Notes sur l'Hélène d'Euripide

 

 

 

 

 

« Il ne faut s'ébahir, disaient ces bons vieillards

Dessus le mur Troyen, voyant passer Hélène,

Si pour telle beauté nous souffrons tant de peine,

Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards... »

 

Ronsard,

Sonnets pour Hélène, II, 66.

 

 

 

« Ce beau fleuve est le Nil aux eaux pures/...

Quant à moi, ma patrie est un pays de grand renom,/

Sparte, et mon père est Tyndare. On raconte pourtant/

Qu'afin de jouir d'un plaisir dérobé,/

Zeus sut pénétrer dans le sein de ma mère,/

Léda, sous la forme ailée d'un cygne fuyant/

La poursuite d'un aigle. Cela est-il digne de foi? /

On me nomma Hélène.

Les épreuves que j'ai subies,/ Je vais les dire »

 

Euripide, Hélène, trad. Marie Delcourt-Curvers.

 

 

 

1.

 

 

Dans le prologue de l'Hélène d'Euripide1 , c'est l'héroïne elle-même qui se présente, sur fond de paysage égyptien : « Les épreuves que j'ai subies,/ Je vais les dire ». Tout commença sur l'Ida, par une mauvaise action : Aphrodite voulant être choisie par le berger Pâris, dans le concours des trois déesses, elle lui promit Hélène, la plus belle des femmes. Le concours était truqué, le juge acheté. Mais, dit le prologue, Pâris ayant gagné Hélène ne l'amena pas à Troie : elle fut transportée en Égypte par Hermès, sur l'ordre d'Héra ; c'est un eidolon, un simulacre formé par Héra, qui suivit à Troie le fils de Priam. « Elle lui accorda, dit Hélène, non ma personne, mais un fantôme/ Semblable à moi, fait d'éther et par elle animé ». L'Hélène d'Euripide n'a jamais trompé Ménélas, elle est innocente et pure comme Pénélope restée à Ithaque, elle aussi attend son mari, réfugiée au tombeau de Protée, en butte elle aussi au désir de qui elle n'aime pas, le fils de Protée, Théoclymène. Quant à Ménélas, comme les autres Grecs, il s'est battu pendant dix ans pour un fantôme. « L'enjeu de la lutte troyenne, dit Hélène, le trophée proposé aux Grecs/ Ce n'était pas moi même mais mon nom seulement ».

Les Grecs ne concevaient pas l'identité personnelle d'une façon très différente de la nôtre. Comme Sosie dans l'Amphitryon de Plaute, l'Hélène d'Euripide ne se laisse pas convaincre de sa propre irréalité par l'apparition d'un double, elle a bien conscience de son unicité ; en même temps, elle sait que nul n'est vraiment maître de son nom, le sien est le jouet de la rumeur, des ragots, dirait-on, de la presse people, d'Homère pour ne pas le nommer. « La personne est en un seul lieu, dira-t-elle à Ménélas, le nom peut se trouver partout ». Quant Teucros un peu perdu survient et la reconnaît, si elle le détrompe, c'est par prudence : Teucros, frère d'Ajax, l'une des victimes de la guerre, déteste Hélène comme des milliers d'anciens combattants persuadés de sa culpabilité. Tu parles d'une autre, lui dit-elle ; ce qui est à la fois vrai et faux : c'est l'autre, le simulacre, indissociablement nom et forme, qui est aitios, cause, origine et responsable de la catastrophe2.

 

[La pièce brasse le réel et l'irréel, le vrai et le faux. Est-ce à dire que Teucros n'est là, comme l'écrit Charles P. Segal3, que parce que l'auteur « veut mettre en relief le problème général de la réalité » ? Euripide n'est ni Platon ni Aristote ; mais un homme de théâtre ; qu'Hélène soit ici dédoublée, il n'a pas inventé cette version de l'histoire, il l'a prise probablement de Stésichore ; Stésichore ne voulait qu'innocenter Hélène ; « chez Euripide, l'eidolon se charge d'une fonction philosophique ; celle de poser la question : qu'est-ce que la réalité ? » Mais peut-être Euripide n'a-t-il choisi cette variante du mythe que pour les possibilités baroques qu'elle lui ouvrait ; le vrai et le faux conditionnant l'action.]

 

De fait, quand Teucros informe Hélène que Ménélas a récupéré sa femme, et qu'il est mort, ni l'un ni l'autre n'est vrai, malgré les apparences. Hélène sait bien ce qu'il en est d'elle-même ; mais Ménélas, est-il bien mort ? Le mieux pour Hélène est d'interroger Théonomé, fille de Protée, prêtresse et voyante, qui sait et dit toujours la vérité ; mais est-il sûr qu'elle la dise toujours ? Le moment venu, Hélène et Ménélas la convaincront, sinon de mentir, au moins de se taire. Oui, il faut tenir compte des possibilités d'erreur et de mensonge. « Bien des choses affirmées ne sont rien que mensonges », dit le coryphée ; dira-t-on que c'est d'un profond philosophe ? Il n'y a là que truisme, sagesse des nations.

 

Plutôt qu'une réflexion cohérente et développée sur la nature de l'être4 , il y a dans l'Hélène d'Euripide une façon de faire du théâtre avec ce qui intéresse l'auteur et lui passe par la tête, que ce soit l'actualité, des questions qui sont dans l'air du temps, la connaissance collective des épopées homériques, les possibilités extraordinaires du folklore, de ce qu'on appelle les mythes. Vérité et mensonge sont une possibilité du théâtre le plus élémentaire. J'ai dit ailleurs5 qu'Euripide aime tout ce qui peut faire participer son public à l'action, comme à Guignol les enfants : il aime le mensonge que le public sait être tel, le stratagème qui peut réussir ou échouer. Hécube ment à Polymestor que son ingéniosité destine à la mort. Dans l'épisode de Teucros, quand Hélène détrompe Teucros qui l'a reconnue, le public sait bien qu'elle ment ; à la fin de la pièce, il en sera de même, quand Théoclymène tombera dans le piège qu'elle a ourdi : le stratagème ici aussi se conjugue avec le mensonge. Il est remarquable que le décalage du savoir public et de l'ignorance d'un personnage porte le nom d'ironie tragique. L'Hélène d'Euripide est plus comique que tragique, est proche, on l'a dit, de certaines comédies de Shakespeare comme la Tempête ; dans Euripide lui-même, la pièce est plus proche d'Iphigénie en Tauride que d'Hécube. Le sérieux n'en est pourtant pas absent ; mais c'est, comme le dit le même commentateur, le sérieux de l'invention romanesque, plus que celui du tragique.

 

L'homme de théâtre n'est pas reconnaissable ici seulement dans le choix d'une version qui loge Hélène aussi loin de Troie que de Sparte, dans une Égypte qui « ressemble plus à l'île d'un Alkinoos ou d'un Prospero qu'à une réalité géographique6 ». Il est remarquable aussi qu'Euripide, dans ses actualisations dramatiques du mythe, invente le temps qui lui convient le mieux, un temps d'après les événements. Dans Hélène comme dans Alceste7, du temps a passé, des années, depuis l'arrivée d'Hélène : la guerre de Troie est finie, Ménélas comme d'autres héros a erré sur la mer : sept années, dira-t-il à Hélène, s'ajoutant aux dix de la guerre ; le roi Protée est mort, qui avait accueilli et protégeait Hélène ; son fils Théoclymène est un tyran sans moralité, il veut épouser Hélène, au besoin par la force, il fait mettre à mort les Grecs qui débarquent en Égypte, crainte de voir arriver Ménélas. Débarque celui-ci, accompagnée de la fausse Hélène, le simulacre ; il l'a mise en sûreté dans une grotte, il va au hasard, couvert de loques ; il rencontre Hélène, la vraie, tous deux se reconnaissent, ils s'aiment toujours. Un marin viendra leur apprendre en temps opportun que la fausse est retournée dans l'éther d'où elle venait.

Tout ce qui suit, faut-il lui donner un nom, l'appeler tragédie ? Théoclymène est un roi fou suscitant l'angoisse ; mais c'est un roi de comédie, comme Lycos dans Héraclès furieux. Sa sœur elle-même en a peur : « Holà, quelqu'un ! Qu'on aille [tout] lui dire/ afin que moi du moins je ne coure aucun risque ». On le verra à la fin la cherchant pour la tuer. Quant à Hélène et à Ménélas, s'étant reconnus ils se promettent, comme dans Alceste, de mourir ensemble, pour qu'Hélène ne couche pas avec Théoclymène ; puis, comme dans Iphigénie en Tauride, autre pièce baroque, on cherche un stratagème. On met Théonomé du côté des amants ; Hélène demande à Théoclymène d'organiser sur les eaux une cérémonie funèbre pour Ménélas ; il fournira la barque de la fuite, les rameurs, le taureau à sacrifier, les armes ; on jettera les offrandes dans la mer, à bonne distance du rivage (à cause de la souillure qu'apporteraient les eaux) ; « Est-ce qu'il est bien nécessaire, demande Théoclymène, qu'Hélène monte sur le bateau ? » Oui, dit Hélène. Elle reviendra, on organisera les noces. Ainsi tous deux, Hélène et Ménélas, se moquent-ils d'un tyran idiot ; le public sait tout et s'amuse.

Dès le début, un théâtre élémentaire. Quand Ménélas apparaît, on s'amuse aussi de ses habits en loques. À la fin, ayant récupéré ses armes, c'est de nouveau le héros de la guerre de Troie ; on peut imaginer le plaisir du public. Plaisir aussi du récit final, les Grecs jetant à l'eau et tuant les marins égyptiens. On y voit Hélène déchaînée, belliqueuse, poussant au meurtre les siens. Elle qui pleurait sur tant de Grecs et de Troyens arrachés à l'affection des leurs ! Et le commentateur de s'étonner : comment concilier cette ardeur avec l'inspiration pacifiste de ce qui précède ? Est-ce catharsis ? Hélène, cherche-t-elle à se libérer d'une culpabilité paradoxale, elle l'innocente ? Ménélas, lui, est d'entrée un homme violent, un soudard, toujours prêt à en découdre ; le meurtre est dans sa nature, comme on voit dans le récit d'Hérodote où Ménélas avant de quitter l'Egypte sacrifie deux petits enfants ; le sang qu'il verse souille l'Egypte. C'est « cruauté de sang froid », écrit Charles Segal. « Ce carnage n'était pas absolument nécessaire, et il choque un peu dans une pièce pacifiste ». Que dire, là encore, d'Euripide ? Euripide, dira-t-on, n'a pas choisi entre Achille et Ulysse, le logos et la praxis ; ou peut-être a-t-il régressé au plus archaïque ? « Après avoir contemplé la pureté mystique et céleste de Théonomé, on retrouve les rites primitifs, le sacrifice et le sang ».

Je pencherais à croire, quant à moi, que le massacre final n'avait pas plus de réalité, pour les spectateurs du théâtre de Dionysos, que les bastonnades de Guignol pour les enfants du Luxembourg ; et que les grands dramaturges n'ont pas forcément le souci de cohérence des philosophes ; surtout, au théâtre, c'est toujours un personnage qui parle. Molière était-il du côté de Sganarelle ou de Dom Juan, de la vérité arithmétique ou du Loup garou ? Une bonne humeur étonnerait, dit-on, s'agissant d'une période si dramatique de l'histoire d'Athènes ; mais peut-être s'agissait-il, aux spectateurs, de faire oublier le présent. L'année suivante, dans une pièce au comique énorme, Aristophane mettrait en scène le cousin d'Euripide, déguisé en femme pour se mêler sans risques aux Thesmophories ; au moment d'être démasqué, il jouerait le rôle d'Hélène attendant d'être sauvée, Euripide quant à lui jouant le rôle de Ménélas venu en Egypte tout exprès. Mais quel sens cela avait-il, pour Euripide, cette année-là, 412 avant l'ère chrétienne, de choisir Hélène comme héroïne innocente de tout crime, que ce soit l'adultère ou les conséquences de celui-ci ?

 

 

 

 

2.

 

 

 

 

La fausse Hélène, le simulacre vivant sa vie à Troie, accompagnant Ménélas dans son retour, n'est pas dans Hérodote ; sans doute, moins crédule qu'on ne l'a dit, cette version de l'histoire parut-elle à ce dernier trop entachée de merveilleux ; lui aussi, pourtant, pendant la guerre de Troie, fait vivre Hélène, la seule Hélène, en Égypte, dans le royaume de Protée.

Dans Hérodote, en effet, Hélène n'est qu'une étape dans une succession d'enlèvements de femmes dont presque tous sont des actes délictueux, des transgressions de l'hospitalité, appelant le châtiment de la justice, ou la vengeance ; à l'exception en effet du tout premier, l'asiatique Europe enlevée par Zeus ; que suivent Io, prêtresse et rivale d'Héra, enlevée par les Phéniciens ; puis Médée la colchidienne, enlevée par Jason ; puis Hélène, donc, reine spartiate, enlevée par Pâris-Alexandros, fils de Priam ; de là découla la guerre des rois grecs, Agamemnon et Ménélas, contre les Troyens ; guerre absurde, faite pour reprendre une femme qui n'était pas là et châtier des gens qui n'avaient rien à se reprocher ; Parîs et Hélène s'enfuyant s'arrêtent en Egypte chez le roi Protée, qui renvoie Pâris à Troie, et garde Hélène ; c'est la version la plus vraisemblable, dit Hérodote, celle des prêtres égyptiens. Pendant la guerre de Troie, Hélène n'était pas à Troie. Les combattants se sont tués pour rien. Pas de culpabilité d'Hélène ; après la guerre, Ménélas reprend sa femme en Egypte, non sans crime, les deux enfants égyptiens sacrifiés pour avoir de bons vents.

 

Ce n'est là qu'une version de l'histoire. Le mythe d'Hélène, dès le monde antique, est scruté, modifié, actualisé ; il suscite des œuvres d'inspiration diverse ; les uns tiennent pour la culpabilité d'Hélène, les autres l'innocentent : ainsi Gorgias et Stésichore, Hérodote lui-même8. Si elle avait suivi Pâris à Troie, dit Hérodote, Priam et Hector l'auraient rendue à son mari ; elle n'était pas à Troie ; si les Grecs et les Troyens se sont battus, c'est que les dieux l'ont voulu ainsi. De toute façon, l'affrontement entre le continent européen et l'Asie, dans le mythe, est antérieur, voir Io et Médée. Et puis le temps long n'exclut pas des causes proches : la cause proche de ces guerres fut la révolte des cités grecques contre le Roi de Perse : ainsi l'âge des héros, dit Claude Calame9, se continuait sans rupture dans celui des hommes, la narration mythique dans l'historiographie. Quant à la guerre de Troie, l'historien d'Halicarnasse ne mettait pas en doute sa réalité historique.

 

Pourquoi avoir voulu innocenter Hélène, que la version courante du mythe montrait adultère, amoureuse, suivant Pâris à Troie de son plein gré ? Une façon de le comprendre est peut-être de se rappeler qu'Hélène, princesse spartiate, était aussi une déesse locale ; elle avait deux temples à Sparte, des deux côtés de l'Eurotas ; elle présidait aux initiations féminines, et c'était aussi la patronne des femmes mariées, comme un exemple paradoxal de fidélité conjugale. Hélène était présente aussi, écrit Claude Calame, « dans les lieux de la mémoire héroïque et culturelle de l'Attique10 » ; Hermès l'enlevant à Pâris, il la conduit dans une petite île « auprès de l'Attique » ; que ce fût à Sparte ou à Athènes, écrit Calame, « de l'intrigue héroïque dramatisée on passe à l'institution du rituel »; Hélène à Sparte était associée aux théoxénies, aux côtés des Dioscures, ses frères. Dans les deux villes, elle participait du discours sacral ; on peut comprendre qu'on ait considéré comme un devoir religieux de ne pas en dire du mal, et que la transgression en ait été punie, comme ce fut le cas du poète Stésichore, aveuglé par les dieux. Dans le Phèdre de Platon, Socrate approuve Stésichore d'avoir rectifié son acte d'accusation contre Hélène et d'être revenu à un pieux respect.

 

Dire cela, c'est se conformer à la vulgate historienne : le mythe en général, avant l'époque hellénistique où il tombe dans les mains des faiseurs de manuels11 , n'existe qu'en situation : dans un rituel dûment constaté à une époque donnée, dans une épinicie de Pindare, dans une tragédie d''Euripide, dans une page d'Homère ; ou figuré sur un vase, lui-même dûment daté. Il trouve son sens dans la situation où il est performé, figuré ou chanté. Et Claude Calame de citer Bakhtine12 : un texte trouve son sens dans son énonciation, il dit toujours je et le présent, le présent d'un je13. Telle épinicie est chantée par un chœur de jeunes gens, filles et garçons ; dans Pindare, le poème lui-même désigne le lieu de la performance, ses exécutants, les divinités concernées, qui sont locales.

« Chaque « mythe », écrit Calame, ne peut être lu que dans la version particulière qui le porte à son destinataire, dans les conditions d'énonciation et dans la conjoncture historique et culturelle où elle fait sens14 »...  C 'est dire que relativement au mythe, encore une fois, la lecture du texte est historienne, et que seule vaut cette lecture. Ainsi de la tragédie où fleurit particulièrement le mythe. La période où fleurit la tragédie elle-même, c'est l'époque de l'expansion colonialiste d'Athènes, de la démocratie, etc. Du coup, par exemple, le personnage de Thésée et ses actions y trouvent une place privilégiée, qu'on peut justifier historiquement, comme on explique la présence15 d'Apollon dans la Galerie des glaces, autre version du mythe, tardive, déplacée. Le combat contre le taureau crétois convient à dire, sous une forme figurée, la victoire sur les Barbares, quels qu'ils soient16. Hérodote, du reste, ne cache pas que la guerre de Troie était pour lui une répétition générale de ce que serait, dans son siècle à lui, l'affrontement de l'Asie et de l'Europe, des Perses et des Grecs ; le mythe d'Hélène prenait place, pour lui, dans une réflexion sur la responsabilité humaine des catastrophes : ce n'était pas une femme mais les dieux, sous la forme la plus mystérieuse, celle du destin, qui était à l'origine de la guerre de Troie ; en revanche, la défaite de Xerxès avait des causes claires, et Marathon était une victoire du courage et de l'intelligence des Athéniens. Mais pourquoi Homère avait-il voulu, dans quelle situation historique qui nous échappe, que, dans l'Iliade comme dans l'Odyssée, Hélène fût présente à Troie comme femme adultère de Ménélas, et non comme créature illusoire, alors qu'il savait, dit Hérodote, qu'elle avait fait halte en Égypte, en compagnie de Pâris ? Et qu'apporterait à un public d'aujourd'hui, assistant à une représentation de l'Hélène d'Euripide, de savoir que la pièce avait eu un sens politique dans l'Athènes de 513 avant notre ère17 ? 

Il est vrai que les lectures psychanalytiques ou spiritualistes des mythes (ce sont parfois les mêmes), comme les éclairages symboliques des disciples de Frazer, ne présentent guère de rigueur ; et aussi, comme le dit Calame, que les mythographes, dès l'époque hellénistique réduisent les mythes à des récits exsangues, tout faits déjà pour être exploités par Propp et les structuralistes, qui ne sont pas des historiens ; il n'est pourtant pas sans intérêt de voir l'ensemble des mythes comme un texte unique, comme le mur des siècles hugolien. Faire un catalogue des dieux est une entreprise antérieure aux mythographies hellénistiques, et la Théogonie d'Hésiode n'est pas seulement un exposé des généalogies divines ; c'est un poème inspiré dans lequel un grand poète donne vie aux origines de l'Univers, aux divinités primordiales ; il y a une réalité en soi du mythe, un dynamisme interne, comme il y a une réalité en soi du monde romanesque où vivent Don Quichotte, Jacques le Fataliste et Jean Valjean ; le mystère d'Hélène peut fasciner comme peut le faire une Emma Bovary, engendrer des œuvres à l'infini ; Hélène en Égypte suscite le rêve d'Euripide ; Hélène à Troie suscite ceux d'Homère et de Ronsard18. Dans l'Iliade, des vieillards troyens regardent Hélène sur les remparts de la ville ; ils sont émerveillés de sa beauté ; quand il revient à Ithaque, Ulysse entend le porcher Eumée maudire Hélène : tout ange est effrayant, dira Rilke, la beauté d'Hélène traverse toute l'histoire humaine.

C'est pourquoi, également, le chapitre historien que Claude Calame consacre à Hélène est bien pauvre, comparé au chapitre 4 des Noces de Cadmos et Harmonie de Roberto Calasso ; bien maigre aussi, si on le rapproche de l'Hélène d'Euripide : l'homme théorique, même sous la forme d'un historien, ne fait pas le poids, à côté de l'œuvre. Il est possible, en effet, que Platon et Aristote eux-mêmes aient employé les mots logos et muthos sans trop se soucier de donner à ce dernier mot son sens actuel19 ; on peut pourtant, comme le fait Roberto Calasso, se laisser rêver sur un certain nombre de détails étranges, de répétitions, de généalogies qui apparaissent dans le mythe d'Hélène ; tous éléments qui mettent en relation Hélène avec nombre de personnages des autres mythes, peut-être avec tous. « La répétition d'un événement mythique, avec son jeu de variantes, signale que quelque chose de lointain nous fait signe. Il n'existe pas d'événement mythique isolé, de même qu'il n'existe pas de mot isolé. Le mythe, comme le langage, se révèle entièrement dans chacun de ses fragments. Lorsqu'un mythe laisse agir la répétition et les variantes, émerge pour un instant l'ossature du système, l'ordre latent, recouvert d'algues20. » Il s'agit en l'occurrence de Pélée poursuivant Thétis et se joignant à elle au fond des eaux, transformée en seiche ; ailleurs, c'est Zeus qui poursuit Némésis, l'une des déesses qui personnifient la justice immanente ; tous deux, Zeus et Némésis prennent toutes sortes de formes animales; finalement, Zeus transformé en cygne viole Némésis transformée en oie sauvage ; l'œuf qui en naît contient Hélène minuscule et parfaitement belle. Dans une certaine variante, si Hélène est la fille de Léda et de Tyndare, c'est que l'œuf la contenant, pondu par Némésis, a été introduit dans le ventre de Léda21. Et Calasso de s'interroger, des pages durant : comment une figure de la Nécessité a-t-elle pu subir la contrainte du désir de Zeus? Et que signifient tant de doubles, les Dioscures présents dans le même œuf qu'Hélène et Clytemnestre, la mère d'Hélène elle-même dédoublée ? « Némésis venait d'Asie mineure […] Nous découvrons qu'à Smyrne Némésis n'était pas une seule figure. Il y avait deux Némésis, identiques, qu'on montrait aux fidèles [... ] Non seulement ses frères, mais sa mère aussi était dédoublée [.... ], cette mère asiatique au geste mystérieux, à laquelle Zeus avait voulu se joindre pour engendrer son unique fille parmi les hommes22 ». Où Calasso, lui aussi, revient au rituel découlant du mythe, ou l'inverse. Ainsi passe-t-on de l'un à l'autre, confirmant ce que dit J. P. Vernant de ce que représentaient les mythes pour les Grecs : non pas un discours dogmatique, comme les théologies chrétiennes ; mais une façon, par le récit, de pointer en direction du divin, c'est-à-dire du mystère, sans imposer une autre fidélité qu'à des canevas ou à des schèmes ; ainsi dans Homère l'épisode d'Aphrodite, Héphaïstos et Arès, « triade de Puissances liées par des rapports définis d'opposition et de complémentarité ». Que ce fût dans Homère, Hérodote ou Euripide, il fallait sauvegarder dans le personnage divin d'Hélène une constante de mystère, de dualité ou duplicité, en quoi résidait son pouvoir de fascination, de séduction.23

 

Il y a bien deux Hélènes dans Euripide, l'une innocente et l'autre coupable ; mais il y a dans les mythes suffisamment d'éléments pour voir ce qu'Hélène, prompte à se dédoubler, à engendrer des simulacres, avait d'unique, d'une unicité mystérieuse. Encore faut-il, comme fait Calasso, n'oublier aucune variante ; et raconter dans le plus grand détail la vie sentimentale de l'héroïne, se demander quels liens l'attachaient à Thésée, son premier amant, qui l'avait aperçue courant nue sur le sable de l'Eurotas ; puis au lourd Ménélas, son mari ; puis à Pâris, pour qui elle ne fut peut-être qu'un nom, comme Marylin Monroe ou Gina Lollobrigida ; puis au divin Achille qui l'aima dans la mort, comme il aima Polyxène et Penthésilée.

 

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Notes complémentaires.

 

A. Claude Calame, Qu'est-ce que la mythologie grecque ?, Gallimard

 

« Il n'y a pas de véritable sens du « mythe » en Grèce ancienne ; au sens moderne du terme, la notion ne peut naître qu'au contact d'une autre culture, d'un autre corpus de récits héroïques et ancestraux », p. 17. C'est dire que seuls les Temps modernes peuvent concevoir la vraie nature de l'histoire d'Hélène, qui pour les Grecs eux-mêmes était indifféremment muthos ou logos.

« La conjoncture idéologique marquée par libéralisme marchand et compétitivité individualiste a fait, en particulier dans le domaine académique, des progrès destructeurs... Le souci de méthode et de rigueur épistémologique n'a donc pas perdu de son actualité », p. 14.

On assiste, dit encore Claude Calame, à « des tentatives de réhabilitation d'une catégorie qui serait universelle... » Et de reconstituer les origines et le discours autojustificatif de cette réaction idéaliste, obscurantiste : c'est à la faveur d'un postmodernisme qu'on aurait mis en question « ces notions modernes dont les dénominations sont dérivées du grec et du latin (magie, rite, sacré, religion), parmi elles, le mythe dérivé du grec muthos. De la reconnaissance en Grèce même d'une mythographie et de mythologues on devrait conclure que les mythes existent en Grèce en tant que tels ; on éviterait ainsi de tomber dans le piège relativiste ». De fait, certains reviennent avant les Annales ; mais lui-même défend les maîtres de sa jeunesse, les fondements théoriques de l'historicisme triomphant. Un historien n'est pas forcément  prêt à reconnaître que l'Ecole historique à laquelle il appartient n'aura été qu'un moment entre autres de l'historiographie, et que penser qu'on pouvait faire un absolu et un système de l'explication historique fut une erreur bien datée. L'explication historique n'explique pas tout, et n'explique peut-être pas l'essentiel. 

Une autre erreur, je l'ai dit, est de croire que les Grecs étaient moins avancés que nous, parce qu'ils n'ont pas connu Descartes, Auguste Comte et Freud, qu'ils n'avaient dans leur vocabulaire ni le cogito, ni la sociologie, ni l'inconscient ; antérieur à Lévi Strauss, Platon n'avait pas idée de ce que peut être un mythe, et son horizon esthétique était étroit : il se faisait, lui aussi, une idée eurocentriste et intolérante de la beauté. 

 

 

B. Jean Alaux, Hélène-allégorie : d'Homère à Platon, Gaïa : revue interdisciplinaire sur la Grèce archaïque, n°18/2015.

L'identité d'Hélène, écrit Jean Alaux présentant son propos, est « prise entre présence et absence, éloge et blâme, dualité et dédoublement » ; il s'agira de mettre noir sur blanc « les grandes questions grecques soulevées par la plupart de ses apparitions (ou de ses disparitions) : rapport entre le sujet désirant et l'objet du désir, entre sôma et psukhê, entre vérité et apparence. On s'apercevra alors que la figure d'Hélène se prête à illustrer une interrogation qui la dépasse : celle qui porte sur le rapport entre le sens et sa représentation par les mots ou par les images, en bref par les signes ».

De fait, une telle interrogation devait dépasser la belle Hélène, dont le même (bel) article montre, s'il en était besoin, qu'elle vivait surtout dans le monde du paraître. Mais on peut se demander, encore une fois, ce qu'Euripide avait réellement dans la tête quand il écrivait Hélène ; et si, là encore, on ne fait pas disparaître l'artiste créateur derrière un simulacre d'homme théorique.

 

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1 Euripide, Hélène, Théâtre, tome. 2, Trad. Marie Delcourt- Curvers, Gallimard 1962.

2 Claude Calame, Qu'est-ce que la mythologie grecque ? Gallimard, Paris 2015.

3 Charles P. Segal, Les deux mondes del'Hélène d'Euripide, REG juillet 1972. Cet article, publié dans la Revue des Etudes grecques sous les auspices de J. P. Vernant et de son Ecole, fait d'Euripide un philosophe éducateur des foules.

4 Charles P. Segal, art. cité. « Euripide conduit ces deux éléments, le romanesque et l'intellectualisme, jusqu'à leurs limites les plus extrêmes ».

5Henri Lewi, L'invention du théâtre et autres fictions, éd. de la revue Conférence, Paris 2019.

6Charles P. Segal, art. cité. L'Egypte y a, dit l'auteur, sa princesse de conte de fée, et son frère, figure d'ogre, ressemble au Chasseur noir de P. Vidal Naquet !

7Dans Alceste, du temps a passé, on n'est plus juste après le mariage, quand il n'y avait pas encore d'enfant ; Admète, remarque Marie Delcourt, aurait eu de bonnes raisons alors de refuser le sacrifice de sa femme : la perpétuation de son nom, la nécessité dynastique. Maintenant les enfants ont grandi, dont un garçon qui deviendra roi à son tour.

8Claude Calame, op. cit.

9Claude Calame, op. cit. p. 257

10Id, ibid, p. 279

11 Claude Calame, op. cit.

12 id. p. 99

13 En ajoutant, prudemment, que le je en question n'a rien de personnel ; et ce n'est pas non plus le je méditatif de Descartes.

14.ibid. p. 76

15 Au fond, le commentaire historique d'une œuvre d'art est une façon dégradée d'écrire l'histoire d'une période donnée, d'un milieu donné ; l'œuvre, comme on l'a dit, est prise en otage ; si elle ne veut pas parler, on l'utilise pour confirmer ce qu'on sait déjà, ou croit savoir.

16 Le livre de Claude Calame, Qu'est-ce que la mythologie grecque ? est une collection de situations historiques appelant des mythes divers.

17Dans l'article cité de Charles P. Segal, l'auteur tient la chose pour acquise ; il ne faut pourtant pas, dit-il, abuser de ce genre d'interprétation.

18 Jean Alaux, Hélène-allégorie : d'Homère à Platon, Gaïa, 18, 2015.

19Voir, à la suite de ces notes, la note complémentaire A.

20Calasso, op. cit. p. 173).

21Cette version ne se trouve apparemment que dans un fragment des Chants cypriens ; Calasso passe d'une variante à l'autre sans le dire, au moins dans le corps du texte (les sources sont à la fin) ; toutes les variantes ici sont sur le même plan, aucune n'est en situation d'énonciation.

22p. 177.

 

23 J. P. Vernant, art. Grèce , in Yves Bonnefoy et al. , Dictionnaire des mythologies, tome 1, Flammarion, Paris 1981.