaux du char de Diomède ; ces chevaux sont anthropophages, le chœur le lui apprend, comme s'il ne le savait pas. On est au milieu d'une autre histoire que tous connaissent. De la même façon, dans le Philoctète de Sophocle, on est à un moment de la guerre de Troie, de l'histoire de Philoctète et de Néoptolème, avec le même Héraclès devenu pleinement un dieu. Or Apollon est toujours chez Admète, ou il en est parti peu auparavant, c'est encore une autre histoire. Seul Asclépios, dit le chœur, aurait pu sauver Alceste de la mort ; mais Asclépios est mort, juste avant, d'où a suivi toute la suite des événements. La mort inéluctable est bien là dès le début : la théâtralité de tout ce qu'on voit est liée à son évidence, Alceste se préparant, apercevant ce qui l'attend dans l'au delà, le récit de sa grandeur d'âme, les gémissements, les pleurs. Mais ce que dit le mythe, à l'inverse, c'est le salut ; est-ce celui qui attend les initiés ? On se rappelle que Dionysos était honoré à Éleusis à l'égal de Déméter ; Déméter ramenait sa fille Perséphone de l'autre monde, comme fait ici Héraclès d'Alceste[5].

 

Réel et irréel, mythe et quotidianité, il y a là une hétérogénéité essentielle ; que redouble une sorte de bric-à-brac, de bricolage. Marie Delcourt reconnaît dans Alceste des thèmes de contes populaires. Il y a, dit-elle, deux Märchen dans Alceste. Le premier est celui de l''hôte masqué, d'un dieu bienfaisant arrivant incognito, et récompensant ses hôtes de leur hospitalité ; il y a même deux dieux bienfaisants. C'est d'abord Apollon, qui obtient le report de la mort d'Admète qui fut pour lui un bon maître. Puis Héraclès, lui aussi, semble-t-il, ami d'Admète.

 Le deuxième conte est celui de la mort trompée. Elle a perdu Admète ; on lui a promis Alceste ; elle n'aura eu ni l'un ni l'autre. Dans le monde chrétien, c'est le diable qui est trompé, non sans intentions apologétiques. L'histoire d'Admète évoque d'autres histoires du même genre qui sont là comme en perspective : outre celle de Perséphone, celle d'Eurydice ; ce sont des récits d'échec, ou de demi échec. On cite aussi l'histoire de Protésilas et de sa femme Laodamie. Veuve, celle-ci se fait faire une statue de son mari avec laquelle elle couche ; les dieux acceptent que le mort vienne animer la statue ; puis les conjoints s'en vont ensemble aux Enfers. L'histoire apparaît dans la pièce d'Euripide : « L'habile main des artisans, dit Admète, fera de ton corps une image que j'étendrai sur notre lit... Et j'aurai l'illusion d'étreindre ma chère femme et de la posséder encore ».

Je ne sais si l'on est encore dans le mythe. Cette statue vivante est comme une invention des conteurs fantastiques à venir ; elle sera surtout maléfique, capable alors d'écraser et de tuer, ainsi La Vénus d'Ille de Mérimée, ou la statue du Commandeur dans Dom Juan. Il y a  un autre thème de conte dans la pièce : une femme, par amour, prend la place d'un homme qui doit mourir. Dans la Fée aux miettes de Nodier, un homme va être pendu, si une femme ne l'épouse pas ; c'est la Reine de Saba qui le sauve en l'épousant. 

 

Mais faut-il chercher à distinguer le mythe de toutes les autres formes que prend le récit, du conte, de la légende, même du roman ? Dans ses Noces de Cadmos et d'Harmonie, il arrive à Roberto Calasso de raconter les amours de Dionysos comme si c'était un personnage de roman.[7]

 

Calasso lui-même met en rapport le mythe et le roman. Il y a une densité ou une intensité du mythe, dit-il, qui est lié à ses variantes. Si l'on supprimait et oubliait toutes ces variantes, elles seraient là quand même, virtuellement, dans une densité débordant ce qui est dit ; le roman, dit Calasso, rêve d'une telle densité ; pour y atteindre, il multiplie les effets de réel, l'observation psychologique, les péripéties ; « le roman, cette narration à laquelle on a tranché les variantes, essaie de les récupérer en accroissant l'épaisseur de ce texte unique auquel il doit se confier. Ainsi l'action romanesque tend, comme vers son paradis, à l'inclusion de son contraire, que le mythe possède par droit de naissance[8] ».

 

On peut dire également que le mythe n'existe que sous d'autres formes, pas seulement celles du récit. La mythologie est une invention tardive, comme les mythographes ; la réalité vivante du mythe, c'est ce qu'en fait un artiste, que ce soit le conteur forcément parcellaire, le peintre des vases, le sculpteur, l'écrivain enfin : ainsi le mythe de Prométhée dans les Travaux et les Jours et la Théogonie, ou ou celui d'Admète dans l'Alceste d'Euripide.

 



[1]             Euripide, Alceste, in Théâtre complet, tome 1, trad. de Marie Delcourt-Curvers, Gallimard °°°

[2]             Roberto Calasso, Les noces de Cadmos et d'Harmonie, trad. Jean Paul Manganaro, Gallimard 1991.

[3]         R. Calasso, op. cit.. C'est aussi l'idée de Marie Delcourt-Curvers.

[4]         V. H. Debidour, Les tragiques grecs, éd. De Fallois, Le livre de poche 1999, p. 759.

[5]         Voir l'hymne homérique à Déméter.

 

[7]                Roberto Calasso, op. cit. p. °°°

[8]          Calasso, op. cit. p. 347.