Notes sur La folie d'Héraclès d'Euripide

 

 

 

 

 

 

1.

 

 

Il y a une simplicité admirable dans le déroulement de La folie d'Héraclès. Dans la première partie, la femme, les enfants et le père du héros, réfugiés sur l'autel de Zeus, attendent d'être tués par Lycos, le tyran qui a usurpé le trône thébain d'Héraclès ; lui est descendu aux Enfers et n'en reviendra pas. Le chœur des vieillards chante l'impuissance de la vieillesse. Mais Héraclès revient, ayant fait prisonnier Cerbère et délivré Thésée ; entre deux portes il tue Lycos. Le chœur chante et danse de joie.

Immédiatement après c'est Héraclès qui dans un accès de folie, de ses flèches et de sa massue, tue femme et enfants ; il se croit à Argos hez son cousin Eurysthée. Redevenu lui-même, se voyant couché parmi les cadavres, il veut mourir ; mais Thésée qu'il a sauvé des morts le persuade de vivre, l'entraîne chez lui, à Athènes.

 

Dans de vieux récits, écrit Marie Delcourt, la folie d'Héraclès se produisait dans sa jeunesse ; Euripide la place ici après les douze Travaux, « quand plus rien n'est réparable ».

On est étonné des libertés que prennent les Tragiques avec le temps des mythes ; ils situent les faits où il leur plaît. (*) Si la version d'Euripide est bonne, comment Héraclès rencontrera-t-il Déjanire, et le centaure Nessos, et le bûcher sur l'Oeta ? On dirait qu'Euripide ne s'est pas posé la question. Chaque épisode est un monde en soi, le mythe tout entier une série de bulles.

Ainsi également les enfants d'Héraclès. Ceux que Lycos poursuit et qui mourront de la main de leur père sont ceux que le héros a eus avec Mégara. Dans les Héraclides, une foule indistinctes d'enfants d'Héraclès sont poursuivis jusqu'à Athènes par Eurysthée2. De toute façon ils sont guettés par les tyrans, Lycos ou Eurysthée. La chose est-elle dans le mythe lui-même, appartient-elle au dramaturge? On peut partout se poser la question.

 

Dans La folie d'Héraclès, autre exemple, l'usurpateur Lycos redouble un Lycos plus ancien, le grand oncle d'Amphion, dont la flûte éleva les murailles de Thèbes. Là encore, comme dans les Phéniciennes et peut-être partout dans Euripide, on remonte à une origine plus ancienne que le commencement, la fondation. Lycos le loup est-il antérieur au dragon de Cadmos ? Les êtres premiers, hommes-animaux ou totems, leurs gènes sont toujours là. Il y a du loup dans Lycos, mais dans Héraclès aussi ; tuer ses enfants, les dévorer, c'est Cronos ; déjà celui-ci redoutait d'en être détrôné ; Lycos lui aussi, dit-il lui-même, tue par prudence, non cruauté. Dans Euripide, partout, le massacre guette les innocents. Dans le monde antique on tue beaucoup les enfants, voir Hérodote. Zeus lui-même est suspect d'en vouloir à son fils : « Qu'as-tu contre Héraclès, Zeus ? » interroge Amphitryon. Héraclès dans sa folie revient au plus primitif, à l'arc et à la massue, à l'exaltation du chasseur, celle du prêcheur de La nuit du chasseur.

 

 

 

2.

 

 

 

« Je remplirai tout l'Isménos du sang des morts, dit Héraclès apprenant qu'il a été remplacé par un tyran cruel, j'en rougirai les eaux limpides de Dircé ! »

« Or cela est une impiété, écrit Marie Delcourt. Tout homme a le droit de se venger. Mais les éléments sont purs et l'homme se rend coupable de démesure s'il décide de les souiller ». Là est, pour elle, la raison ou la cause de la folie homicide d'Héraclès ; elle est un juste châtiment. Mais je crains que Marie Delcourt n'ait pris dans l'adaptation de Sénèque, philosophe, cette raison-là. Ce n'est pas sans raison que Platon reprochait aux hommes de théâtre de ne dire ni oui ni non, de laisser parler leurs personnages sans s'engager personnellement.3 À lire l'original, la Folie d'Héraclès, on voit qu'Euripide ne s'engage pas, qu'il donne plusieurs explications possibles ; qu'il ne savait pas pourquoi Héraclès devenait fou et se rendait coupable d'un crime si affreux. Il faut, pour Marie Delcourt, qu'Euripide et les Grecs en général aient cru savoir.

« Il est juste que le père secoure ses enfants, son vieux père, et la compagne de sa vie », dit le chœur, p. 494. À quoi riment, dans le théâtre tragique, tant de sentences gnomiques ? Ce ne sont que des truismes, des vérités communes, la sagesse des nations. Le lecteur moderne s'en irrite comme d'un bavardage ; et c'est vrai que le chœur est fait le plus souvent, comme ici, de vieillards, de gens du commun ; de jeunes filles comme dans les Phéniciennes ou Iphigénie à Aulis. Mais n'y a-t-il pas là des de l'inattaquable ? Face aux vérités contradictoires du débat sophistique, aux apories de la recherche rationnelle, le truisme est un roc.

 

 

L'ironie, comme on sait, c'est-à-dire le comique d'une ignorance, est au cœur de l'Oedipe roi de Sophocle, comme elle est dans La folie d'Héraclès. Mais il y a là des non savoirs très différents. Dans le cas d'Oedipe, le héros ignore ce que le public sait, qu'il est lui-même l'homme qu'il poursuit, un homme souillé, pestiféré et pestiférant. Son non savoir est l'envers d'une certitude qu'il acquerra bientôt, à ses dépens. Dans la pièce d'Euripide, tout le monde sait bien qu'Héraclès tuera Lycos. Quand, Héraclès de retour, Amphitryon fait comme s’il n’en savait rien et pousse Lycos à rentrer dans le palais, le public connaît le sort qui l'attend. Cette différence de savoir, dite ironie tragique, est liée structurellement au théâtre. Quel destin ou quelle farce attend le héros tournant la poignée de la porte ? Lycos exécuté et hurlant, le public manifeste sa joie ; l'exultation était déjà là, dans la supériorité de celui qui en sait plus, dans l'approche de ce qu'on sait devoir se produire.

Dans l'économie de la pièce, Héraclès n'est pas moins ignorant de ce qui l'attend ensuite que Lycos ; là aussi le spectateur en sait plus que le héros, et d'autant mieux que sa folie est inscrite dans le mythe, dans le titre même de la pièce. Autre chose est de savoir quelle est la cause réelle du crime d'Héraclès. Là dessus le public athénien ne pouvait, comme dès le prologue Amphitryon, et comme le lecteur moderne, que s'interroger : « Il fit promesse à Eurysthée/ qu'il purgerait la terre de ses monstres !/ Étaient-ce les poinçons d'Héra qui lui avaient troublé l'esprit, / ou bien la destinée le voulait-elle ? » Ces poinçons de Héra disent qu'un dieu peut avoir tout fait ; mais il n'y a là qu'une question que se pose le vieillard, après coup et avant. Un dieu, le destin, d'autres causes encore ? Il importe peu, ce serait un savoir assez inutile, aucun savoir ne saurait prévenir l'avenir prochain d'Héraclès ; il préexiste à la pièce, quels que soient les tenants et les aboutissants. Quand apparaît sur la scène, comme une créature terrifiante, la folie d'Héraclès, une rage ayant présence et voix nommée Lyssa, la rage en soi, matérialise une angoisse latente dès le prologue, dès le titre même de la pièce, angoisse immanente à un savoir inutile. 4.

 

 

3.

 

 

Concernant la liberté humaine et la responsabilité du non-humain, que ce soit une divinité ou le monde objectif, les Anciens n'en savaient pas plus que nous, pour lesquels le problème se pose toujours. Un individu ne peut évidement être totalement conscient de ce qui le fait agir, ni de ce que seront les effets à venir de son acte. Les Grecs avaient-ils des réponses assurées concernant le destin, l'intervention des dieux, la part de l'homme dans ses actes ? La pensée des esprits les plus profonds, comme était Euripide, n'allait sans doute pas plus loin que d'envisager toutes sortes de possibilités, et qu'une suspension de la croyance. Dans La Folie d'Héraclès, les explications possibles se succèdent, se combinent, s'opposent, sans que l'auteur paraisse avoir voulu choisir.

 

Euripide s'intéressait certainement à la folie : on le voit dans cette Folie d'Héraclès, plus encore dans sa dernière pièce, les Bacchantes. La folie, c'est hallucination, erreur, illusion, envahissement des fantasmes ; rupture des digues qui protègent la conscience, dit Marie Delcourt. Est-ce Héra qui fait voir à Héraclès, dans ses enfants, ceux d'Eurysthée, comme Dionysos, à Agavé, fait voir un jeune lion dans son fils ? Le rêve envahit la vie réelle, comme pour le chat endormi. Au plus profond d'Héraclès il y a la haine, la colère, un ressentiment terrible contre son cousin. Mais là n'est pas la cause du crime; plutôt le prétexte ou l'occasion.

 

Héraclès lui-même s'interroge sur les causes de son acte. Il a d'abord un cri de haine contre Héra, la mauvaise mère, la femme de son père, celle dont la jalousie le poursuit depuis toujours. « Frappé d'un seul coup par Héra ! » Il a agi, mais elle est celle qui a agi à travers lui. Elle l'a détruit d'un seul coup, lui le grand homme,« le bienfaiteur de la Grèce ! »

Puis il remonte plus haut dans le temps, avant même sa naissance. « Ce qui m'exclut de la vie, aujourd'hui et depuis longtemps/ Je dois le jour à un homme qui tua/ le père de ma mère, un vieillard. Le sang le polluait/ quand il épousa cette Alcmène qui me mit au monde... » L'assise de la famille, dit-il, n'était pas droitement alignée. Ce serait donc Amphitryon, le responsable de ce qu'il a fait, Amphitryon plus proche de lui même que Zeus : « car c'est toi et non Zeus que je tiens pour mon père » . Seul Lycos se moquait d'Amphitryon ; dans toute la pièce, c'est un vieillard plein de dignité, qui fait honte à Zeus d'avoir abandonné son fils ; lui est resté à son côté. Héraclès l'aime tendrement ; pourtant Amphitryon a tué le père de Mégara, son grand-père maternel, et telle est, peut-être, la source de son crime à lui, Héraclès, par la transmission d'une souillure, d'un crime qui n'a pas été purifié.

 

(Mais que dire de Zeus ? « Zeus, quel que soit le dieu qui porte ce nom, m'engendra pour être l'ennemi/ d'Héra ». Ce dieu si puissant, si vénérable, est-ce un mauvais père qui a abandonné son fils ? La souffrance d'Héraclès ne découle-t-elle pas du goût de Zeus pour tant de femmes ? Hésiode déjà en faisait la liste.)

 

Les causes ici sont donc multiples, contradictoires, problématiques toutes. Est-ce bien, comme le croit Marie Delcourt, d'avoir voulu souiller les eaux du fleuve Isménos, un crime en pensée, écologique ? Est-ce un crime plus originel, familial, une souillure non purifiée (passant par une paternité purement nominale), le meurtre du grand père par Amphitryon ? Quel rôle a joué Zeus, suscitant la jalousie de sa femme Héra, qui peut maintenant se déchaîner, Héraclès n'étant plus au service d'Eurysthée (dixit Iris, la messagère des dieux).

 

 

Euripide lui-même, j'en suis sûr, n'aurait su dire. Dans son théâtre se mêlent l'extrême rationalisme et l'attrait pour le plus mystique, l'indicible, le surréel. Qu'est-ce qui a fait craquer « les digues qui protègent la conscience» ? Est-ce l'hubris d'un orgueil, d'un trop grand succès, attirant la jalousie des dieux ? Est-ce une trop grande colère s'emparant de tout l'être, devenant haine aveugle ? Ou est-ce une divinité qui l'aveugle en effet et le trompe ? Et Héraclès est-il coupable, plus qu'Œdipe, Oreste ou Phèdre ?

La profondeur de la pièce est celle du mystère, aux deux sens du mot : de l'ignorance au sens le plus courant ; d'un savoir interdit, celui peut-être du mystère religieux. Héraclès arrive à Thèbes venant des Enfers ; à Eurysthée il a ramené le Chien d'Hadès, l'épreuve, dit Marie Delcourt, la plus mystérieuse ; dans Alceste, pièce évoquant également Eleusis, il a vaincu les chevaux anthropophages de Diomède. Il est le vainqueur des monstres, de la mort elle-même. « J'ai vu les mystères », dit-il lui-même. C'est pourquoi il a pu passer de l'autre côté. Quels sont les vrais enjeux de la pièce ? Ce demi-dieu bienfaisant qui devient fou et tue les siens peut en évoquer un autre mourant de la mort des esclaves. Il y a du paradoxe, là-dedans, la réalisation vivante d'une contradiction. Fallait-il que, dès les Grecs, le héros accède par la souffrance à la plus profonde humanité 5 ? Comme Hécube ou Médée, comme les Danaïdes auxquelles il se compare lui-même, c'est une figure de l'excès, de l'extrême, dans le mal et la souffrance.

 

 

4.

 

 

Je suis frappé, quant à moi, par la fluidité merveilleuse, musicale, qu'il y a dans la Folie d'Héraclès. Il y a des années, commentant l'Oedipe roi de Sophocle, j'évoquais La vie de Bohème de Puccini : dans les deux œuvres, la mort de l'héroïne n'est rien de plus qu'un silence soudain, une note unique s'effile et s'interrompt. Dans La folie d'Héraclès, le crime est figuré par des cris d'Amphitryon en coulisse ; puis on introduit Héraclès lié, ses enfants morts ; Amphitryon bouleversé ne fait que répéter : Silence, silence, comme dans Oreste Electre : « Réveiller mon frère me rendrait malheureuse ». Il ne faut réveiller ni Héraclès ni Oreste, sous peine de réveiller aussi leur délire. Amphitryon craint qu'Héraclès fou ne tue encore. Electre craint que son frère ne soit en butte aux Érinyes.

Musicale aussi, l'apparition de Lyssa, la rage, la folie personnifiée du héros : elle n'a pas oublié sa flûte, et ce sont les modulations de sa flûte qui font croître et décroître la colère homicide d'Héraclès.

 

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1Sophocle, Théâtre I, trad.. Paul Mazon, Les belles lettres.

* Dans les Trachiniennes de Sophocle, Héraclès rencontre Déjanire tout à la fin de sa vie. 

2 Théâtre d'Euripide, trad. Marie Delcourt, Galllimard 1962, p. 278.

  3 J. P. Vernant citant Goldschmidt, in Mythe et société chez les Grecs.

  4Jacqueline de Romilly, in La tragédie grecque, PUF 1982.

 

5Voir Péguy, Clio, la part humaine des héros.