La cendre dans l'amulette (Grazia Deledda)

 

 

 

 

                                                      1. 

 

À la fin de Cendre, le roman de Grazia Deledda1, le héros, Anania, un étudiant sarde, revient dans son île natale, de Rome où il a étudié les lois ; il y retrouve sa mère qui l'a abandonné une vingtaine d'années avant, qu'il est vainement allé chercher à Rome justement, alors qu'elle vivait en Sardaigne à quelques kilomètres de lui ; elle vit dans la misère, elle a vécu dans la honte, lui va épouser une héritière ; leur rencontre est un déchirement pour tous les deux ; il ne la revoit, deux jours après, que morte : pour ne pas lui être un obstacle dans sa vie à venir elle s'est tuée.

 

« Il se leva et pria la veuve de le laisser rentrer pour un instant dans la chambre [où était morte sa mère]. « Je veux voir quelque chose », dit-il, d'une voix tremblante de petit enfant.

La veuve reprit la lampe, rouvrit la porte, laissa passer Anania, et attendit : ainsi triste et noire, avec à la main cette antique lampe de fer, elle paraissait la figure de la Mort, attendant, vigilante. Anania s'approcha sur la pointe des pieds de la petite table sur laquelle il avait remarqué son petit sachet, défait, posé sur une assiette de verre. Avant de le toucher il le regarda presque avec défiance ; puis il le prit et le vida. Il en sortit une petite pierre jaune, et de la cendre, une cendre que le temps avait noircie.

De la cendre !

Anania palpa longuement, des deux mains, cette cendre noire qui était peut-être le reste de quelque souvenir d'amour de sa mère ; cette cendre qui avait reposé des années sur sa poitrine à lui, en avait entendu les palpitations les plus profondes.

Et dans cette heure mémorable de sa vie, dont il ne sentait pas encore, il le comprenait, toute la signification et toute la gravité, ce petit tas de cendre lui parut un symbole du destin. Oui, tout était cendre, la vie, la mort, l'homme, le destin même qui la produisait.

Et pourtant, dans cette heure suprême, veillé par cette vieille femme semblable à une Parque, à la Mort qui attendait, et devant la dépouille de la plus misérable des créatures humaines, qui après avoir fait et subi le mal dans toutes ses manifestations était morte pour le bien d'autrui, il se rappela que parmi la cendre couve souvent l'étincelle, semence de la flamme lumineuse et purificatrice, et il espéra, il aima encore la vie ».

 

Deux cents pages auparavant, quand le jeune homme n'est encore qu'un garçonnet et que sa mère va l'abandonner, lesté de l'amulette, l'auteur met une note de bas de page concernant celle-ci, que le dialecte sarde appelle la rezetta : « ces petits sachets-amulettes, dit-elle, contiennent des conjurations ou des prières écrites sur un bout de papier, ou des herbes et des fleurs cueillis la nuit de la Saint Jean, ou de petits morceaux de charbon, de la cendre, des fragments de la vraie croix, etc. »

 

 

2.

 

 

Cette amulette apparaît ici et là dans le roman. À Rome, Anania cherche sa mère : quelqu'un en Sardaigne lui a dit qu'on l'y a vue, probablement se prostituant. Quand Anania loue une chambre chez une femme sarde un peu âgée dont la police lui a donné l'adresse, il lui montre l'amulette, espérant qu'elle la reconnaîtra, et que c'est bien sa mère ; mais elle ne manifeste aucune émotion. Elle croit seulement remarquer qu'il n'y croit pas lui-même, elle lui dit : ne riez pas de ces choses, elles sont plus que sacrées, sacrosaintes ! Anania ne s'en moque pas, mais y croit-il ? C'est un jeune intellectuel très éloigné des superstitions populaires, grand lecteur ; il a lu René, auquel il se compare parfois, les Martyrs, les Misérables et aussi Nietzsche, dont il se rappelle le Zarathoustra, quand il fait lui-même l'ascension du Gennargentu, le point culminant de la Sardaigne. La cuisinière également sarde de sa logeuse lui donne un cierge à faire brûler dans une certaine église de son pays, et il n'y manquera pas ; il s'intéresse au folklore, lui aussi  : comme l'observe Marthe Venga-Le Lannou2, on est très loin du christianisme, que ce soit dans Grazia Deledda ou dans son personnage : le monde de Cenere est celui de la faute à jamais impardonnable, du péché originel jamais racheté ; un monde spirituel préhistorique, granitique comme le relief de la Sardaigne, montagnes et aussi nuraghes, ces constructions mystérieuses de l'âge du bronze, où le père du héros s'épuise à chercher des trésors cachés.

 

« Le jeune Anania — qui pourrait bien être le symbole de l'homme cherchant, au travers des géants inhumains, la paix et Dieu — fait l'ascension du Gennargentu. Au commencement de la montée, le massif est dans une brume dense qui ne se lèvera que peu à peu : « Tout était brume autour de lui et en lui, mais il distinguait à travers ce voile flottant le profil cyclopéen du Monte Spada, en même temps qu'à l'intérieur de lui-même, au travers des brumes qui lui enveloppaient l'âme, il découvrait cette âme comme il découvrait le mont, grande, immense, dure, monstrueuse. »

« Anania grimpa jusqu'à l'amas de schistes du signal trigonométrique et se jeta par terre pour échapper à la fureur du vent qui l'assaillait de toutes parts. Sous son regard inquiet s'étendait quasiment toute l'île, avec ses montagnes bleues et sa mer argentée éclairée par le soleil au zénith ; sur sa tête brillait le ciel turquoise, vide et infini comme le penser humain. Le vent hurlait furieusement dans la solitude et ses rafales heurtaient Anania avec une rage folle : cela paraissait la colère énorme d'une bête formidable qui eût cherché à chasser tout autre être vivant de l'antre aérien où elle voulait régner seule. » De tels affrontements entre l'humanité actuelle et les gigantesques rivaux de Dieu, déchus mais toujours malfaisants, sont l'image que Grazia Deledda se fait des conditions de vie du peuple de son île.3 »

 

 

Ce roman, Cendre, pourrait être intitulé Histoire d'une âme ; plutôt qu'à l'école de Zola, et à ce que l'italien nomme le vérisme, il me paraît se rattacher à Hugo, aux Misérables, qu'évoque l'auteur en passant, voire à Notre Dame de Paris. Il y a du Marius dans cet étudiant adopté par la femme de son père, belle-mère qui l'aime totalement, et lui elle ; et qui cherche sa vraie mère ; et celle-ci peut évoquer la pauvre mère de Cosette, et toutes les filles perdues que Hugo réchauffait de sa compassion ; il y a aussi de la Cour des Miracles dans la description que fait la romancière du pressoir aux olives de Nuoro, avec tout son peuple de pauvres gens, souvent alcooliques, se disputant à longueur de journée, ou chantant des poèmes en dialecte.

Comme le montre encore Marthe Venga-Le Lannou, Grazia Deledda n'est pas une folkloriste, que ce soit comme érudite locale ou comme romancière ; c'est, comme Hugo, un poète épique, dans lequel le personnage le plus important est peut-être la Sardaigne elle-même ; les hommes y vivent encore à l'âge de l'Odyssée : ainsi les bandes de brigands partant en expédition vers des domaines où parfois les attendent les gendarmes et la mort ; les ouvriers et les bergers qui sont les féaux de quelques patrons richissimes dont les enfants baisent la main, comme Anania dont le parrain, patron de son père, a payé les longues études ; ainsi, surtout, les vieilles femmes racontant à l'infini des histoires qui sont de grands rêves antiques, comme la veuve du brigand devenue semblable à une Parque, à la Mort elle-même. « Chez Grazia Deledda, dit encore Marthe Le Lannou, le folklore sarde est le chemin des aventures imaginaires, toujours raccrochées à des genres de vie étrangers, très anciens ou très lointains, ceux de la Bible, d'Homère, de l'Afrique, de l'Orient. » Comme le montre le commentateur, les Sardes eurent du mal à se reconnaître dans le miroir d'eux-mêmes que la romancière leur tendait ; plutôt qu'à une fidélité documentaire, les jurés suédois du Nobel furent sensibles à un génie, à la vérité poétique de l'œuvre.

 

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1 Grazia Deledda, Cenere, (Cendre) (1904), éd. Liberliber, p. 312 (fin) Traduction H. L.

2 Marthe Venga-Le Lannou. Grazia Deledda et la Sardaigne. In: Revue de géographie de Lyon, vol. 39, n°2, 1964.

 

 

3Marthe Venga-Le Lannou, art. cité. La traduction est ici de Mme Venga Le Lannou