Les noces de Cadmos et d'Harmonie

 

 

Les noces de Cadmos et d'Harmonie1

Roberto Calasso

 

 

 

1.

 

 

« Quand la vie s'allumait, dans le désir, dans la peine, ou même dans la réflexion, les héros homériques savaient qu'un dieu agissait en eux... Ainsi dépossédés de leur émotion, de leurs hontes mais aussi de leurs gloires, ils furent on ne peut plus circonspects à s'attribuer l'origine de leurs actes. « Pour moi, tu n'es pas la cause, seuls les dieux le sont », dit le vieux Priam en regardant Hélène sur les Portes Scées. […] Aucune psychologie n'a avancé d'un pas depuis lors, sauf à inventer, pour ces puissances qui agissent en nous, des noms plus longs, plus nombreux, plus gauches et moins efficaces, moins accordés à la nature de ce qui arrive, plaisir ou terreur. […] Les héros homériques ne connaissaient pas un mot aussi encombrant que responsabilité, et ils n'y auraient pas cru. Pour eux, c'est comme si chaque délit avait lieu en état d'infirmité mentale. Mais l'infirmité signifie, dans ce cas, présence opérante d'un dieu. Ce qui pour nous est infirmité, pour eux est possession fatale, envoûtement divin, atè. Ils savaient que cet envahissement de l'invisible entraînait souvent la ruine […] ; mais ils savaient aussi, et Sophocle le dit, que « rien de grandiose ne s'approche de la vie mortelle sans l'até ». Ce même peuple, obsédé par l' « outrecuidance » (hybris), est celui qui considéra avec la plus grande incrédulité toute prétention du sujet à faire quelque chose. »« Tout accroissement soudain de l'intensité faisait entrer dans la sphère d'un dieu2 ».

 

2.

 

 

«  Dans La Folie qui vient des Nymphes (titre d'une leçon prononcée à Paris au Collège de France l5 juin 1992), [Calasso] s'attache à montrer la place de la possession, au-delà du rationnel, dans le jeu de la connaissance, reconnaissant que « notre vie mentale est hantée par des puissances qui la dominent et qui échappent à tout contrôle » - possession ou vertige qui tires ses origines de la « folie divine » des Grecs, mais que Calasso met aussi en évidence dans des œuvres d'auteurs aussi différents que Franz KafkaVladimir NabokovAlfred Hitchcock ou encore John Cage. »(Wikipedia)

 

 

 

3.

 

 

Dans Les noces de Cadmos et d'Harmonie, Roberto Calasso s'arrête longuement sur les bandelettes et les couronnes qui, dans l'Antiquité classique, marquaient rituellement la présence d'un dieu et l'intensité qui en découlait ; bandelettes et couronnes rendaient visible le réseau de la nécessité qui emprisonne et sanctifie toute l'activité humaine, les liens du destin sous toutes ses formes, Ananké, Némésis, Moïraï et Parques. L'amour de l'intensité, voilà ce qui caractérisait l'esprit grec, ce qui faisait qu'on pardonnait à Zeus, Apollon ou Dionysos leurs débordements. Comment, se scandaliseront les chrétiens, celui qui est dans Hésiode la personnification de la Justice peut-il cultiver l'adultère à chaque instant du mythe ? « Les incursions divines, écrit Calasso3, étaient une surabondance imprévue de la réalité. Ainsi, par rapport à l'âpre compulsion du rite, l'histoire était un débordement continu dont restaient ensuite les épaves visibles : les personnages ». Le rite, dit-il aussi, est pauvre ; il n'est pas autonome, il manifeste une autorité sacerdotale qui manquait totalement aux mythes : c'était, les mythes, des histoires erratiques qui vivaient de leur vie propre, changeaient parfois complètement d'un narrateur à l'autre. Leur autorité à eux était dans la puissance inspirée du conteur, autre forme de la présence d'une divinité ; pas de différence, entre les mythes qui s'échappaient du rite, et les continuelles entreprises adultérines de Zeus ; quant à la croyance qui s'attachait au mythe4 , « c'est, plus qu'une croyance, un lien magique qui nous enserre, un envoûtement que l'âme s'applique à elle-même ». Où l'on retrouve le lien allant avec l'intensité, avec la profondeur. C'est Socrate qui le dit avant de mourir : « il faut, d'une certaine façon, s'envoûter (épadein) soi-même avec ces choses ». Epadein désigne en grec le chant enchanteur ; ces choses, ce sont les fables, les mythes. En quoi il y a une passivité active, une prise de risque, comme celle d'Ulysse traversant les Sirènes.

 

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1 Roberto Calasso, Les noces de Cadmos et d'Harmonie, trad. de J. P. Manganaro, Gallimard 1991.

2 Roberto Calasso, op. cit. p. 123, 124.

3 Ibid. p. 345

 

4«Le mot croire, mot fatal par rapport au mythe ». R. Calasso p. 344. Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes, se demandait Paul Veyne.