Georges Haldas : Boulevard des Philosophes

 

 

 

 

 

« On croit qu'on ne sent rien. En fait, on enregistre »

 

G.H., p. 205.

 

 

                                                          לזכר אחי                  

 

 

1.

 

 

 

Dans Boulevard des Philosophes1, il y a un père et son fils qui ne manquent aucun match de foot. Cela se passe à Genève dans l'entre-deux guerres. Le père est un immigré grec ayant épousé une dame suisse. Il pourrait prendre place dans les tribunes, mais il s'y refuse : il y retrouverait des gens qui se croient importants, à tort : ils ne le sont pas, seuls le sont les « grands hommes, dans l'ordre de la pensée, de la science, de l'art » ; lui-même n'ayant pas réalisé ses hautes aspirations, il se considérait comme rien ; mais « il n'épargnait pas non plus ceux qui, n'étant rien non plus, - moins que lui encore -, se donnaient, par l'argent ou la promotion sociale, des airs d'importance. »

Quand venait le match, « incroyable était, parfois, sa passion de spectateur, qui au fond, pourtant n'y croyait pas. Démonstrative et véhémente, elle ne pouvait pas ne pas attirer l'attention des autres spectateurs […], et c'est bien ce qui, chaque fois, me remplissait d'appréhension » ; l'important n'était pas, pourtant, dans la possibilité de prendre des coups ; « il était dans le sentiment de malaise que j'éprouvais alors à la pensée que mon père, par son attitude explosive, mais toute momentanée, allait s'exposer à l'incompréhension des autres spectateurs, et peut-être à un certain ridicule. Moi seul le connaissais de cette science profonde dont un enfant connaît son père : je savais à quoi rattacher ses explosions, ses sautes d'humeur, ses bizarreries » ; mais pour les yeux froids, sarcastiques, des spectateurs anonymes, comment voir ce monsieur en apparence réservé qui soudain se donnait en spectacle autrement que comme un fou ? 

 

À la fin du chapitre, on revoit le père et le fils les dimanches d'été, quand il n'y avait plus de match, errant tous deux d'un stade vide à l'autre. « C'est à ces dimanches creux, immenses, inoccupés, que je prends conscience [...] de la désolation de mon père, qui sentait la vie lui échapper, comme l'eau d'une fontaine ». Le fils, sur la pelouse déserte, jouait avec lui-même. « Mon père [...] monté au dernier rang des tribunes, assis, me regardait jouer. On aurait dit qu'une vie entière s'était concentrée en ce point noir devenu lui-même un œil minuscule, posé sur moi. Le regard ne me quittait pas. Je ne pouvais m'en délivrer. Il me semble aujourd'hui encore qu'en me regardant évoluer du haut de sa solitude, l'homme mon père sentait en lui la vie se défaire, comme si chacune de mes cabrioles lui dérobait une parcelle d'énergie. »

 

 

Il faudrait recopier tout l'admirable chapitre V, Question football, de ce Boulevard des Philosophes de Georges Haldas ; il concentre en quelques pages, dans un stade quelconque de Genève entre les deux guerres, tout le drame et le bonheur de la relation d'un père et de son fils. « Je ne sais plus très bien si nos rapports, ces jours-là, étaient encore de père à fils ; s'ils ne devenaient pas, secrètement, ceux de deux frères d'âge inégal et mesurant chacun leur vie, l'un par référence à la mort, et l'autre, à l'avenir." "Sans presque pouvoir se parler et cependant [...] dans une profonde connivence. Il me semble que sans elle je n'aurais pas ressenti, jusqu'à la douleur, la pointe de ces instants. Jamais sans elle les feuillages autour du stade de Frontenex ne m'auraient paru si mystérieux, solennels et […] vénérables ; je n'ai jamais mieux senti qu'en ces moments l'étroite liaison entre la vie des morts et celle des grands arbres, avec leurs racines, leur patience, leur souffrance cachée, je ne sais quelle densité, en eux, de langage informulé et dont nous avons perdu le sens. […] Peut-être dois-je à la présence méditative de mon père, en ces heures-là, le sentiment aigu de la réalité et en même temps de l'irréalité de l'existence. »

 

Tout le récit, de façon délibérée, relativise la souffrance du père, telle qu'elle apparaît répétitivement d'une page à l'autre dans le livre. Sans doute est-il objectivement ce qu'il pense être, une sorte de raté ; et aussi ce qu'il paraît être à des inconnus, un personnage un peu ridicule ; et à ceux qui le connaissent, à son fils, un homme la plupart du temps chagrin, injuste, colérique, toujours malheureux, même là où il pourrait ne pas l'être : haïssant les journées de plein soleil, haïssant la beauté des paysages, qui le renvoient à son échec ; ne supportant pas qu'on le félicite de bien faire son métier, qu'on lui dise qu'on est content de le voir ; tel un père mi crucifié, mi chaplinesque. À son fils en vacances dans la campagne genevoise, heureux et l'ayant complètement oublié, il apparaît à l'improviste comme « l'échec même d'une vie, en habits d'été ». 

Le livre montre pourtant, rétrospectivement, que la Passion paternelle n'était qu'au seul usage de sa famille. En dehors de celle-ci le fils ne trouve partout qu'estime et affection pour son père, comme le confirmera encore l'éloge qui sera fait de lui sur sa tombe ; il découvre aussi que son père ne méprise personne, que les discours railleurs qu'il tient chez lui ne disent pas son attitude réelle à l'égard des gens : le père sait bien que la réalité universelle est celle de l'insignifiance et de la peur, qu'on n'est, quoi qu'on fasse, « pour soi-même et pour les autres, en tout temps et en tout lieu, qu'un être à la fois inconsistant et un étranger ». Il sait aussi, plus profondément, qu'il n'est pas plus raté que n'importe qui ; son échec est celui de tout homme confronté à la mort, la condition humaine étant, ici aussi, une passion inutile ; par rapport à l'échec commun, à la conscience qu'en ont les autres, à la façon dont ils le vivent, lui, le père, est plutôt mieux armé : son orgueil le défend du désespoir. C'est sa conscience d'une communauté de destin que le père communique à son fils, de façon immédiate et douloureuse, dans ces dimanches d'été où les stades de Genève sont déserts ; et avec elle, une appréhension adulte du réel qui égalise le père et le fils, en fait des frères, leur ouvre la réalité de l'univers et des générations.

La liaison essentielle du père et du fils est en effet dans le regard de l'un rencontrant celui de l'autre, du haut en bas du stade ; elle demeure vivante jusqu'au moment où écrit Haldas, même si elle paraissait, dans l'instant, dans l'esprit du père, se défaire. Ici le père n'existe que par rapport au fils, et l'inverse. L'enfant n'existe pas indépendamment de son père, indépendamment de la famille, des Philosophes, les quatre habitants du boulevard des Philosophes ; tel est bien le sentiment qu'en a l'enfant : l'auteur marque chaque instant de solution de continuité entre lui et sa famille, toute attention à quelqu'un d'autre étant éloignement dangereux : ainsi, contre la misogynie paternelle, l'amour d'une jeune fille connue à l'école du dimanche, et pour celle-ci l'oubli, délibéré ou non, mais plutôt délibéré et libre, du père attendant  l'adolescent parti acheter ses cigarettes ; toute distraction est trahison, qui fait s'évanouir la réalité familiale : l'enfant soutient réellement à l'être son père et sa mère. Qu'il s'éloigne un instant, puis de plus en plus souvent, le père croit son fils devenu indifférent, se sent seul et abandonné. Ce n'est évidemment, comme on voit ici, que mûrissement de l'un, vieillissement de l'autre, succession ordinaire des générations2.

 

 

 

 

2.

 

 

 

 

Je ne me suis rappelé qu'après, quand j'ai acheté chez ce revendeur ce Boulevard des Philosophes, que je connaissais Georges Haldas : j'avais possédé, adolescent, plusieurs volumes d'une collection de livres classiques russes aux éditions Rencontre ; je lisais son nom au début de chaque volume. Feuilletant ce Boulevard , ce qui m'attirait aujourd'hui, quel passage, quelle phrase était-ce ? Peut-être l'épigraphe, prise à Italo Svevo : « Toute confession écrite est un mensonge » ; je venais de relire La conscience de Zeno . Mais plus qu'avec Svevo, dans cette brocante, Georges Haldas me paraissait avoir des affinités avec Bruno Schulz. La première phrase du Boulevard des Philosophes, « Aux alentours de Noël, je me souviens, mon père devenait particulièrement sombre », mutatis mutandis, c'était du Schulz ; Haldas comme Schulz, ce sont des souvenirs sur les pères, sur deux pères qui avaient beaucoup de choses en commun : des changements extrêmes d'humeur, imprévisibles et incompréhensibles, une haute conscience de leur valeur, la capacité à évoluer dans les hauteurs de l'intellect et de la vision artistique, les longs discours ad hoc, et aussi une inadaptation totale à leur milieu, à la réalité. La différence est peut-être, me disais-je, dans ce que se proposent les deux écrivains, au moins au premier abord : dans Schulz, une recréation poétique ou fantastique du père réel ; dans Haldas, une scrutation objective de son père, ou peut-être, de la relation de ce père et de l'enfant qu'il fut, lui Georges Haldas, enfant toujours là en quelque façon dans l'adulte écrivant, cherchant dans le Boulevard des Philosophes ce qu'il doit à son père.

 

« Toute confession écrite est un mensonge »: mais l'objectivité parfois cruelle d'un tel livre n'a-t-elle pas pour but de réduire, de traquer l'imposture, de dire l'être réel, celui de l'enfant, celui de son père, celui de l'auteur enfin ?3 La leçon du père est justement de refuser l'autosatisfaction du pathos ; « Surtout, surtout, ne va pas rater ta vie, comme moi ! » Phrase, dit Haldas, qui l'accompagnera toute sa vie, comme un héritage et viatique précieux ; mais peut-être était-ce surtout pour la question qu'elle gardait dans ses plis : « Qu'est-ce au juste, pour un homme, que réussir sa vie » ? N'est-ce pas également le père, en effet, qui a appris à l'enfant, dans leurs promenades montagnardes, la valeur absolue, la joie du questionnement ? La phrase d'Italo Svevo, comme la dernière phrase du père, ne valent que comme nids de questions : il y aurait donc une façon de parler de soi et de son père qui garantirait du mensonge et de l'imposture ? On pourrait, en s'y prenant bien, court-circuiter les apparences et aller directement à l'être des choses et des gens? 

 

Le dernier chapitre du livre, Carissimo padre, s'adresse au père bien longtemps après la mort de celui-ci : le fils s'efforce de lui faire comprendre qu'il s'était trompé, lui le père, qu'il avait pris pour vraies les apparences de son indifférence, à lui le fils ; et cru que son fils, devant ses copains, avait honte de lui. Où l'on retrouve les spectateurs du stade. Tu me voyais désirer, dit Haldas à son père, « que tu passes au plus vite et le plus inaperçu ; non par honte de toi, mais par peur, encore une fois, des autres ». Ce que je redoutais, lui dit-il encore, c'était une erreur sur toi, « l'impression qu'allait produire ton passage, ton salut, ta personne, sur les copains ». « Incroyable à quel point un enfant perçoit que les apparences sont trompeuses ou qu'elles peuvent l'être ». « À quel point encore un enfant sent que ce ne sont pas les apparences en soi qui sont défavorables, mais l'esprit qui les accueille et les interprète ». « Ce n'est pas de ton attitude que j'avais peur, mais bien de l'incompréhension, de la vulgarité des copains, capables de fabriquer, de secréter, si j'ose dire, de sottes apparences. » « En somme je me sentais seul juge de ce que tu pouvais être – de ce que tu étais, en dépit du jeu des apparences ; de ce qu'on appelle les apparences ». Personne en dehors de lui, l'enfant, dit Haldas adulte, ne pouvait démêler, au delà des apparences, ce fond en son père "que ne pouvait altérer aucune de [ses] outrances, comiques ou non : cette qualité d'être à laquelle un enfant adhère d'emblée […] au point de s'incorporer la substance de l'autre, sa moelle psychique si on ose dire. »

Un étranger aurait pu dire à Haldas - comme il écrivait cette Lettre au père un peu embarrassée, où il regrette de ne pouvoir maintenant parler à son père à une table de café, comme deux hommes parvenus au même âge, à la même maturité, comme deux frères humains - que la peur de l'incompréhension d'autrui se distingue mal, peut-être, de la honte ; sans doute, suggère Haldas, le rire des copains pouvait-il s'expliquer par « le décalage des mentalités », c'est-à-dire par la différence des sociétés, par un exotisme. Dans d'autres pages l'auteur évoque des humiliations personnelles, une xénophobie suisse dont il souffrit lui-même ; mais peut-être, sait-on jamais, le fils d'immigré avait-il réellement honte, et pas seulement devant ses camarades, des manières exotiques de son père, et d'apparaître lui-même comme fils d'étranger ;  et peut-être la honte était-elle plus profonde encore, une honte qui tenait, non aux apparences, mais à l'être de son père ; de sorte que le sentiment d'une imposture n'était pas seulement dans l'écriture de la confession ; mais  dans l'enfance même. 

Assurément l'enfant percevait très bien chez son père, au delà des apparences, une réalité proprement spirituelle faite de hauteur intellectuelle, d'attention à autrui, de compréhension profonde ; et l'auteur devenu adulte, ayant dépassé les refus de son adolescence, était tout prêt à reconnaître ce qu'il devait à son père : et par exemple, que l'Iliade et l'Odyssée, les Bucoliques et l'Enéide soient devenues une part de lui-même, alors qu'il croyait ou voulait ne prêter nulle attention aux commentaires qu'en faisait son père, comme un adolescent qui s'ennuie. Et peut-être en effet le père souffrait-il profondément de son exil, et de n'être pas reconnu à sa juste valeur dans la société genevoise. Mais peut-être aussi, enfant et adulte, Georges Haldas ne pardonnait-il pas pour autant à son père de n'avoir pas fait tout ce qu'il aurait pu : épargner au reste de la famille, et en particulier à sa femme, la petite mère, une angoisse perpétuelle ; il aurait pu, intelligent comme il l'était, avec toutes ses qualités, rendre plus heureux les siens, être plus heureux lui-même.

Peut-être le mensonge de la confession écrite est-il ici (et l'auteur en était certainement conscient) d'avoir voulu sauver son père, rétrospectivement, de son propre ressentiment ; d'avoir dit son amour pour son père en passant sous silence ce qu'il lui reprochait : un comportement égoïste, à la fois cruel et masochiste, puéril, comme quand il quittait le repas et disparaissait dans Genève ;  ou laissait libre cours à une colère répétitive : « J'en ai assez à la fin, [...] de vous, de vos têtes !  Je vais partir, oui, partir, partir au Spizberg pour être seul... » Discours qui coupait l'appétit de tous mais  suscitait, « malgré la consternation », un sourire que la famille redoutait de voir aperçu par le père, « cet homme hyper réceptif ». « Cet homme qui ne pouvait pas se passer un instant de ma mère, dans son désarroi, et qui semblait soudé à nous par ce désarroi même, camper sur une banquise ! »

 

Dans un autre épisode, Georges Haldas montre moins d'indulgence. Il y a dans l'immeuble du Boulevard des Philosophes une demoiselle malheureuse ; maîtresse d'un avocat connu, elle en a été abandonnée avec un enfant. Les voisins ont daubé sur elle ; le père n'a rien dit ; est-ce humanité, ou parce qu'il aurait livré quelque chose de lui-même, révélé « un certain aspect de lui-même quant aux femmes, à l'amour » ; surtout, aurait soulevé en présence de l'enfant « une question épineuse »?  « Le pauvre homme, dit Haldas, était loin de se douter que j'étais, si j'ose dire, servi ; au sein même de la famille ». Par manque de place, on a fait coucher le petit Georges dans la chambre, puis dans l'immense lit de la grand'mère veuve ; quand l'imposante vieille dame croit l'enfant endormi, elle se donne à elle-même une jouissance dont le spectacle, nuit après nuit, émerveille le petit garçon : c'est comme un paysage où il se passe des choses immémoriales ; « la vision, à travers les années, est pour moi demeurée intacte, inamovible : ces deux cuisses géantes, à la chair pâle, dressées sur la vaste couche comme les piliers d'un temple à la fois énigmatique et vénérable au milieu de ruines baignées par une clarté lunaire ». Georges Haldas décrit très longuement un rituel qui fait de lui « un nain accroché aux flancs du Vésuve en pleine éruption » ; quand la montagne glisse enfin dans le sommeil, un sommeil comme millénaire, l'enfant erre, dit-il, parmi les éboulis, au cœur de l'immensité ; sa main explore le grand corps, découvre des régions fascinantes et redoutables. Il se sait initié à des secrets d'une importance capitale. Aux repas du lendemain, les plaisanteries et allusions à mots couverts, et aussi et surtout « la réserve pudique de l'homme mon père » lui apparaissent comme « un stupide jeu d'adulte ayant complètement perdu le sens de la gravité des choses et celui du caractère sacré, au départ, de toute vie ». Dans ces pages étonnantes, c'est toute une médiocrité qui est comme dynamitée ; le père n'en sort pas indemne. On trouve décrite ailleurs l'humiliation de celui-ci obligé d'habiter chez sa belle-mère, bourgeoise calviniste bien entée dans le paysage genevois ; le père pourtant réussit à l'impressionner, malgré elle, par sa parole ailée, capable de dire ce qu'elle-même ne pourrait formuler. Il semble pourtant que la plus grande profondeur soit de son côté à elle, et d'une façon générale, du côté de la famille maternelle ; il est vrai que la Grèce paternelle était bien loin.

 

 

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1 Georges Haldas, Boulevard des Philosophes, L'âge d'homme, 1978.

2 Haldas insiste beaucoup sur l'impression de solitude tragique que lui donnait son père : une extrême solitude, dit-il, « qui, par sa discrétion, se consumant elle-même, en devenait presque rayonnante ». Cette solitude était visible dans un retrait perpétuel, quel que fût le groupe, même au sein de la famille ; cette solitude, qui découlait objectivement de l'exil, était aussi, librement choisie, celle d'une méditation ininterrompue ; et il la partageait avec son fils. 

3 Il y a, comme on sait, une école suisse de l'auto-analyse : au delà de Rousseau, Amiel et Benjamin Constant. Je ne sais s'il faut raccorder ce Boulevard des Philosophes à une telle école ; plutôt à ces Russes qu'aimait particulièrement Haldas, à la Mittel Europa, celle de Svevo et Kafka. Avec la centralité du père, on est très loin de Proust.