Notes sur l'Hippolyte d'Euripide

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1.

 

 

 

Le dialogue de Phèdre et de la Nourrice, dans l'Hippolyte d'Euripide, est l'une des plus belles choses qu'on ait écrites. Il occupe une bonne partie de la pièce, deux épisodes presque entiers, mais non sans des silences, et aux deux tiers une interruption dramatique ; au début, comme dans l'adaptation de Racine, nul ne sait de quoi souffre Phèdre, et la Nourrice est obligée de lui arracher son secret ; ayant su que sa maîtresse est amoureuse de son beau-fils Hippolyte, elle s'entremet auprès de celui-ci, qui réagit violemment ; le dialogue des deux femmes reprend alors, mais écourté et d'un ton tout différent : Phèdre qui a tout écouté sans se montrer annonce qu'elle va se tuer ; et en mourant, faire mourir aussi celui qu'elle aime. Entre cet épisode et le suivant, le chœur déjà a dit son suicide ; la suite de la pièce en montrera les effets, Phèdre ayant laissé une lettre mensongère où elle accuse Hippolyte. Thésée maudit son fils, le voue à la mort ; il faudra qu'apparaisse Artémis pour le détromper : Hippolyte est innocent, Phèdre a menti. Mais il est trop tard : Hippolyte a rencontré le taureau monstrueux sorti de la mer qui effraiera ses chevaux et le tuera.

 

 

 

« Souvent, dit Phèdre à la Nourrice, au hasard d'une longue nuit/ je me suis demandé ce qui corrompt la vie des hommes./ Et ce n'est point, je crois, par naturelle infirmité d'esprit/ qu'ils font le mal, car un sens droit est en partage / à la plupart. Il faut autrement voir les choses./Nous distinguons parfaitement où est le bien/ mais sans nous efforcer à l'accomplir, ceux-ci par paresse,/ ceux-là pour avoir élu autre chose/ qui est leur plaisir. Et les plaisirs sont si nombreux !/ Les longs entretiens, l'inaction, dangereuses jouissances,/ et l'honneur aussi. »1 

 

 

 

La question que se pose Phèdre, dans ses longues insomnies, est donc celle des causes du mal. Comment peut-on faire le mal qu'on sait être tel ? C'est comme si Phèdre réfléchissait ici pour Euripide lui-même mettant en question tous les criminels de son théâtre. Aïdos, le mot que Marie Delcourt traduit ici par honneur, désigne généralement la pudeur, et aussi la honte. Il y a, dit Phèdre, deux sortes d'aïdôs, avec une limite floue entre les deux, l'un louable, l'autre destructeur des familles. De l'aidos, d'après elle, à côté du désœuvrement et de ses propos oiseux, sourd l'action mauvaise. C'est une notion purement négative. Pudeur ou honte, c'est sans doute le souci du regard d'autrui, de la réputation propre, le désir de respecter les convenances, toutes les formes de la décence. Le souci des convenances, se demande Louis Méridier2, est-il donc une jouissance ? C'est une femme qui parle ici, s'analysant elle-même, non sans le soupçon d'une misogynie. Socrate, comme le suggère Racine, aurait-il participé à la rédaction d'Hippolyte ?3 Pour Phèdre philosophe, l'acte mauvais a son origine hors de la volonté propre : il naît d'une paresse, d'un vide, d'une distraction ; c'est dans ce vide que peut se glisser l'acte de quelqu'un d'autre, un dieu peut-être.

 

Phèdre ne parle que d'elle-même, de sa propre princière oisiveté, du souci qu'elle a de sauvegarder son image ; à quoi visent les stratégies qu'elle a imaginées : ne rien dire de sa passion, essayer de la dominer, mourir, la solution qui paraît être la meilleure ; mais à quoi bon mourir, si l'on doit laisser de soi-même une mauvaise image ? Une femme infidèle, vivante ou morte, quelle honte pour le mari, pour les enfants ! Passe pour aimer, en effet ; ce n'est pas tromper Thésée qui serait terrible, mais que cela se sache, et cela se saura. « Ma passion consommée, dit Phèdre, m'enlèverait l'honneur, je le savais ». Ce que Marie Delcourt traduit par honneur, maintenant, c'est kléos, la gloire, autre forme du regard d'autrui. Bientôt la Nourrice, entendant ou croyant entendre ce que sa maîtresse souhaite sans le dire, ou en disant le contraire, ira informer Hippolyte du désir de Phèdre. Et celle-ci : « Tu n'as pu te contraindre, et c'est déshonorée/ que j'irai à la mort » Ce n'est pas sans amusement, sans doute, qu'Euripide voulant mettre en scène la fille de Minos et de Pasiphaé, a donné à celle-ci le souci du qu'en dira-t-on d'une bourgeoise provinciale. Mais peut-être, dans cette femme trouvant moins douloureux de mourir que de laisser d'elle-même une mauvaise image, comme dans d'autres héroïnes d'Euripide choisissant de mourir de leur plein gré si elles ne peuvent faire autrement, faut-il voir comme une morale virile ; et peut-être aussi le souci du regard d'autrui n'est-il pas situé aussi profond que le dit l'héroïne. La mort que choisit Phèdre est celle qu'a voulue et mise au point Aphrodite, un suicide mortel pour celui qu'elle aime, puisque sa lettre le désigne comme son séducteur ; par quoi elle apparaît victime et épouse fidèle ; mais qu'Hippolyte, dit-elle, prenne sa part du mal dont elle souffre, se vengeant de lui elle l'attire aussi dans une mort en commun, celle des amants.

 

 

 

Pour Marie Delcourt, Phèdre déçue et irritée est passée de l'amour à la haine ; mais rien n'est moins sûr, et que ses sentiments pour Hippolyte aient changé. « C'est Cypris qui me perd. Pour sa joie, je quitterai la vie/ aujourd'hui même, vaincue par un cruel amour. » Le texte entrelace l'aidôs, le kleos, la phèmè, la doxa, toutes les formes de la bonne renommée, du souci des convenances, du qu'en dira-t-on ; là paraît être le sens de la mort de Phèdre ; mais pour le chœur des femmes de Trézène, ce n'est qu'une part de la vérité : « Honteuse4 de son affreux destin, disent-elles, elle aimera mieux sauver sa gloire et se délivrer de l'amour qui lui torture le cœur ». « C'est Cypris qui me perd » : là est la source du crime de Phèdre ; au delà des causes superficielles, et à travers elles, vains entretiens, oisiveté et plaisirs divers, y compris aïdos et kleos, c'est Aphrodite qui a agi, c'est à dire la déesse de l'amour ; la tentation est grande certainement, à la façon de Marie Delcourt, de faire des dieux des symboles ; de dire que Phèdre a tué par amour, pour faire une réalité du viol menteur qu'évoquait sa lettre. Tant ces personnages ont de présence, d'ambiguïté, on n'échappe pas à vouloir les expliquer. On peut dire aussi, en prenant la tragédie à la lettre, et pourquoi pas ?, qu'Aphrodite jalouse d'Artémis a utilisé sa dévote à elle, Phèdre, pour détruire le dévot de l'autre, Hippolyte.

 

 

 

 

 

 

 

2.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pris au pied de la lettre, et non comme récit symbolique, Hippolyte, comme les Bacchantes, c'est l'histoire d'une vengeance divine. Dans les Bacchantes, Dionysos punit le roi Penthée, son cousin, qui a douté de sa divinité ; dans Hippolyte, c'est la mère d'Éros qui se venge d'un homme qui méprise l'amour, lui préférant la chasse, et sa rivale Artémis ; dans les deux pièces, châtiment ou vengeance sont cruels, impitoyables.

 

 

 

Que les Athéniens n'aient pas accepté la première version d'Hippolyte montre qu'Euripide n'était pas, comme certains l'ont pensé, un penseur déviant ; ce qui fit scandale, c'est qu'il eût montré sans le juger le comportement indécent d'une femme mariée se jetant au cou de son beau-fils ; il n'y avait pas, dans l'idée d'une méchanceté divine, une pensée contraire à la pensée collective, donnant des dieux de la cité une image sacrilège ; image pourtant qui à nous paraît telle. On ne comprend pas qu'Aphrodite, devant un public athénien respectueux des dieux, puisse monter un piège mortel contre Hippolyte, jeune homme plein de qualités, et dévot ; piège compliqué, où l'amour inspiré à Phèdre doit amener celle-ci à calomnier Hippolyte, faisant que Thésée voue son fils à la mort : crime prémédité par Aphrodite, et non par Phèdre. Aphrodite est coupable, sans aucun doute ; Artémis le proclame, et que sa rivale sera punie, par la mort de qui elle aime, qui est sans doute Adonis ; et Thésée à la fin : « Je veux me souvenir, Cypris, du mal que tu m'as fait ». Aphrodite quant à elle n'éprouve aucune hésitation, aucun remords. « J'ai dès longtemps dressé le piège... Phèdre le vit et son cœur fut saisi/ d'un amour violent. Tel était mon dessein ». Quant à Phèdre, son adoratrice, qu'elle souffre et meure, Aphrodite n'en a cure : elle n'aura été qu'un instrument qu'on utilise et qu'on jette. « Car de son malheur comment faire cas/ s'il doit m'empêcher de tirer justice/ de mes ennemis jusqu'à me sentir satisfaite ? » « Pour Phèdre, elle est sans nul reproche, mais elle doit périr ». Phèdre innocente est sacrifiée à l'amour propre, à la vanité blessée, à la jalousie d'Aphrodite. De la même façon, Iphigénie sera sacrifiée ailleurs au caprice incompréhensible d'Artémis ; dans les Héraclides, une déesse exigera le sacrifice d'une jeune fille quelconque ; dans Héraclès furieux, les enfants d'Héraclès seront sacrifiés à la colère d'Héra ; elle aussi inspirera à Héraclès la folie propre à faire de lui le plus affreux des criminels.

 

Ainsi la cause réelle du mal est-elle plus profonde que celles que Phèdre, dans ses longues nuits, localisait dans l'âme même : disant que l'on sait toujours où sont le bien et le mal, et qu'on ne fait le mal que par distraction ; la distraction humaine n'est qu'une occasion, une vacance elle-même provoquée par les dieux, et par laquelle ils se glissent, inspirant aux hommes des actes immoraux. Mais dira-t-on que les héroïnes d'Euripide ne sont pas libres ? L'acte de Phèdre paraît mûrement réfléchi ; Médée au moment de tuer ses enfants délibère comme un héros de Corneille ; Iphigénie comme Makarie ont en commun avec les héros d'Homère d'agir délibérément pour leur gloire, pour vivre dans la mémoire des hommes.

 

 

 

 

 

 

 

3.

 

 

 

 

 

D'une façon générale, corollairement à la culpabilité divine, ce qui est affirmé et réaffirmé par le théâtre d'Euripide, c'est l'innocence des hommes, quand un dieu leur inspire des actes évidemment criminels, ce qui est le cas ici de Phèdre, et aussi de Thésée maudissant son fils. La culpabilité divine est celle d'un acte délibéré, longuement mûri, projeté à froid. Thésée a souhaité la mort de son fils, il l'a tué, comme dit Madame de Lafayette, « comme avec une épée » ; mais c'était sous le coup de la colère, de façon éruptive. Sa colère était un rouage du piège monté par Aphrodite, piège compliqué, à longue portée. Phèdre elle aussi a machiné un piège pour Hippolyte, mais tous deux, Thésée et Phèdre, faisaient eux-mêmes partie du piège monté par la déesse, ils étaient agis. Dans sa colère, Thésée a jugé et condamné son fils sans l'entendre, sans faire d'enquête. Phèdre a tué froidement, menti délibérément, par étude, mais c'était quand même par sentiment. L'amour est-il essentiellement différent de la colère ? Dans les deux cas, Thésée comme Phèdre, l'origine de l'acte est irrationnelle et vient d'une déesse ; la liberté, la froideur sont peut-être illusoires, la cause réelle ailleurs, profondément sous-jacente ; elle ne le reste pas très longtemps, tous les personnages ici reconnaissant très vite leur innocence. 

  

Culpabilité et innocence sont ici clairement affirmées : il y a ici des coupables et des innocents, Aphrodite est coupable et Artémis innocente, au moins dans cette pièce, Hippolyte innocent, et Phèdre innocente quoique ayant machiné la mort d'Hippolyte ; et Thésée lui aussi est à la fois coupable et innocent, lui dont la colère s'est faite parole, malédiction mortelle, acte. À la fin d'Hippolyte, c'est Thésée qu'on innocente, le fils se joint à la déesse pour le rassurer sur son innocence. « Je te déclare affranchi de ma mort », dit Hippolyte à son père. Le pardon du fils vient confirmer l'innocence affirmée par Artémis ; l'acte n'est pas premier, il est causé par autre chose, le vouloir d'un dieu. « Tu l'as tué sans le vouloir », dit Artémis à Thésée : pourtant, celui-ci a désiré et voulu, et Hippolyte le lui dit : s'il avait eu une épée, il l'aurait tué de sa main. Un moment d'aveuglement, dit Thésée ; un aveuglement, dit Artémis, voulu par une déesse, à laquelle on ne peut résister : une origine ou une cause, là encore, extérieure, antérieure au vouloir propre. « Sois sans rancune envers ton père,/ puisque tu sais d'où vient le coup qui t'a perdu ». Mais s'agit-il seulement de la déesse ? « Mon mal vient de plus loin », dira la Phèdre de Racine, reprenant tout ce qui suit d'Euripide. « Ô ma mère, dit Phèdre, de quel amour tu as brûlé ! - Pour le taureau, ma fille ? » « C'est de ce passé là, et non d'hier, que date mon malheur ». Le coup vient bien d'Aphrodite, déesse toute puissante, mais celle-ci ne serait-elle pas elle aussi un instrument, n'y a-t-il pas une malédiction plus ancienne que celle de Thésée, une origine plus ancienne du vouloir mauvais , que ce soit celui de Phèdre, de Thésée, d'Aphrodite elle-même ?

 

 

 

Comment une cérémonie sacrée peut-elle représenter des histoires où les dieux sont méchants, où peut-être aussi ils ne savent pas vraiment ce qui les fait agir ? Les dieux, dit Artémis, obéissent à des lois sociales, ils ne peuvent s'empêcher les uns les autres ; il vaut mieux, dit à Hippolyte son vieux serviteur, n'en mécontenter aucun, faire profil bas : les dieux tiennent aux formes de la politesse, comme les hommes ; les lois des hommes viennent des dieux. En même temps, toutes ces histoires se passent dans des temps très anciens, légendaires ; les hommes qu'elles mettent en scène appartiennent, d'une façon ou d'une autre, au monde des dieux. Phèdre est la fille de Minos, roi de Crète, qui sera un jour juge aux Enfers ; comme Médée elle est fille du Soleil ; Thésée, Hippolyte, sont d'ascendance divine. La culpabilité, pour les dieux comme pour les demi-dieux, n'est pas une tare absolue. L'exemple le plus frappant est celui de Médée : à la fin de la pièce d'Euripide, elle a tué le roi de Corinthe et sa fille, sans parler dans le passé d'autres personnages importants qui gênaient Jason, son propre frère ; elle a tué également ses propres enfants, en toute conscience de faire le mal ; la dernière scène pourtant la montre s'élevant sur un nuage, divinité en gloire, comme il convient à la fille du Soleil. De même Hélène, responsable de toutes les souffrances de la guerre de Troie, appelée à devenir une étoile du firmament, guidant et sauvant les navigateurs comme ses frères jumeaux les Dioscures.

 

On a, d'Aristophane à Nietzsche, reproché à Euripide d'avoir trop humanisé les personnages du mythe traditionnel, d'avoir introduit dans le théâtre tragique des caractères qui seront ceux de la comédie à venir ; de fait, le souci qu'a Phèdre de sa réputation n'était peut-être pas dans la légende d'origine ; en même temps, les héros d'Euripide à aucun moment ne laissent oublier leur légende, leur généalogie et leur passé propre, c'est à dire leur nature surhumaine. Les hommes ont reçu leurs lois des dieux, reconnaît Hippolyte ; « il faut, mon fils, servir les dieux comme ils le veulent », dit encore le vieux serviteur ; mais les dieux et demi-dieux, dans Euripide, s'enrichissent de toute la psychologie des hommes ; c'est comme si, pour le dramaturge, les légendes anciennes avaient servi de laboratoire, comme s'il avait, toute sa vie, scruté toutes leurs possibilités, toute la lumière qu'elles pouvaient, longuement scrutées, projeter sur l'âme humaine ; dont la plus importante est celle du mystère, au moins de l'ambiguïté des volontés et des actes.

 

 

 

 

 

 

 

4.

 

 

 

 

 

 

 

Que la passion amoureuse de Phèdre soit tombée d'un seul coup et se soit simplifiée en haine, quand elle a entendu la longue déclaration misogyne du dévot d'Artémis, c'est ne pas voir, dans le crime de Phèdre, la responsabilité d'Aphrodite, c'est à dire de l'amour ; passer à côté, au moins, de l'ambiguïté ou de l'ambivalence qu'a voulu lui donner Euripide. Il n'y a là du reste qu'un chapitre du roman que déroule la traductrice d'Hippolyte. Quand Marie Delcourt écrit : « Le sophronein d'Hippolyte, comme [celui de Phèdre], est une façade, qui cache chez elle les désirs dont elle a honte, chez lui les rancœurs qu'il n'a pas su dépasser », il est vrai que Phèdre cache quelque chose derrière la façade de son silence ; elle ne dit pas qu'elle ait honte de ses désirs ; elle serait plutôt d'accord avec ce que lui dit la Nourrice : « Qu'y a-t-il d’inouï, d'étrange, en ce que tu éprouves ?/ Mais rien ! La colère d'une déesse s'est abattue sur toi./ Tu aimes, quoi d'étonnant ? C'est le lot des humains. » « À Cypris déchaînée on ne résiste pas.../ C'est qu'elle hante le ciel profond et la mer/ et ses gouffres, Cypris, elle par qui tout naît/ qui va semant la vie et répand le désir/ auquel nous tous sur terre nous devons d'exister ». Phèdre sait déjà tout cela ; quand elle dit : « Une tache souille mon cœur », il s'agit moins en effet de faute que de souillure, comme il en est ailleurs pour Oreste matricide, matricide par la volonté d'Apollon. La façade ici est toute consciente, volontaire, et sociale.

 

Il n'y a pas plus de façade intérieure et inconsciente chez Hippolyte. « Je suis pur »,dit Hippolyte. Il se croit chaste, indifférent aux femmes ; et la traductrice de nier tout cela ; qui recouvre autre chose, des pulsions sexuelles puissantes, ignorées d'Hippolyte lui-même, un conflit intime ; ce sont ces pulsions refoulées qu'incarnera la destinée d'Hippolyte, sous la forme du taureau qui le broiera : « La Bête qui le détruit, écrit-elle, est le symbole même des forces souterraines. C'est un Taureau, le porteur par excellence de la vigueur sexuelle, laquelle se venge de celui qui l'a méprisée. […] Il s'approche muet, sans même un mouvement hostile, tuant par sa seule présence et par la frayeur qu'il provoque. Sénèque et Racine ont retouché la Bête et en ont fait un dragon d'opéra, tandis qu'Euripide livre l'image inconsciente dans toute sa vérité » (5). Et de compléter encore le tableau : « Quand Phèdre vient s'offrir, Hippolyte le repousse avec une indignation où il y a quelque chose de factice. L'explosion est trop violente ; il y perce un cri de triomphe […] La rancune qui colore [sa misogynie] résulte du malaise inconscient que laisse un instinct méconnu, même si la méconnaissance, comme dans toute castration mythique, est devenue un titre de gloire »

 

 

 

Que de choses Hippolyte, pour Marie Delcourt, n'ignore-t-il pas de lui-même ! « Hippolyte est un bâtard qui a cruellement souffert de son infériorité et de son abandon. Sa mère est morte. Thésée ne s'est jamais occupé de lui, l'a fait élever par Pitthée, l'aïeul maternel. Il ne l'aime pas. En lisant l'accusation de Phèdre, il n'a pas une seconde d'hésitation, pas un mot non plus qui le montre déçu dans son sentiment paternel. » Or le cœur de Thésée, couve une culpabilité secrète, « d'anciens remords ignorés ». Ils font surface à la fin, une fois qu'il a commis l'irrémédiable, quand Artémis lui révèle le mensonge de Phèdre.

 

 

 

En fait, pour Marie Delcourt, ce sont toutes les formes mythologiques du théâtre tragique qu'il faut écarter et décrypter ; quand un dieu parle à l'oreille d'un héros homérique, dit-elle, il s'agit d'autre chose : de l'inconscient, du refoulement, des revanches de l'instinct. « Ces forces mystérieuses ouvrent et ferment la tragédie sous le masque d'Aphrodite, sous le masque d'Artémis ». Tout ici est crypté, absolument tout, tout doit être suspecté et traduit : la chasteté d'Hippolyte, certainement ridicule pour les Grecs anciens, folie pré-chrétienne, « pruderie de jeune moine », autocastration comme celle des sermonnaires médiévaux ; sa piété qui n'est que bigoterie hypocrite ; (en quoi elle justifie le crime de Thésée) ; mais aussi l'amour de Thésée (aussi mauvais père qu'Agamemnon). Seule Phèdre est lucide. « Elle mesure lucidement toute l'horreur du drame dont elle est possédée ».

 

 

 

Le texte n'a pas ces arrière-fonds, ni Thésée et Hippolyte ces duplicités ; ils s'aiment tendrement, le père et le fils, comme le montre, à la fin, une double déclaration d'amour, quand Hippolyte pardonne à Thésée. « Très cher, que tu es généreux envers ton père. - Sois heureux, père, ah, sois heureux ! - Ne m'abandonne pas mon fils, aie courage encore [... ] Ah, malheureux, que je suis seul ! »« Je meurs, mon fils. La vie pour moi n'a plus de joie ».

 

Mais non, l'amour paternel, selon Marie Delcourt, manque à Thésée comme ailleurs à Agamemnon. Or Thésée, comme Phèdre de son amour, a été victime de sa colère, une colère montée par Aphrodite, brève folie et aveuglement qui ne durent pas ; quant à Hippolyte, c'est un jeune mystique, un vrai dévot comme l'est le jeune Ion du même Euripide, tous deux vivant heureux dans la proximité de la divinité. C'est une sorte de Vestale mâle, un fanatique. Dans toute la pièce il reste égal à lui-même, sûr de sa piété, de sa pureté et innocence. Nul inconscient : que ce soit Phèdre, Thésée ou Hippolyte, ils sont tout entiers dans ce qu'ils disent et font.

 

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     1Euripide, tragédies complètes, traduction Marie Delcourt Curvers, tome 1, Gallimard, Paris 1962.

 

2Théâtre d'Euripide, trad. Louis Méridier, tome II , éditions les Belles Lettres, Paris 1973.

 

     3Racine, Phèdre, introduction.

 

4 kataïdestheïsa, de aidos ; et plus loin, endoxon, de doxa., l'opinion.

5. Marie Delcourt méprise le Taureau final de Phèdre, peut-être, parce qu'Hippolyte étant amoureux d'Aricie, elle ne peut plus voir dans la Bête le retour du refoulé; mais j'ai beau relire Euripide, la sensualité refoulée d'Hippolyte m'échappe.