Encore sur l'Alceste d'Euripide (2)

 

 

 

 

 

 

 

 

Un article savant sur l'Alceste d'Euripide1. Il m'intéresse d'abord parce que j'y retrouve mon sentiment propre : la pièce d'Euripide a quelque chose à faire avec les mystères d'Éleusis. Euripide, écrivais-je, ne croyait probablement pas à la possibilité du retour d'un mort parmi les vivants ; ses spectateurs n'y croyaient probablement pas davantage ; sa pièce portait sur le théâtre une pensée double, l'idée que la mort individuelle est fatale et irrémédiable, l'espoir qu'il en soit autrement, qu'il en soit comme dans le mythe.

L'article de Jacqueline Assaël, lui aussi, rapproche la pièce d'Euripide des cultes à mystères. Mais elle le fait de façon bien plus détaillée, sinon convaincante : dans le détail du dialogue, dit-elle, on trouve des références précises au rituel éleusinien ; davantage, la pièce tout entière peut être considérée comme disant la même chose que ce que vivaient les initiés : ce n'est pas seulement Alceste qui meurt de façon quasi visible devant le public athénien ; mais Admète son mari, symboliquement, perdant son âme avec sa femme ; et tous deux reviennent de la mort, par la médiation d'un Héraclès devenu psychopompe et gourou : pour libérer Alceste il se bat avec Thanatos ; quant à Admète, grâce à Héraclès, il accède à une compréhension béatifique, celle-là même des initiés d'Éleusis mimant leur mort et leur renaissance.

Il ne s'agissait sûrement pour personne, et surtout pas pour Euripide, dit tout l'article de Jacqueline Assaël, d'une victoire réelle sur la mort, d'une possibilité quelconque d'espoir ; pas même dans le mythe. Dans la réalité de la mort, telle qu'on se la représentait, si l'âme ne mourait pas avec le corps, elle se séparait de celui-ci, irrémédiablement ; et dans les mythes que cite Euripide lui-même (celui d'Orphée, celui de Protésilas et de Laodamie) le retour du mort (ou de la morte) est dans les deux cas un échec : Eurydice ne revoit pas la lumière du jour, et Protésilas ne revient que pour repartir dans la mort avec sa femme : la résurrection des morts n'est jamais que temporaire, la mort est l'horizon fatal de toute vie. À quel bonheur peuvent prétendre Alceste et Admète ? On sait bien que pour tous deux, en tant qu'êtres humains, la mort n'est qu'ajournée.

 

Un point me frappe, quant à moi : dans l'article de Jacqueline Assael, la pièce d'Euripide perd tout ce qu'elle a parfois de comique ; même, selon elle, ce qui paraît comique ne l'est pas réellement. « Quelques scènes, écrit-elle, rappellent le registre de la comédie, comme le comportement d'un Héraclès ivre banquetant et chantant dans la maison d'Admète. […] D'ailleurs, la représentation de telles incongruités ne laisse pas d'être adaptée à la profondeur d'une réflexion tragique, car Héraclès noie dans l'ivresse sa conscience douloureuse des incertitudes du sort. » Qu'Héraclès chante dans la maison du mort, ce ne peut être que pour noyer une tristesse existentielle, et non par une pente naturelle, Héraclès n'est pas Falstaff. Quant à la longue insistance du même Héraclès réclamant d'Admète qu'il fasse entrer chez lui la femme qu'il a, lui Héraclès, gagnée au pancrace, c'est l'office d'un initiateur mystique : « Si le roi de Phères « souhaite mourir plutôt que de trahir Alceste même si elle n'est plus » (θάνοιμι έκείνην καίπερ ούκ ούσαν προδούς), dans l'esprit des spectateurs de l'Antiquité ce vœu ne saurait être formulé sans conséquence. Aussi, lorsqu'Héraclès cherche à convaincre ce mari vertueux de saisir malgré tout la main de la silhouette voilée qu'il lui présente comme une inconnue, Admète, conscient de la portée de ce geste accompli après un souhait quelque peu imprudent, refuse et s'affole. Mais Héraclès impose sa volonté avec toute l'autorité d'un maître en initiation. Euripide représente donc un personnage placé dans des conditions telles qu'il imagine devoir consentir à sa propre mort. De la sorte, le poète reproduit, en quelque manière, le dénouement illustré dans l'histoire de Protésilas et de Laodamie, tel que les spectateurs l'attendent. Car, si Alceste revient, dans cette fiction dramatique, Admète ne la retrouve qu'au prix de sa propre condamnation, selon l'ironie tragique des légendes grecques. Ainsi, en rappelant cette tradition et cette logique d'un réalisme exigeant, et en s'y conformant d'une certaine façon, Euripide prouve, une fois encore, sa réticence à admettre l'idée d'une résurrection mythique. Il se montre lucide face à la pensée de la mort 2». Cette longue citation donne une idée des supputations complexes de l'auteur, cherchant à retrouver ce qu'il y avait, de façon immédiate, dans la tête des Athéniens de l'an – 438 assistant à la pièce d'Euripide ; on y voit aussi le souci d'une cohérence : Euripide, élève des sophistes, était déjà un esprit rationnel et logique : comment aurait-il pu, dans son théâtre, faire revenir Alceste d'une mort réelle ? Le retour d'Alceste, comme la mort d'Admète, ne pouvait être pour lui que symbolique. Tel commentateur déjà (Pausanias, du mythe d'Orphée, auquel le spectateur d'Alceste ne pouvait pas ne pas penser) ne faisait-il pas d'Eurydice revenant des Enfers un pur fantasme, une illusion ; et Alceste ne devait-elle pas, au spectateur d'Athènes au temps d'Euripide, apparaître comme telle ?

Alceste, dit avec autorité Jacqueline Assaël, quand Admète l'aperçoit dans ses voiles derrière Héraclès, n'est rien moins qu'elle même. Ce n'est que le corps d'Alceste, récupéré par Héraclès des mains de Thanatos. Si le combat avait eu lieu dans les Enfers, le héros aurait peut-être ramené l'âme, c'est à dire la partie vivante d'Alceste ; mais il a eu lieu dans une zone intermédiaire, rentre chien et loup. « Héraclès ramène le cadavre de la reine, non son âme... Il récupère un corps placé provisoirement dans une tombe avant d'être incinéré. Euripide tient donc à ne confier au demi-dieu qu'un rôle partiel dans la résurrection d'Alceste ». Mais d'un autre point de vue, Alceste est-elle bien morte ? « Si l'action est interprétée sur un plan symbolique », écrit Jacqueline Assaël, « le renoncement [l'auto- sacrifice] d'Alceste équivaut à une victoire remportée sur la peur du néant ».

 

Tout cela pour dire qu'Euripide ne croyait pas à la vérité du mythe d'Alceste ; ou peut-être faut-il parler ici de légende ou simplement d'une belle histoire. « Euripide prouve, une fois de plus, sa réticence à admettre l'idée d'une résurrection mythique ». les Athéniens, les Thessaliens de l'époque avaient la même. Soit ; mais Molière croyait-il à l'édifiante légende espagnole qu'il mettait en scène dans son Dom Juan ? Comment, peut-on se demander, un esprit rationnel comme Molière a-t-il pu montrer son Dom Juan foudroyé par des puissances dont tous deux, Molière et Dom Juan, contestaient l'existence même ? La réponse est sans doute que la fin de l'histoire, pour un homme de théâtre et pour son spectateur, n'est pas nécessairement crédible ; le happy end peut être un beau rêve, la réalisation du désir collectif : ainsi dans Cendrillon ou Blanche Neige. L'auteur de l'article, d'un autre côté, est trop influencée par le même Dom Juan : elle imagine qu'Admète prenant la main de la femme inconnue sera lui-même emporté par la mort, ou craint de l'être, comme Dom Juan prenant la main que lui tend la statue du Commandeur. Il y a là, écrit-elle, comme un mariage dans la mort, la mort saisissant le vif. Et c''est ainsi, encore une fois, que devait le comprendre le public du théâtre de Dionysos, pour toutes sortes de bonnes raisons, de considérations qui allaient sans dire. C'est ainsi que Jacqueline Assaël se réfère à un dialogue de Lucien mettant en scène Protésilas ; lequel, à propos de sa propre histoire évoque celle d'Alceste  : « Protésilas énonce comme une loi divine le principe selon lequel, au terme de son retour fugace à la surface de la terre, le conjoint ressuscité entraîne l'autre membre de son couple dans la mort; parmi les exemples qu'il cite, face à Pluton, pour illustrer cette règle, figure notamment celui d'Alceste : — « Et après, à quoi te servira de revivre pendant une seule journée si, dans peu de temps, tu dois subir la même affliction ?» — « Je pense que je convaincrai [Laodamie] de m'accompagner. Elle viendra elle aussi parmi vous, de sorte que, à la place d'un mort, tu en recevras deux dans peu de temps (ώστε άνθ' ενός δύο νεκρούς λήψη) ». Mais Lucien, lui aussi, a une attitude critique à l'égard des mythes en général ; et ce n'est pas un dramaturge mettant en scène un mythe, c'est à dire une histoire dans laquelle tout est possible, même la résurrection des morts ; ainsi les petits enfants ressuscités par Saint Nicolas.

 

 C'est pourquoi je persiste à penser que toute la fin d'Alceste ressortit à la comédie ; le vécu des Athéniens, même des plus sceptiques, était celui de la représentation, il n'était pas si logique ou rationnel que l'imagine l'auteur. Admète (comme le spectateur) se souvient-il de chaque mot qu'il a dit à Alceste, et qu'il l'engage ? Se souvient-il même de tout ce qu'a dit Apollon dans le prologue ? Chaque mot d'Alceste était-il une allusion aux rituels d'Éleusis, et les Athéniens le comprenaient-ils ainsi ? Il est plus économique de penser que, comme généralement aujourd'hui encore, l'action se termine avec la pièce : les spectateurs sortant du théâtre ne se demandent pas si les personnages, sauvés du naufrage, ne seront pas engloutis par une nouvelle tempête ; Admète était heureux d'avoir retrouvé la femme qu'il aimait, et il ne pensait pas que ce pouvait n'être qu'un corps privé d'âme, un zombie ; trois jours après, quand les rites le permettraient, elle lui parlerait, et peut-être riraient-ils ensemble à nouveau. Quant au comique, c'est une composante nécessaire de la tragédie : les spectateurs en savent plus qu'Œdipe, ils savent déjà tout ce qu'il peut découvrir ; voyant venir derrière Héraclès une femme voilée, ils savent que c'est la femme d'Admète ; ils ne peuvent que rire des états d'âme du mari, déchiré entre sa fidélité, son amitié pour Héraclès et peut-être sa tentation : c'est, déjà, du théâtre de boulevard. Pour l'homme de théâtre d'aujourd'hui, remplacer une lecture si naturelle par le commentaire des historiens serait passer à côté de la théâtralité elle-même3.

 

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1Assaël Jacqueline. La résurrection d'Alceste. In: Revue des Études Grecques, tome 117, Janvier-juin 2004.

2 J. Assaël, art. cit..

 

3 Je suppose que les Athéniens, pendant la représentation d'Alceste, ne se posaient pas tant de questions ; se demandaient-ils, par exemple, si Admète et Alceste étaient bien des êtres humains, si Alceste pouvait mourir ? La représentation théâtrale n'est qu'un rêve collectif. L'article de Jacqueline Assaël ne porte en fait que sur la forme que prend le mythe dans la pièce d'Euripide ; elle ne dit rien de certain de ce que voulait vraiment dire Euripide, si tant est qu'il ait voulu dire quelque chose, sauf intéresser et amuser son public.