Variété sur Agamemnon

 

 

 

 

1.

 

Sur l'Iphigénie de Racine (Françoise Jaouën, 1996)1

 

 

Dans l'Iphigénie de Racine, écrit en substance Françoise Jaouën., le personnage d'Agamemnon apparaît comme bien falot. Quand il apprend le premier oracle, Agamemnon reste, dit-il, sans voix ; puis il écrit la fatale lettre à Clytemnestre où il invente la demande en mariage d'Achille. «  Il commence alors, écrit Françoise Jaouën, à se perdre dans l'accumulation des superlatifs qui lui tient lieu de nom (« ce nom de roi des rois et de chef de la Grèce »). Cette perte d'identité est telle qu'il lui faut emprunter à la fois un nom et un langage, en l'occurrence ceux d'Achille, pour lutter contre le doute qui l'envahit et l'impuissance qui le paralyse (« D'Achille, qui l'aimait, j'empruntai le langage »). Ce subterfuge, une missive destinée à attirer Iphigénie au camp grec, sera découvert par Achille, qui le traitera comme une véritable usurpation de sa parole et de son nom. Mais cette lettre marque surtout le début d'un processus inéluctable. Agamemnon, ayant abdiqué son nom propre et sa parole au profit d'un autre, se trouve maintenant dans un état d'indécision tel qu'il est à la merci du discours d'autrui. »

 

Selon Françoise Jaouën, Achille n'hésite pas un instant à prendre sa place à Agamemnon ; celui-ci a-t-il jamais eu de l'affection pour sa fille ? A-t-il vraiment fait quelque chose pour résister à l'oracle ? Clytemnestre n'en croit pas un mot : Achille, oui ; mais Agamemnon, non, ce n'est que blablabla et fleurs de rhétorique. De fait, dans toute la pièce, la parole d'Achille coïncide avec ce qu'il est et fait ; Achille n'a pu être compris qu'à l'image de Louis XIV, le plus grand des orateurs, le plus chevaleresque des rois. C'est dire que Racine a pris de grandes libertés avec la pièce d'Euripide, qu'il a adaptée en courtisan particulièrement intéressé. L'ajout d'Eriphile n'est que la moindre ruse de ses stratégies.

 

 

« La pièce ainsi modifiée, Euripide ainsi « dépassé » et le mythe perverti, l'Iphigénie racinienne prend un éclat particulier dans le contexte historique. Racine poursuit une stratégie entamée de longue date, visant à se faire consacrer comme premier auteur de sa génération. […] Racine semble avoir profité, à l'occasion de sa pièce, d'un concours de circonstances lui permettant de mener son offensive sur plusieurs fronts. C'est au mois d'août 1674, à l'occasion des fêtes données à la cour pour célébrer la victoire de Louis sur la Franche-Comté, qu'a lieu la première représentation d'Iphigénie, première pièce de Racine à être donnée à Versailles. L'année précédente avait débuté l'affaire de la Régale, qui marquait de façon éclatante une nouvelle étape du conflit entre Louis et le pape à propos de la question de l'autorité temporelle de l'Église de Rome sur l'Église gallicane. Or, la fin de la pièce peut réveiller certains échos de ce côté. D'une part, la mise en scène du contraste entre l'éclatante victoire royale sur la Franche-Comté et la déroute d'Agamemnon ne peut qu'être agréable. Le roi de légende pris en défaut flagrant d'autorité, incapable de maîtriser ses passions et son discours, ne peut que faire briller d'un éclat particulier les succès de Louis XIV et son éloquence, attribut naturel de la royauté qui atteint, de l'avis général, des sommets inégalés.

D'autre part, le spectacle d'un héros s'insurgeant avec succès contre le prêtre Calchas, truchement des dieux, pourrait être interprété comme un commentaire sur l'infaillibilité papale, souligné par l'intervention d'un deuxième oracle désavouant le premier et par le geste d'Ériphile, qui arrache le couteau des mains du prêtre pour s'immoler elle-même. » [...]

 

 

 

 

« Il reste enfin à Racine à justifier pleinement le rôle d'Ériphile et à régler certains comptes dans la querelle des Anciens et des Modernes.[...] La préface se compose de deux parties : la première est un commentaire sur la pièce elle-même, la seconde une défense d'Euripide. Racine justifie son invention d'Ériphile, et c'est alors que non seulement le personnage, mais aussi le sacrifice lui-même signifie Racine et le consacre. Car le dithyrambe d'Euripide qui conclut la préface à Iphigénie est lui aussi une manière de sacrifice du modèle grec et renvoie à la pièce tout entière. Iphigénie elle-même est une « découpe » du poème d'Euripide, qui reproduit, à des siècles de distance, la rivalité entre Euripide et Eschyle. Racine rejoint Achille à l'autel, se substitue à Calchas et, en véritable mageiros (boucher sacrificateur), démembre à son tour la pièce d'Euripide, après avoir découpé, dans le « corps » de la pièce, la rhétorique en morceaux de bravoure, exposant les faiblesses des raisonnements et des moyens, pour enfin la reconstituer, en « constitution » politique de la tragédie racinienne. Ériphile, « amante de la discorde», qui ne voyait en Achille qu'un «bras ensanglanté» et de « cruelles mains », ouvre la brèche nécessaire dans le signifiant tragique pour que la chose politique y trouve son lieu ; elle verse à son tour « le sang des héros », devient Iphigénie, « qui naît dans la force », « qui fait naître la force ». La version d'Euripide est sacrifiée, offerte en holocauste à la gloire de Racine. »

 

 

Dans sa riposte, Racine fait l'éloge d'Euripide et de son Alceste, et s'en prend aux Modernes en les accusant de ne pas savoir lire. Il était alors en position de force, car, encore une fois, bien peu de gens pouvaient à l'époque se vanter comme lui de savoir le grec et de lire l'original.[...]] Racine doit défendre Euripide, non seulement parce qu'il s'inspire de lui, mais aussi, et peut-être surtout, pour lui rendre sa place de plus grand tragédien de l'Antiquité. Car si Racine parvient à faire mieux que sa source, il devient par définition plus grand que le plus grand. C'est bien ainsi que la préface présente le problème. « Quelle apparence, dit Racine dans un passage déjà cité, de dénouer ma tragédie par le secours d'une déesse et d'une machine, qui pouvait bien trouver quelque créance du temps d'Euripide, mais qui serait trop absurde et incroyable parmi nous ? » Euripide, le plus grand tragédien grec, est absurde et incroyable pour le public éclairé du règne de Louis le Grand. Seul Racine, à même de lire l'original, peut à la fois rétablir la gloire de son illustre prédécesseur et faire sa critique, pour enfin doubler son propre prestige en faisant mieux que son maître. »

 

 

2.

 

 

Sur l'Iphigénie d'Euripide (1931, Louis Séchan)(2).

 

 

« Il n'y a pas de doute qu'Iphigénie n'ait été, dans le principe, une divinité de nature semblable à Artémis dont elle nous apparaît comme la jumelle, avant de déchoir, dans une destinée plus modeste, au rang de victime, d'obligée et de prêtresse. Cette condition première d'Iphigénie nous est démontrée, en effet, par plusieurs indices, et d'abord par ce détail présenté en fonction de son histoire ultérieure qu'Artémis, en épargnant sa vie, lui conféra l'immortalité et qu'elle devint déesse, précise-t-on parfois, sous le nom d'Hécate, ce qui est, comme on sait, un vocable assez courant d'Artémis ».

 

« La tradition la plus répandue la présente comme la fille d' Agamemnon, figure capitale dans les légendes de l'Argolide, tandis que, d'autre part, on lui donna comme père Thésée, le fondateur mythique d'Athènes, qui l'aurait eue, d'ailleurs, de la Tyndaride Hélène, ravie par lui dans la première fleur de son âge, et l'on concilia les deux versions en racontant qu'Hélène avait remis l'enfant, dès sa naissance, à Clytemnestre, qui l'adopta secrètement, de sorte qu'Agamemnon avait pu l'immoler comme sienne au courroux de la divinité ».

 

 

«  Eschyle, Sophocle et Euripide ont successivement abordé ce magnifique sujet. [L'Iphigénie d'Euripide] « fut considérée par l'antiquité elle-même comme l'Iphigénie par excellence. Le poète a d'abord renouvelé son sujet par deux modifications notables, l'exclusion d'Ulysse qui, jusque-là, avait tenu une place importante, et son remplacement par Ménélas « de tous les Grecs le plus directement intéressé à la consommation du sacrifice ». Il commence par y travailler de toutes ses forces, pour changer ensuite, dans un revirement imprévu mais bien significatif, devant la douleur où l'imminence du péril plonge son frère. Cette pitié, qui triomphe de l'intérêt, contribue à faire ressortir la grandeur de l'infortune qui la provoque, et il est certain que le désarroi d'Agamemnon, ses hésitations et son angoisse constituent une des peintures les plus saisissantes que le poète ait jamais tentées. En écartant Ulysse, cheville ouvrière du drame de Sophocle, et en reportant la scène à Aulis, Euripide se ménageait d'ailleurs la faculté de placer Agamemnon en pleine lumière et d'analyser dans son cœur tous les contre-coups d'une action dont il était désormais le protagoniste. Dès le début de la tragédie, il est permis de mesurer l'intensité de son tourment, puisque nous le voyons essayant de sauver Iphigénie que son premier message a exposée à un danger mortel, et s'il se résigne par la suite, quand la fatalité s'est prononcée contre lui et quand il cède à la volonté de l'armée, on ne doit pas oublier qu'il cède en même temps aux exigences de la cause grecque, et nous ne pouvons douter de la sincérité de la douleur qui éclate de façon si prenante dans les premières scènes de la tragédie. Mais cette douleur se resserre dans toute la deuxième partie du drame, devant la contrainte des événements et la nécessité d'agir, et c'est alors la passion de la mère qui va succéder à celle du père.

 

Dès ce moment, tandis qu'Agamemnon, qui ne peut hésiter davantage, se renferme dans sa résolution, le tour est venu pour la douleur de Clytemnestre de se donner libre cours ; le flambeau se ravive, si l'on peut dire, en changeant de main, et ce drame de la mère et de l'épouse qui cherche à ruiner une décision qui ne lui laissera que de la haine pour son époux, et qui cherche, surtout, à sauver sa fille, à qui elle adresse, quand tout est perdu, un adieu si émouvant, est, lui aussi, d'une grande beauté.

 

Mais là où Euripide s'est surpassé, c'est dans le drame d'Iphigénie qui se superpose à celui d'Agamemnon et de Clytemnestre, et l'image qu'il a donnée de l'héroïne est, à coup sûr, une des plus nobles et des plus touchantes de son théâtre. Cette jeune fille qui arrive avec sa mère, toute confiante et couronnée de fleurs pour des noces prochaines, se voit soudain devant le gouffre de la mort. Elle se détourne avec horreur, et elle profère par deux fois ce cri si vrai qu'il est bien doux de voir la lumière du jour. « Ne me fais point mourir avant l'âge », dit-elle à son père en nouant ses bras à ses genoux comme des rameaux suppliants, et elle souhaiterait, pour l'attendrir, avoir les accents d'Orphée qui étaient capables d'émouvoir jusqu'aux rochers. Un héros s'offre pour la défendre, mais, soudain, elle renonce à cet appui, car elle ne veut pas exposer une vie aussi précieuse que celle d'Achille ni provoquer parmi les Achéens des divisions intestines qui paralyseraient leurs forces dont l'union est si nécessaire contre l'ennemi commun de la Grèce. Dès lors, non seulement elle abandonne toute résistance, mais, d'elle-même, elle marche à l'autel de la déesse, sans éprouver de regret ni de crainte et dans l'enthousiasme de s'immoler pour sa patrie et d'acquérir par là une gloire immortelle. Ce contraste dans l'attitude d'Iphigénie qu'Aristote a blâmé comme une inconséquence, nous parait, au contraire, une admirable conversion morale qui, surtout chez une nature supérieure, est bien dans la vérité de l'âge que le philosophe lui-même nous dit être le plus aisément généreux et sensible à l'honneur. C'est là que se révèle le mieux, selon nous, en même temps que sa vive intuition dramatique, la puissante originalité du poète.

Sans doute, Euripide avait déjà utilisé ce thème qui lui était cher du sacrifice volontaire, et il avait déjà esquissé quelques belles figures féminines annonciatrices d'Iphigénie, comme Macaria, la généreuse fille d'Héraclès, qui se voue au trépas pour sauver ses frères et ses sœurs et l'armée qui va défendre leur cause, ou comme Polyxène qui déclare préférer la mort à la servitude, et qui marche si vaillamment au supplice qu'elle peut s'écrier en toute vérité qu'elle meurt volontairement. Mais ces jeunes filles sont, l'une orpheline et exilée, l'autre captive de guerre, et la vie, il faut bien le dire, ne leur offre pas grand chose à regretter ; aussi nous apparaissent-elles moins admirables sans doute dans cette décision où elles se haussent du premier coup, tandis qu'Iphigénie a besoin de plus d'héroïsme pour parvenir à triompher de tout ce qui la rattachait à l'existence. Elle prélude à la victoire sur Troie par celle qu'elle remporte sur elle-même, et sa résolution, toute libre, est d'autant plus remarquable que la tradition ne la donnait certainement pas au poète, le sacrifice d'Iphigénie ayant toujours dû s'opérer dans les conditions décrites par l' Agamemnon d'Eschyle, conditions qu'évoquent également plusieurs œuvres d'art et qu'on retrouve jusque chez Lucrèce. Avant Euripide, écrit H. Weil, « Iphigénie avait été traînée à l'autel, bâillonnée et retenue par de rudes mains pendant que la frappait le glaive du sacrificateur. Le sacrifice avait ressemblé à un supplice. Euripide, le premier, en fait un dévouement : chez lui, la fille des rois marche librement à la mort, elle donne sa vie pour la gloire de la Grèce, et, avec cetle chaleur de l'héroïsme qui s'éveille la première fois dans une jeune âme, elle s'écrie que c'est elle qui renverse les murs d'Ilion ».

Magnifique exaltation à laquelle la jeune fille cherche à gagner sa mère quand elle lui représente la grandeur d'un tel trépas et qu'il ne faudra point la pleurer comme morte. Son héroïsme s'allie, en effet, à la tendresse la plus délicate, et rien n'est plus émouvant que la pitié qu'elle a de sa mère et le soin qu'elle prend ainsi de la consoler ; on n'y peut comparer que l'amour qu'elle garde, malgré tout, à Agamemnon, et la prière qu'elle fait à Clytemnestre de ne point garder de haine contre son époux.

Si bien marquée déjà directement, l'ascension morale d'Iphigénie se trouve soulignée par l'écho qu'elle éveille dans l'âme d'Achille dont le rôle est encore une invention très heureuse du poète. Euripide a présenté le projet d'union entre Achille et Iphigénie comme entièrement fictif, mais le héros n'est nullement complice de cette ruse, et il voit une singulière offense dans l'abus qu'on a fait de sa personne. Alors qu'une telle disposition suffirait à le ranger au parti de Clytemnestre, un point d'honneur l'engage, en outre, à défendre celle qui, même par fraude, a été dite sa fiancée. Son nom a servi à attirer la jeune fille, et son nom deviendrait meurtrier, pense-t-il, s'il laissait s'accomplir l'horrible chose. Il se fait donc le champion d'Iphigénie qu'il défend comme son épouse, mais il n'est pas douteux qu'à mesure que l'héroïsme d'Iphigénie se révèle, il ne se joigne à ce sentiment purement chevaleresque, une admiration qui ouvre la voie à l'amour. Ecoutons plutôt ses paroles lorsque la victime a proclamé sa décision de mourir pour la Grèce et d'assurer ainsi la victoire des Hellènes sur les barbares : « Fille d'Agamemnon, les dieux auraient fait mon bonheur si j'avais pu être ton époux... J'ai conçu un désir plus vif de le devenir quand j'ai connu ton caractère, car tu as le cœur généreux. Vois donc, je veux te servir et t'emmener dans ma maison... ». Il ne faut rien moins que la vaillante obstination d'Iphigénie pour qu'il renonce à son projet sans que son prestige, d'ailleurs, en soit nullement diminué, puisqu'il ne fait, en abdiquant toute résistance, que se conformer à la volonté de la jeune fille, à ce besoin de grandeur et à ce désir de gloire par où ce cœur virginal a touché son cœur de héros. »

 

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1 Jaouën Françoise. Iphigénie : poétique et politique du sacrifice. In: Littérature,

n°103, 1996.   

2. Séchan Louis. Le sacrifice d'Iphigénie. In: Revue des Études Grecques,

Octobre-décembre 1931.