Racine lecteur d'Euripide : une autre Iphigénie

 

 

1.

 

 

 

« Je me suis, écrit Racine dans la préface d'Iphigénie, un peu éloigné de l'économie et de la fable d'Euripide. Pour ce qui regarde les passions, je me suis attaché à le suivre plus exactement. »

 

On peut trouver là une lecture autorisée du personnage d'Agamemnon. L'Agamemnon d'Euripide, disais-je 1, a été calomnié : c'est, disent certains, un ambitieux pressé, au prix même de perdre sa fille, de jouer les généralissimes. Disant cela, on fait sienne l'idée qu'a d'Agamemnon son frère Ménélas, 1. qui se défend lui-même des accusations de son frère, et 2. qui change bientôt d'avis ; on va aussi dans le sens de Clytemnestre, qui elle ne changera pas d'idée sur son mari, puisqu'elle l'assassinera, dix ans après. Deux visions toutes passionnelles. 

Dans l'Iphigénie de Racine, Agamemnon a conservé son mystère et son épaisseur. D'un côté c'est en effet un ambitieux, et conscient de l'être : «  Moi-même, (je l'avoue avec quelque pudeur),/ Charmé de mon pouvoir, et plein de ma grandeur/ Ce nom de roi des rois et de chef de la Grèce/ Chatouillait de mon cœur l'orgueilleuse faiblesse ». Il n'est que trop vrai aussi que sa vanité d'être le roi des rois lui fait oublier par instants son affection de père ; il ne supporte pas qu'Achille lui fasse la leçon, et Achille ayant décidé de sauver Iphigénie contre sa volonté, il envisage de faire mourir sa fille pour bien marquer qui est le maître.2 Mais l'amour paternel contrebalance sa haine d'Achille, sa propre ambition, et finalement « une pitié sacrilège »  l'emporte, à l'acte IV, contre la volonté même des dieux. Il renvoie Iphigénie, et l'armée grecque en même temps, chacun et chacune dans ses foyers ; jusqu'au moment où il se découvre impuissant à imposer sa décision, que ce soit à Ulysse ou aux Grecs.

« Je ne vous dirai point, dit-il à Iphigénie, combien j'ai résisté:/ Croyez-en cet amour par vous même attesté/... J'avais révoqué l'ordre où l'on me fit souscrire... Je vous sacrifiais mon rang, ma sûreté.... / Arcas allait du camp vous défendre l'entrée,/ les dieux n'ont pas voulu qu'il vous ait rencontré... /Ils ont trompé les soins d'un père infortuné ». C'est comme si Racine avait prévu l'interprétation freudienne de Marie Delcourt, comme quoi, dans Euripide, Agamemnon a voulu inconsciemment que sa seconde lettre n'arrive pas à Clytemnestre ; dans Racine, les choses sont claires : Agamemnon n'a rien voulu de tel, ce sont les dieux qui ont fait que Clytemnestre arrive trop vite. Agamemnon en est complètement innocenté. 

 

 

2.

 

 

 

Cette préface de l'Iphigénie de Racine, on peut la lire comme l'interview d'un scénariste d'Hollywood, spécialisé dans l'adaptation des œuvres classiques. D'une telle interview elle aurait la spontanéité orale, la désinvolture. Toute la fin est consacrée, non à Iphigénie mais de façon surprenante à Alceste, dont certaines répliques, mal comprises, auraient jeté le discrédit sur Euripide ; et Racine de réhabiliter celui-ci. Les endroits qui ont été approuvés dans son Iphigénie à lui sont très souvent pris d'Euripide ; il n' a, dit-il, qu'« estime et vénération pour les ouvrages qui nous restent de l'Antiquité ». « Le bon sens et la raison sont les mêmes dans tous les siècles ». « Le goût de Paris s'est trouvé conforme à celui d'Athènes ». Cette insistance sur la raison et le goût est assez étrange : dans Iphigénie, la situation est invraisemblable, ce sacrifice qui doit apaiser une déesse cruelle, faire se lever les vents ; il est vrai que dans la suite du paragraphe ce qui est mis en avant, c'est larmes et émotion ; « entre les poètes Euripide est extrêmement tragique, il avait merveilleusement excité la compassion et la terreur, qui sont les véritables effets de la tragédie » ; quant à lui, Racine, sauf l'invention d'Ériphile, dit-il, il n'a pas changé grand'chose à la tragédie d'Iphigénie.

 

Quand on compare les deux pièces pourtant, on voit bien que Racine a considérablement remanié celle d'Euripide, que ce soit pour la structure d'ensemble ou pour les passions ; il écrit lui-même qu'il n'aurait jamais pu adapter Iphigénie à Aulis s'il n'avait inventé le personnage d'Ériphile ; or cette invention change presque tout.

Racine a trouvé impossible, dit-il, de terminer sa pièce par la mort horrible d'une princesse comme Iphigénie, « si vertueuse et si aimable » ; et quant à la remplacer au dernier moment par une biche, le public de la Cour n'aurait pas accepté un tel deus ex machina, un dénouement si puéril, si artificiel. Dans Racine, Iphigénie ne meurt donc pas ; et ce n'est pas une biche qui prend sa place ; mais une autre princesse moins sympathique, nommée Ériphile, qui n'est pas non plus sacrifiée, mais qui se perce elle-même le cœur, évitant ainsi au spectateur l'image d'un sacrifice barbare. Aussitôt le vent se lève comme dans un tableau du temps, de Poussin ou Claude dit Le Lorrain. « Quel plaisir j'ai fait au spectateur », écrit Racine, à ce spectateur qui s'était, dit-il, « fort intéressé » à Iphigénie ; ce même spectateur est censé apprendre sans émotion le suicide d'Eriphile. Ériphile, Racine ne l'a d'ailleurs pas inventée, il a été vraiment heureux, dit-il, de la trouver. Dans Pausanias et Stésichore, il y a bel et bien une fille d'Hélène et de Thésée, nommée elle aussi Iphigénie, comme la fille d'Agamemnon ; et d'ailleurs celle-ci, comme on voit dans l'Iliade, n'a pas été sacrifiée à Aulis. (Ce qui rend quelque peu absurde, si l'on tient à la cohérence du mythe, l'assassinat d'Agamemnon par Clytemnestre, dix ans après : dans les deux pièces d'Euripide, Iphigénie ne meurt pas à Aulis ; Agamemnon mourra pour avoir failli la tuer, pour une intention, non pour un acte.)

 

Sans doute pour Racine le drame d'Euripide manquait-il de suspens ; l'introduction d'Ériphile rendait l'action plus riche, plus intéressante. Le spectateur n'est plus anxieux seulement de ce qui attend, croit-il, la jeune première, la vertueuse Iphigénie ; jusqu'au dernier acte, il se demandera qui est Ériphile, sachant d'entrée que tel n'est pas son nom véritable, nom qu'elle-même ignore ; c'est même pour interroger Calchas qu'elle prétexte avoir accompagné Iphigénie à Aulis. Ce n'est qu'à l'extrême fin de la pièce que Calchas révèlera l'existence d'une seconde Iphigénie, d'une femme non seulement amoureuse du même Achille, mais portant le même nom et ayant le même destin funeste ; sa mort en effet convient à Artémis, comme celle d'une autre Iphigénie; révélation qui précède de peu l'autosacrifice d'Ériphile-Iphigénie.

 

Il y a vraiment dans Racine du scénariste hollywoodien. Pour mieux tenir encore le spectateur en haleine, une bonne partie de la pièce est faite de scènes très courtes créant un rythme haletant ; «  Le fatal sacrifice est encor suspendu », il s'agit bien explicitement ici de suspens, ou de suspense : si le sacrifice n'est pas représenté sur la scène, il se déroule en ce moment-même, dans le présent de la représentation ; dans Euripide, ce n'était qu'un seul instant passé, dans un passé certes tout proche ; dans Racine, il vient des coulisses, successivement, deux messagers : Arcas d'abord signalant l'intervention d'Achille, la bataille autour de l'autel ; Ulysse annonçant l'interposition de Calchas, la révélation qu'il fait, la mort d'Ériphile, l'heureuse fin. Le tonnerre aussi est en deux temps : d'abord prémonition ou malédiction de Clytemnestre (« J'entends gronder la foudre, et sens trembler la terre ;/ Un dieu vengeur, un dieu fait retentir ces coups », Acte V, scène 4), puis réalité (« À peine le sang coule et fait rougir la terre/Les dieux font sur l'autel entendre le tonnerre », scène dernière.  »

 

Ce personnage d'Eriphile m'intrigue. Il n'a aucune épaisseur, il n'est là que pour enrichir une histoire trop simple, permettre à Racine d'introduire une passion supplémentaire, la jalousie d'une autre femme ; un serpent qu'Iphigénie réchauffait dans son sein, une amitié hypocrite ; également, peut-être, une attirance érotique que la fille d'Agamemnon, la première Iphigénie, ne connaît ou n'avoue pas : elle n'a pas été serrée de près, comme Iphigénie-Eriphile, par Achille vainqueur : « Dans les cruelles mains par qui je fus ravie,/ Je demeurai longtemps sans lumière et sans vie./ Enfin mes tristes yeux cherchèrent la clarté ;/ Et me voyant presser d'un bras ensanglanté, / Je frémissais, Doris, et d'un vainqueur sauvage/ Craignais de rencontrer l'effroyable visage/... Je le vis : son aspect n'avait rien de farouche/.. Je sentis contre moi mon cœur se déclarer, / J'oubliai ma colère, et ne sus que pleurer ». C'est cette femme amoureuse d'Achille qui se tue à la fin, sans qu'Achille non plus, qui ne l'aimait pas, en soit ému ; et elle est, merveilleusement, la fille d'Hélène, c'est-à-dire la cousine germaine d'Iphigénie. Si sa mort ne scandalise ni Racine, ni le spectateur qui s'était attaché à la fille de Clytemnestre, c'est sans doute parce qu'elle a en elle, Ériphile, quelque chose de la sensualité coupable de sa mère. On peut penser pourtant que Clytemnestre, la mère de la première Iphigénie, n'était pas indemne non plus de toute tache : elle était née des mêmes amours adultères qu'Hélène, et promise elle aussi à l'adultère, sans parler du meurtre d'Agamemnon.

 

Qu'Iphigénie soit amoureuse d'Achille est également un changement considérable, qui découle de l'invention d'Ériphile. Dans Racine, Iphigénie n'est pas la patriote exaltée d'Euripide, allant à la mort librement pour que les Barbares, (les Troyens), ne s'aventurent plus, à l'avenir, à venir enlever les femmes grecques. Telle était l'origine de la guerre, une origine, dans Euripide, constamment rappelée : on partait pour Troie rendre Hélène à son mari ; mais aussi pour que l'histoire d'Hélène ne se reproduise plus ; à tout moment on rappelait son rôle néfaste dans les événements représentés, dans la mort d'Iphigénie, dans la souffrance du père de celle-ci. Dans la pièce de Racine, Hélène est moins présente. Ici aussi Iphigénie se sacrifie : c'est pour obéir à son père, père aimant qui ne peut que lui vouloir du bien ; mais c'est surtout et plutôt par amour pour Achille, pour qu'il puisse se couvrir de gloire sous les murs de Troie ; « Ce champ si glorieux où vous aspirez tous/ Si mon sang ne l'arrose, est stérile pour vous » ; elle se sacrifie aussi pour elle même, pour sa gloire propre, pour que son nom reste dans l'Histoire. En même temps Iphigénie reconnaît, comme Agamemnon, que la fureur populaire les dépasse complètement. 

 

 

2.

 

Encore sur Eriphile. 

 

Que devient dans Racine le mensonge d'Agamemnon? Ici aussi, la demande en mariage d'Achille est  inventée par le père d'Iphigénie pour faire venir sa fille, sinon la mère de celle-ci ; mais le mensonge ici perd sa gravité : Achille ne nie pas qu'il soit amoureux d'Iphigénie, cette demande en mariage répond à son désir3.

Le dialogue des deux amants, Achille et Iphigénie, sort tout entier de l'imagination de Racine ; c'est un dialogue un peu fade, avec des reproches imaginaires, des emphases précieuses qui ne pouvaient être dans Euripide ; mais il y a Ériphile, donc, qui est amoureuse d'Achille sans en être aimé, et jalouse d'Iphigénie. Où l'on retrouve la séquence racinienne habituelle. Dans la même préface, Racine se réjouit d'avoir trouvé également (dans Euphorion de Chalcide, « poète très connu parmi les anciens »), qu'Achille avait fait un détour par Lesbos ; il est très possible qu' Ériphile ait été faite prisonnière à Lesbos, île voisine de Troie ; c'est donc une princesse asiatique, troyenne, même si fille d'Hélène. Voilà qu'Iphigénie a une rivale, femme jalouse et haineuse qui la voyant près d'échapper à son destin, le fait savoir dans le camp ; d'où la fureur des soldats, Achille intervenant avec ses Myrmidons, Calchas séparant les combattants, révélant la vraie nature d'Eriphile, celle-ci se tuant.

À de telles péripéties on peut préférer la simplicité de la pièce d'Euripide. En même temps, il n'y a pas une si grande différence entre la biche d'Euripide et l'Ériphile racinienne ; c'est comme si les deux pièces pouvaient se superposer l'une à l'autre. On peut penser qu'il n'y a en réalité, dans la pièce de Racine, qu'une seule Iphigénie qui se dédouble, d'un côté celle qu'aime et épouse Achille, de l'autre celle qu'il n'aime pas et qui se tue, toutes les deux portant le même nom. L'Iphigénie du mythe ne pouvait pas ne pas être sacrifiée, le vent devait se lever, l'armée grecque se mettre en route, Achille se remettre en colère un jour contre Agamemnon ; et finalement celui-ci se faire tuer par Clytemnestre elle aussi adultère.

 

 

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    1Voir mon blog du 20.11.2020, Note sur L'Iphigénie à Aulis d'Euripide.

3 Dans Euripide, apprenant la chose, il passe de : « Mais je n'ai jamais demandé ta fille/ et jamais les Atrides ne m'ont rien proposé de tel »1326, à : « Je suis indigné contre ton époux et peu disposé à lui pardonner' » 1331, à : « Il n'avait pas, sans mon aveu, à faire usage de mon nom »1335, enfin à : « Le roi Agamemnon ne touchera pas à ta fille ! »1334. Il n'est donc pas content qu'on ait utilisé son nom, mais il décide de défendre Iphigénie, pour ne pas être responsable, par son seul nom utilisé par quelqu'un d'autre, de la mort de la jeune fille.