Notes sur le Cyclope d'Euripide

 

 

 

1.

 

 

Le Cyclope est le seul exemple que nous ayons, dans l'Antiquité, d'une adaptation théâtrale que nous pouvons rapprocher de sa source, qui est ici le célèbre récit de l'Odyssée ; cette adaptation est-elle bien réussie ?, se demandait Paul Masqueray dans un article de 1902. « À leur coup d'essai, comme cela arrive souvent, disait-il, [les Grecs] ont atteint la perfection du genre. Que vaut cependant la pièce d'Euripide, si on la compare à l'épisode homérique? Comment le poète a-t-il tiré un drame des vers du vieil aède? N'a-t-il pas modifié le caractère des personnages de la légende? N'a-t-il pas altéré le récit de l'Odyssée? Et s'il l'a altéré, quelles ont été ses raisons ? » Et de conclure à un échec de l'adaptateur : il y a dans la pièce d'Euripide quelques beautés et de grandes faiblesses, un manque d'unité esthétique, des invraisemblances criantes, une fin bâclée, qui font douter du sérieux du dramaturge ; mais peut-être le dramaturge s'est-il aperçu à un certain moment, dit le commentateur, que porter fidèlement à la scène la rencontre d'Ulysse et du Cyclope, telle qu'on la trouve dans Homère, était une entreprise impossible ; la fin bâclée témoignait d'un découragement1...

 

Dans Euripide, toute l'action se situe devant la caverne qui sert d'habitation non seulement au Cyclope mais à ses bêtes ; toute l'action, sauf  le Cyclope tuant et dévorant les compagnons d'Ulysse, Ulysse aveuglant l'ogre géant d'un pieu rougi au feu ; qui se passe à côté, dans la grotte, hors de vue. Dans Homère, d'un bout à l'autre, pendant deux jours, on est dans la grotte avec Ulysse, ses marins, le Cyclope ; celui-ci a bouché la sortie d'une pierre énorme, le matin il fait sortir ses moutons, remet la pierre, revient, enlève et remet la pierre. C'est Ulysse qui en fait le récit des années après, on est dans un lieu fermé dont toute fuite est impossible ; tuer le Cyclope ou l'enivrer, c'est se condamner à rester enfermés ; la ruse d'Ulysse est en deux temps, enivrer et aveugler : une fois aveuglé, le Cyclope fera sortir ses bêtes pour les nourrir, bouchera la sortie de son corps, mais ne verra pas que les marins sont collés aux bêtes ; l'enivrement appelle l'aveuglement, qu'on puisse sortir sans être vu.

Dans Euripide, pas de rocher, pas de bélier portant Ulysse. Ulysse sort de la grotte ayant enivré le Cyclope, vient discuter quelques instants avec les satyres ; il n'y a plus d'urgence à aveugler Polyphème : les marins s'ils le veulent peuvent sortir aussi, s'égayer dans la nature, reprendre la mer ; pourquoi donc avoir décentré la grotte ? Je ne crois pas que ce soit pour les raisons que donne Masqueray : comme quoi l'on ne pouvait représenter l'intérieur de la grotte dans un théâtre à ciel ouvert comme était celui de Dionysos. Le théâtre grec n'avait pas besoin de décor pour donner présence aux lieux. Dans Ion, le temple est sur une colline, et les pèlerins y arrivent essoufflés ; Euripide aurait pu, s'il l'avait voulu, situer l'action du Cyclope dans la caverne. Du rivage, Silène aperçoit que viennent Ulysse et ses matelots : « Je vois à la rive, dit-il, un navire grec/ et des maîtres de rame avec leur capitaine/ qui montent tous vers notre grotte […]/ Ah ! Les malheureux voyageurs ! »

Euripide plutôt ne pouvait ou n'a pas voulu représenter l'ogre tuant et mangeant les matelots d'Ulysse. C'est pour la même raison qu'il n'a pas fait un chœur de matelots. Il a cherché un chœur ; les satyres se prêtaient à ce rôle ; comme le nom l'indique ils appartiennent au genre, le drame satyrique. Euripide a inventé toute une histoire pour justifier leur présence : partis à la recherche de Dionysos pris par des pirates tyrrhéniens, ils ont fait naufrage, sont devenus les esclaves de Polyphème ; ce sont ici les fils de Silène, qui a élevé Dionysos. Le vin joue un rôle important dans cette histoire. Silène est porté sur la bouteille, comme on le voit dans le tableau de Rubens. Quand le Cyclope aveuglé sortira de la grotte, les satyres joueront avec lui comme les Philistins avec Samson. Le Cyclope cherche les matelots, et les satyres les lui désignent faussement, le faisant se heurter aux rochers. Les mêmes le moquent d'avoir été aveuglé par Personne ; dans Homère, ce sont les autres Cyclopes qui, entendant les cris de Polyphème à l'intérieur de la grotte, lui disent ce que lui disent ici les satyres : Tu as été aveuglé par Personne, tu n'as donc pas été aveuglé... À la fin de la pièce, les satyres s'en vont sur le bateau d'Ulysse, et ils chantent : « Et nous, devenus matelots sur le bateau d'Ulysse/ toujours nous servirons Dionysos ». Vers qui remplacent le quatrain final habituel sur l'inattendu du destin.

 

Silènes et satyres, dit Marie Delcourt (2), n'étaient pas de la même famille : les satyres, hommes-boucs, les silènes, hommes-chevaux ; ce sont des personnages comiques, des clowns, agités et froussards. Au début, ramenant le troupeau en chantant, ils sont comme les nains de Blanche Neige revenant de la mine. Silène se vante de ses hauts faits, comme le petit tailleur il a tué un géant ; il reçoit amicalement Ulysse, lui offre de grand cœur fromage et viande appartenant au Cyclope (les Cyclopes, comme le savait tout le public, ne font pas pousser le blé, n'ont pas de pain), sans accepter d'or ; mais le vin de l'outre magique d'Ulysse l'intéresse. On interroge Ulysse : il revient de Troie, on a rendu Hélène à son mari ; tout le monde sait quel genre de femme c'est, une nymphomane. Ce petit monde se scindera  en deux partis : Silène bientôt se mettra complètement du côté du plus fort, le Cyclope ; il niera avoir rien donné aux Grecs, suggérera à Polyphème de manger la langue d'Ulysse pour en acquérir le verbe ; les Satyres seront du côté d'Ulysse ; ils s'offrent à éborgner Polyphème ; mais au dernier moment ils se défilent.

 

Où sont les matelots d'Ulysse ? Il n'y avait, comme on sait, que trois acteurs en dehors du chœur. Les matelots pourtant arrivent devant la grotte du Cyclope, ils y entreront et seront mangés, le reste du temps, apparemment, on les voit, puisque le dialogue les désigne ; mais ils ne pipent pas, pas un mot. Étaient-ils incarnés par des acteurs muets, des enfants ?

 

Il y a quelque chose d'enfantin dans cette pièce, une bonne humeur comme à Guignol ; elle paraît  s'adresser à un public d'enfants, toujours prêts à rire, et connaissant déjà l'histoire. « Le drame satyrique est un retour à l’enfance » , dit Marie Delcourt. Dans l'outre inépuisable, comme dans l'ogre énorme et sans remords, il y a l'esprit des contes, des récits populaires. Et pourtant, dit encore la traductrice, « l’œuvre a une densité psychologique à quoi les contes populaires ne nous ont pas habitués ».

 

 

 

 

2.

 

 

 

Le Cyclope, ce n'était sans doute, dans l'esprit d'Euripide, qu'une pochade, et pour son public qu'avait mis à rude épreuve, toute la journée, une trilogie tragique (dont nous ne savons rien), qu'un soulagement bienvenu. À le lire aujourd'hui il n'y a là, quoi qu'en ait dit Marie Delcourt, que peu de profondeur psychologique ; et l'intérêt historique qu'y trouve Paul Masqueray me paraît douteux.

Ulysse s'entretient d'abord, comme je l'ai dit, avec Silène et ses satyres. Arrive Polyphème, leur maître. Il n'aperçoit pas tout de suite les étrangers ; puis il discute avec Ulysse, l'interroge, apprend comme dans Homère qu'il est de retour de Troie. Lui aussi, le Cyclope, a entendu parler de la belle Hélène, cause de la guerre. Il s'indigne : « Honteuse expédition ! Pour une seule femme/ armer toute un flotte, partir pour la Phrygie ! ». « Un dieu l'avait voulu ! », dit Ulysse, innocentant Hélène ; qu'il s'agisse de l'aveuglement tragique ou du rôle des femmes dans l'histoire, le spectateur ne peut que reconnaître au passage deux bateaux bienvenus d'Euripide ; le Cyclope s'en contentera ; pour essayer d'apaiser ses penchants cruels, ne pas être mangé, Ulysse fait appel au sens national de son hôte : lui aussi, Sicilien proche de l'Etna, est grec ! Les Grecs ont trop cher payé la guerre, assez de sang ; et l'hospitalité est un devoir sacré.

Polyphème n'est pas convaincu : il s'affirme tranquillement anthropophage, c'est son plaisir, et le plaisir est son seul dieu, son bon plaisir. Ce discours immoraliste du Cyclope, dit Masqueray, c'est ce qui se disait dans les années – 420 parmi la jeunesse dorée d'Athènes, on entend là une lassitude de tous les beaux discours, un scepticisme religieux et antinational. D'un autre point de vue, le cyclope d'Euripide n'est pas, socialement, celui d'Homère ; c'est une préfiguration du dyskolos de Ménandre, un propriétaire terrien élevant ses bêtes avec quelques esclaves ; un chasseur aussi, mangeur de gibier ; non pas le berger sauvage et asocial de l'Odyssée. Euripide avait-il bien dans la tête, quand il écrivait sa pièce, des gens réels, toute une catégorie socio-professionnelle ? Le public réagissait-il à ces intentions sociologiques ? Il importe peu, sans doute.

 

Euripide, dit Marie Delcourt, ne pouvait renoncer à aveugler Polyphème, il savait trop bien, dit-elle, quelle signification profonde, fondamentale, enveloppaient le pieu brûlant, la grotte, un géant dont on rêve de crever l'œil. Interpréter toute la scène d'aveuglement par un symbolisme phallique et érotique, cela ne mange pas davantage de pain. L'anecdote elle-même a un caractère populaire ; si symbolisme il y a, il est immanent à tout le trésor des contes. Les deux commentateurs, du reste, sont d'accord sur un échec d'Euripide : si l'action se déroule devant la grotte, l'aveuglement du Cyclope perd le sens qu'il a dans Homère, qui est de permettre aux marins d'Ulysse de sortir de la caverne ; il ne peut avoir que le sens d'une punition ou d'une vengeance ; Euripide n'a voulu, au prix même d'une invraisemblance, que conserver une péripétie célèbre du récit d'Ulysse. Mais que sait-on des intentions d'Euripide ? Dans Sophocle, Œdipe s'aveugle lui-même pour se châtier de ses crimes ; dans l'Hécube d'Euripide, la reine de Troie fait aveugler par ses femmes le roi thrace Polymestor, coupable d'avoir trahi les devoirs de l'hospitalité, tué son fils. Polyphème, comme Polymestor, est un méchant voué à un juste châtiment des dieux, parce qu'il a tué et dévoré des Grecs. Davantage, c'est un méchant faisant le mal volontairement et en toute conscience, comme le montre le discours qu'il oppose aux beaux arguments d'Ulysse ; ce discours rappelle celui que fait Étéocle en réponse à sa mère Jocaste, dans les Phéniciennes ; dans les deux cas, c'est déjà Calliclès, quelqu'un affirmant le primat de la force sur le droit.

Aussi bien, dans une piécette destinée à amuser le public, parmi des propos d'ivrognes (ceux de Silène, de Polyphème lui-même), le débat d'Ulysse et du Cyclope tranche par son sérieux, comme si Euripide oubliait un instant qu'il écrivait une comédie, même une farce. Le Cyclope y réduit son adversaire à quia, inversant la légende d'un Ulysse sophiste toujours vainqueur, face au Cyclope géant et idiot. Ce sont tout à coup deux personnages vivants.

 

Ce qui fait l'intérêt du Cyclope, c'est plutôt de faire voir qu'un dramaturge de génie ne peut rien écrire d'insignifiant ; il est aussi d'éveiller des échos, de rappeler d'autres pièces, d'éclairer un peu, dans une création moins sérieuse, la personnalité d'Euripide.

 

Euripide assurément aimait les débats rhétoriques ; il aimait aussi évoquer la nature, la fraîcheur du matin à la campagne ; l'existence rurale, un paysage ouvert, un bord de mer. Ici des marins débarquent, des bergers rentrent les troupeaux. Dans Ion, un jeune prêtre à l'aube balaie un temple plein d'oiseaux. Dans Euripide on passe de la Sicile à la Tauride et à la Thrace. Electre a épousé un paysan, les bacchantes font les folles sur le Cithéron. Le Cyclope lui aussi parcourt les forêts, c'est un chasseur comme le jeune Hippolyte, le fils de Thésée. En même temps, une menace plane sur tous ces gens-là : le Cyclope perdra son œil unique, comme (dit-il lui-même) cela lui avait été prédit ; et comme une autre Cassandre il se fait lui-même oracle, prédisant à Ulysse un retour interminable.

 

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1Paul Masqueray, Le Cyclope d'Euripide et celui d'Homère, Revue des Études Anciennes. Tome 4, 1902, n°3. 

2. Euripide, Tragédies complètes, trad. Marie Delcourt-Curvers, Gallimard 1962.