Victor Pouchet, Autoportrait en chevreuil

                                                        

 

Autoportrait en chevreuil

 

Victor Pouchet, éd. Finitude, 2020.

 

 

Pour André

 

1.

 

 

Ce livre, dit l'auteur[1], est né d’une rencontre fortuite.

 

«L’idée m’en est venue un jour d’août 2017, raconte-t-il. À l’occasion d’une étape d’un “ tour de France à pieds” entrepris avec deux amis, le hasard nous a conduits dans une forêt bretonne. Aux pieds de menhirs et de dolmens, un homme était occupé à brancher des appareils électriques. Il se présenta comme magnétiseur et nous expliqua qu’il cherchait à capter des forces et présences invisibles et à “enregistrer les ondes scalaires”. J’étais fasciné par son discours si étrange sous des apparences scientifiques. Nous avons passé deux heures avec lui, puis nous sommes repartis. «Je me suis alors demandé ce que ça ferait d’avoir un père comme lui. À quoi ressemblerait une enfance baignée dans ce type de discours et de croyances. C’est là que le roman a commencé à naître dans mon esprit : j’avais envie de raconter l’histoire du fils du magnétiseur. »

 

  L'important, dira le lecteur quelconque, c'est ce que le romancier a fait de son point de départ ; et comment le noyau d'origine s'est enrichi, chargé de présence, d'une durée romanesque. On peut penser que l'illuminé du dolmen, dans l'esprit de Victor Pouchet, était déjà là, sous une forme ou une autre ; si l'on a lu le précédent roman du même, on peut penser que le père illuminé de l'Autoportrait en chevreuil a quelque chose à faire avec le père du narrateur de Pourquoi les oiseaux meurent. Quelles paroles, quels traits du père réel se glissent ici ? Peut-être les yeux qui se ferment parfois, quand le père s'absorbe dans son discours ; ou la chemise à poches multiples ; seul un intime saurait ce qu'il en est, le père lui-même. On peut s'intéresser pourtant à ce qu'est devenue l'idée de départ, celle d'un illuminé qui aurait un fils. À ce père né de la rencontre viennent s'ajouter non seulement un fils, mais deux ; le second plus proche de lui, plus docile, et ayant lui aussi des dons de voyance ; qui mourra à la fin du livre, ou plutôt douze ans avant. D'où suivent le deuil de toute la famille, Elias, son père, sa belle mère ; et une jeune femme qui sauve le fils vivant de sa tristesse, de lui-même [2]. Tout cela a d'autres sources, qui ne sont pas dites.

 

 

 

2.

 

 

 

 

 

Il y a là en effet comme deux strates de l'écriture[3]. Élias adulte rêve, pense à sa compagne avec amour, transcrit avec une précision digne de Perec des « je me souviens » d'une enfance somme toute heureuse, quoi qu'en dise la quatrième de couverture, enfance saturée de plaisirs. Ainsi celui du papier qui brûle, « les mots qu'on voyait disparaître peu à peu », « les cahiers carbonisés devenus parchemin » ; ou l'amour des cabanes, des lieux qui sont des fouillis, amour qui se continue dans le présent : cimetière de bateaux, chantier d'ostréiculture ; et aussi cabanes imaginaires où l'on peut mettre tout ce qu'on veut, livres-cabanes, fouillis de mots.

Le père n'en finit pas d' éduquer ; il n'est pourtant pas si présent que l'enfant ne sache échapper à son regard. Quand il ferme les yeux, « j'imaginais, dit Elias, que les yeux se fermaient pour de bon » ; en fait, sous les paupières, les yeux ne cessent jamais de voir, et il y a là en effet de quoi troubler. Mais qui voit qui, et que s'agit-il exactement de voir ? Le père en fait la matière d'un enseignement, d'une sorte de midrash : si Isaac âgé est devenu aveugle, c'est qu'enfant il avait levé les yeux sur le couteau paternel. Le mythe biblique prend ici une autre forme : celle d'un père chasseur poursuivant un chevreuil qui n'est autre que son propre fils, le rejoignant, le tuant d'une dague enfoncée dans le cœur. Thème de certains contes, dans les Mille et une nuits par exemple, quand la bête qu'on va sacrifier verse des larmes ; le fils avait été changé en cerf par la mauvaise mère. Il faut ici que son frère meure à sa place ; que pour conjurer le deuil le fils aie un enfant à son tour ; ou que le père reconnaisse son fils dans le chevreuil fourvoyé qui se noie, le sauve de lui-même en lui couvrant les yeux, lui rende sa liberté. Dès le début, le chevreuil est désigné comme animal dangereux, plus même qu'un fauve ; comme douceur trompeuse. Il y a là ce que Bruno Schulz appelait un mythe personnel, comme dans le livre précédent les oiseaux tombant du ciel : qui sont à la fois pris de la réalité (les massacres d'oiseaux en Chine par Mao) et portés à leur charge la plus haute, au fantastique et au symbolique. 

 

 

 

3.

 

 

 

  La transmission, c'est vrai, ne vient pas forcément d'amont, ne passe pas toujours par les mots ; l'appropriation d'un savoir implique une activité, une découverte personnelles ; le jeune Elias n'est pas exempt de la folie du père, de son goût de la transgression. Il se confirme aussi qu'il y a, dans la folie du père, un point de vue intéressant, une possibilité de comprendre le monde qu'on ne peut écarter d'un revers de la main.

 

Victor Pouchet, comme le père de son livre, a lu les anthropologues, les ethnologues, les éthologues. Comme Lévi-Strauss et ses collègues, il s'est posé des questions qui mettent en cause l'évidence raisonnable : est-ce qu'il y a du vrai là-bas aussi, est-ce que ça marche, les rites chamaniques, les impositions de mains, les incantations, même les mythes ? La main brûlée a été guérie, est-ce puissance de la foi, de l'amour filial? Parfois le patient s'en sort bel et bien, parce que l'homme médecine le ramène dans les mots de la tribu ; mais comment expliquer que son chien lui aussi aille mieux ? Le père du livre appartient à une autre société, à un autre discours ; il est autre comme sont les Tsiganes, les anciens Égyptiens, les Aztèques. Mais les Aztèques sont parmi nous : ce n'est pas seulement l'enfant qui ritualise son existence ; (« en fumant j'avais l'impression d'accomplir un rite solitaire... J'étais l'officiant d'une cérémonie ») ; le père a besoin de mots savants pour donner des noms et des formes à l'invisible ; les noms des médicaments, comme l'écriture des médecins, font partie eux aussi d'un rituel, ils ont l'autorité de ce qui est volontairement incompréhensible ; l'efficacité, même la vérité, ne sont pas forcément dans la clarté du discours.

Tout à coup un relativisme anthropologique relatif se double d'une réflexion ironique sur les sciences humaines : ainsi de l'historicisme ordinaire qui fait chercher à un certain moment de l'histoire humaine l'invention de toute bonne chose, même de la promenade dans les bois ; ou de la progression liée, selon les psys, à tous les âges de la vie ; pour le père aussi, il y a une évolution, de la préhistoire aux Temps modernes, dans la façon dont les hommes ont touché le monde. Un père, paradoxalement, plus occidental que son fils.

 



[1]          Victor Pouchet, internet. Ayant écrit sur Bruno Schulz, je suis frappé de quelques similitudes :  ainsi d'un père lié aux animaux, en particulier aux oiseaux ; surtout, ici aussi, le thème du salut est prégnant ;  comme dans les Boutiques de cannelle, celui d'un père qui n'a pu sauver son fils de la mort.

[2]                                  On sait qu'avec Lévi-Strauss le bricolage a acquis une légitimité. Qu'est-ce qui n'est pas bricolage, dans la littérature et en dehors ? 'Autoportrait en chevreuil est une construction subtile, un bricolage, avec tout ce qui revient ici et là savamment, tout ce qui ne doit apparaître qu'à la relecture, comme un parchemin ancien passé aux rayons X. Dirai-je que c'est, tout cela, ce qui m'a le moins touché, intéressé ?

[3]                                  Celui qui écrit, dans la première partie, est-il un homme qui est en deuil de son frère ? Il se souvient comme vous et moi, comme le Perec de Je me souviens. Mais il est vrai que Pérec avait perdu sa mère dans  les camps.