Emmanuel Mouret : Les choses qu'on dit, les choses qu'on fait.  

 

 

 

 

 

 

J'ai lu, sur Internet, plus d'une dizaine de comptes rendus du film d'Emmanuel Mouret, Les choses qu'on dit, les choses qu'on fait ; presque tous sont à la fois louangeurs et descriptifs. Je ne louerai donc ni ne décrirai le film de Mouret : la plus grande partie du film faite de retours en arrière, qui sont au cinéma des flash back ; les récits se suivant comme dans le comte Potocki ou dans Jacques le fataliste, par exemple, lui-même inspiré des romans picaresques espagnols [1]; l'ensemble donnant une impression de complexité. 

 

En fait, la complexité ici n'est qu'apparente. Il n'y a réellement qu'un couple qui se raconte, celui de Daphné et de Maxime, le cousin de François dont elle est enceinte ; les autres ne sont que des personnages de leurs récits, on ne les voit que de l'extérieur, on  les entend peu, à peu d'exceptions près, deux ou trois flash back très courts. Sur six ou sept personnages, donc, il n'y en que deux qui existent vraiment, le blond Maxime et la brune Daphné. Encore le blond n'existe-t-il que comme clone de Mouret, celui-ci ayant renoncé à jouer lui même le héros de ses films ; à l'imitation de Woody Allen, dirait-on, s'il n'y avait le précédent, dans la littérature française, de Benjamin Constant et d'Adolphe, auquel Maxime fait penser, en même temps qu'à Buster Keaton. Daphné est ici le seul personnage féminin qui ait un peu de présence ; on aurait aimé entendre se raconter  l'autre jeune femme, celle qu'aiment à la fois les deux traducteurs, Maxime et son collègue. Le peu de choses qu'elle dit intéresse : si des années auparavant elle n'a pas répondu au désir de Maxime, dit-elle, c'est qu'elle ne se serait pas sentie libre, tout le monde considérant la chose comme déjà faite ; et quelques scènes plus tard, c'est elle qu'on voit se disputant avec l'ami de Maxime, lui jetant des livres à la figure. « Garde le, ton Derrida ! »  Daphné elle aussi lit les philosophes, Girard en particulier ; elle cherche à se comprendre ; Mouret est plus sensualiste peut-être, on dirait qu'il se contenterait de filmer Daphné. Il y a, dans Les choses qu'on dit, les choses qu'on fait, une ironie impalpable, une sorte de distance  par rapport à ce que disent et font les personnages ; que pense donc l'auteur des gens qu'il montre ? 

 

 Ce ne sont pas, visiblement, des gens d'aujourd'hui, ou pas seulement. La langue littéraire, comme aussi l'érotisme allusif, essentiellement verbal, inscrivent le film, comme tout le cinéma de Mouret, dans le sillage du classicisme. On est loin des crudités, des violences, des réalités  contemporaines ; le cinéaste lui-même le dit très clairement, il ne filme pas la modernité pour elle-même. « C’est l’inactualité des choses qui me plaît. Ce qui fait, par exemple, qu’une œuvre du dix-huitième, du dix-neuvième siècles,  voire même de l’Antiquité, continue de nous émouvoir [2]». Ce voire même m'intrigue : les gens de l'Antiquité étaient donc si différents de nous, leurs œuvres ont-elles si peu de chance de nous émouvoir ? 

 

À y repenser, je me demande si l'amour est ici quelque chose de très important. Les choses qu'on dit, les choses qu'on fait,  ce serait plutôt, pour plagier Marivaux, Les jeux du hasard et  de la liberté. Cette jeune femme qui ne se sentirait pas libre si elle cédait au désir de l'autre, qui est aussi le sien, c'est un personnage d'une comédie de jeunesse de Corneille, ou Cinna : « Je suis maître de moi comme de l'univers ! » À la fin du film, quand Daphné rejoint Maxime dans le train qui va l'emporter,  il semble bien que c'est Maxime qu'elle aime le mieux, plus que le pathétique, un peu lourd François ; c'est pourtant avec ce dernier qu'elle choisit de rester, contre toute attente, et pour des raisons mystérieuses, même pour elle. Mystère du choix libre, se faisant dans l'instant. Tous les personnages ont de la peine à choisir, comme Maxime constamment indécis ; tous esclaves de leurs pulsions, ce qu'on appelait jadis des passions, papillonnant au gré du vent, au hasard de leurs rencontres. Telle la liberté, dans l'idée contemporaine qu'on en a. À l'inverse il y a Louise, la femme de François, accédant à une liberté supérieure : trompée par son mari, elle a pleuré longuement ; à la télévision, elle a vu dans un  documentaire, celui-là même qu'a tourné Daphné, un philosophe disant : la jalousie n'est pas de l'amour mais une forme de l'égoïsme ; aimer quelqu'un c'est l'aimer libre, même libre d'aimer quelqu'un d'autre. Dans un autre extrait du film, le même disait du pardon ce qu'il dit maintenant de la jalousie. Amour désintéressé et pardon, c'est détachement de soi, dépassement de la haine, jalousie ou ressentiment ; point de hasard, sans doute, si Mouret fait voir à Daphné, dans l'obscurité d'un cinéma, une scène des Fioretti de Saint François, le film de Rossellini. Dans l'ordre de l'amour, (dit le mari de Louise, autre François), dans une hiérarchie spirituelle, je suis bien au dessous de Louise. Que dire dès lors de tous ces personnages papillonnant, de Maxime lui-même, attiré par Daphné comme il l'a été par toutes les femmes du film ? Il revient à la première, elle aussi enceinte d'un autre ; nouvel arrangement des couples, qui paraît stable ; mais qu'en sera-t-il demain? Tout dépend des rencontres à venir. 

Le hasard, en effet, joue ici le rôle du destin antique ou de la Providence. Tous croient agir librement, choisir librement ; mais ne sont-ils pas gouvernés par une Volonté qui n'est pas la leur ? (Qui n'est peut-être, comme chez Diderot, que celle de l'auteur.)

 



[1]          C'est celle du Satiricon, et même en partie de l'Odyssée.

[2]         Emmanuel Mouret, in Première, n° 510.