Adieux les cons ! d'Albert Dupontel

 

 

 

 

Sortant de la salle j'en voulais à Albert Dupontel : j'aurais voulu, j'attendais obscurément, mais profondément, un happy end. Tout le film, jusqu'à la dernière image exclue, rend évidente cette vérité qu'à cœur vaillant rien d'impossible. C'est une succession d'impasses absolues, d'impossibilités qui sont celles de la condition humaine : une maladie mortelle dûment constatée par la médecine, une cécité définitive, la vieillesse comme folie également incurable, la mort elle-même dès le début paraissant dans la dédicace à un comique défunt, Terry Jones. À quoi il faut ajouter quelques souffrances également incurables du temps présent, comme la déchéance d'un cadre supérieur mis au rencart par des cadres plus jeunes, l'impossibilité de trouver un dossier dans des archives labyrinthiques, l'indifférence collective. Un vrai sermon bouddhique, si partout la foi ne sauvait : l'aveugle faisant le guet et conduisant vaille que vaille, la mère retrouvant son enfant jadis accouché sous X, l'accoucheur devenu Alzheimer revenant chez sa femme comme Ulysse chez Pénélope. Pourquoi, dès lors, me demandais-je, une fin si triste ? C'est comme un triomphe des forces de la mort. Sans doute la jeune mère était-elle condamnée par la médecine ; mais on a vu des condamnés à mort de ce genre vivre centenaires, et Dupontel aurait pu sans invraisemblance sauver ses deux personnages. Deux fois dans le film, au début et à la fin, la fin répétant le début comme si rien n'avait eu lieu, le cri d'Adieu les cons ! donne à la connerie plus d'importance qu'au désir de vivre, entérine un désir de mort, ou fait du diagnostic d'un médecin un dictat du réel, du principe de réalité.

 

En fait, à y repenser, la fin n'est pas différente de ce qui la précède : moitié réalité et désespoir, moitié magie et happy end. L'héroïne tirant sur les policiers sait bien que la réponse sera ce qu'elle est dans la réalité d'aujourd'hui, deux terroristes qu'on abat ; mais le cinéaste arrête le film juste avant, éternisant l'instant, usant une fois de plus de la toute puissance du cinéma, la même qui dans le film guérissait le médecin Alzheimer. Il y a sans doute chez Dupontel un refus anarchiste de l'ordre ; mais l'ordre est métaphysique, et le refus emprunte toutes les puissances de la magie, celles du cinéma ; c'est en quoi Adieu les cons peut être rapproché de l'admirable Motors de Léo Carax, autre démonstration des puissances de l'illusion. Dupontel enfant a dû rêver de faire un jour un film qui aurait les moyens du cinéma américain ; qui se terminerait par une scène de foule comme l'Homme qui en savait trop. Ainsi le gratte ciel de la fin, avec son ascenseur immobile, éclairé a giorno dans la nuit. Le goût de la maîtrise. Un autre Buster Keaton ne souriant jamais ; mais on sait le perfectionnisme absolu de Buster Keaton. Il n'est pas étonnant que Dupontel dans son film joue lui-même le héros, capable, grâce à son portable ou à son Smartphone, quand il le désire, de faire obéir les grandes eaux, d'arrêter les ascenseurs, de vider des gratte-ciel comme dans les films catastrophes d'Hollywood ; également outil de connaissance magique, à tout instant ; Dupontel Prospero ou Prométhée.

 

 

Cette fin qui n'est ni vie ni mort matérialise les deux tentations du cinéaste : le cinéma est magie toute puissante, et il ne peut ressusciter Terry Jones. Je ne sais pourtant si un happy end n'aurait pas mieux valu. C'est le suicidaire ici qui impose son désir de mort à celle qui voulait vivre et ne pouvait pas ; ou peut-être celle qui ne pouvait vivre impose son désespoir à qui l'aimait et avait renoncé à mourir. Que la société des cons doive écraser tous ceux qui la défient, comme fait Big Brother ; et qu'il faille mourir spectaculairement, comme les deux héros du film, c'est désespérer ; on peut toujours fuir dans la forêt, avec la femme aimée, pour s'y joindre à d'autres résistants, comme dans Orwell, Ray Bradbury ou Zamiatine ; le couple de l'affiche du film courant la main dans la main aurait fui à la fois la résignation raisonnable à l'ordre du cosmos et la soumission sociale aux cons, bureaucrates, policiers et médecins.