Notes sur Les Bacchantes d'Euripide

 

 

 

 

 

1.

 

 

Les Bacchantes sont un épisode de la légende thébaine. On est à Thèbes, au temps de Cadmos, le fondateur ; il est là, un peu âgé, arrêté et comme hors du temps, au milieu de sa geste : il a tué le dragon, semé les dents de celui-ci, les guerriers Spartes se sont entre-tués, c'était hier. Il a fondé Thèbes, à la fin de la pièce il sera changé en serpent et partira avec sa femme Harmonie. Entre-temps Sémélé, une fille du couple, a eu de Zeus un fils, Dionysos ; trompée par Héra jalouse elle a été foudroyée, les pierres sont encore fumantes, l'enfant a été élevé (par Silène, qui paraît dans le Cyclope), il est parti très loin, il revient, rencontre son cousin Penthée, fils d'Agavé, sa tante ; une apparence d'homme dissimule sa divinité, on ne sait à quoi il ressemble, en soi et pour lui-même, seulement que par imagination, négation, théologie négative, saut dans l'inconnu. Une lumière de commencement ou de fin du monde accompagne le jeune dieu.

 

Il y a une pulsion thébaine d'Euripide ; d'une pièce à l'autre on retrouve Cadmos, les Spartes, les murailles construites par Amphion, la descendance ramifiée dupatriarche : ici, Sémélé et ses sœurs ; ailleurs, dans les Phéniciennes, le petit-fils de Polydore, fils de Cadmos, Œdipe fils de Laïos avec ses fils et sa fille Antigone : Penthée sort de la même semence qu’Oedipe, une semence qui se mêle à celle d'Échion, le fils du dragon.

D'autres pièces, ou les mêmes, mettent en jeu d'autres villes, Argos, Sparte, Athènes, Corinthe, Trézène. Dans tous les cas, le mythe qui inspire Euripide, même si les héros courent la Grèce et le monde, comme Héraclès ou Dionysos, est attaché à une ville précise ; de toute façon, on est dans le temps de l'origine ; qui n'est pas seulement, ici, celui de la naissance de Thèbes ; mais celui des dieux, le temps du commencement du monde, quand tout était possible, toutes les métamorphoses, où tout était permis aux dieux, où ils étaient au delà du Bien et du Mal, n'étaient pas encore, par l'effort des esprits raisonnables, devenus des figures du Bien, de la Justice, de la moralité, conjugale ou non.

Dans le théâtre d'Euripide, de grands récits épiques, plus anachroniques même que le genre tragique, racontent les événements merveilleux d'alors, survenus quand le monde était encore antérieur au Déluge : le Taureau d'Hippolyte, sortant des flots pour effrayer les chevaux du héros ; la mère et les tantes de Penthée, dans les Bacchantes, devenues chiennes rapides et dévorantes, déchiquetant des bœufs, arrachant les arbres, démembrant enfin le roi qui a voulu les observer. Toutes actions que personne, dans le théâtre de Dionysos, n'aurait songé à juger et condamner : qui jugerait Cronos dévorant ses enfants, ou Zeus châtrant son père ?

 

 

 

 

 

 

2.

 

 

« Après avoir mis en doute, écrit Marie Delcourt, qu'il y ait un problème des Bacchantes, on se sent repris par lui, et incapable de le résoudre1 ». « On se demande quelle signification le poète a entendu donner aux déchaînements d'Agavé et de ses compagnes, d'abord innocents jusqu'à en être un peu ridicules, puis inquiétants, et enfin meurtriers ». Mais quel sens, à Actéon déchiré par ses chiens, Orphée déchiré par les ménades, Héraclès tuant les oiseaux du lac Stymphale ?

Un regard extérieur est absent, dit-elle encore, un chœur qui serait fait de gens normaux, comme est le chœur tragique à l'ordinaire. Les bacchantes de la pièce d’Euripide sont partiales, amoureuses qu'elles sont de Dionysos2. Euripide, « s'est privé [par là] d'exprimer, en marge des passions qui s'affrontent, le sentiment de l'homme raisonnable, voire le sien propre3 ». Mais il y a là, de la part de la traductrice, une palinodie surprenante : il n’y a de problème des Bacchantes que pour l’homme raisonnable d’aujourd’hui.

 

Le sujet des Bacchantes, en effet4, c'est la punition terrifiante d'une faute qui n'en est pas une, au regard d'un esprit rationnel, d'un Athénien cultivé par exemple du cinquième siècle : se méfier d'un étranger qui prétend vouloir introduire dans la cité un dieu nouveau, dieu s'adressant en premier lieu aux femmes ; se demander, comme fait Penthée, roi de Thèbes, si ce n'est pas un charlatan, considérant en plus qu'il s'agit d'un cousin germain et qu'il se dit fils de Zeus, il n'y a là rien que de raisonnable. La pièce ne peut aujourd'hui que susciter l'horreur, rappeler de mauvais souvenirs : ceux de l'Inquisition, de Ravaillac, de Calvin établissant son pouvoir et sa religion à Genève sans craindre d'élever des bûchers, de toutes sortes d'idéologues et de fanatiques. On sait du reste que Rome chassa à plusieurs reprises les cultes orientaux, que les bacchanales ont inquiété Plaute5.

 

Aussi bien n'y a-t-il ici, dans la tragédie peut-être en général, aucun souvenir de la réalité ; les Bacchantes, c'est un monde fermé, la messe d'une secte ; quel rapport, une telle cérémonie, avec le Dionysos du culte ordinaire à Athènes, avec la fête de Dionysos que constitue le concours théâtral ? Dionysos était présent à Éleusis comme à Delphes, en même temps qu'Apollon : on savait qu'ils étaient tous deux duplices, bienfaisants et terribles ; la mort de Penthée n'avait pourtant pas plus d'actualité, dans la vie quotidienne, que la crucifixion dans la vie chrétienne. Il faut que Jean Pierre Vernant soit bien assuré des principes et méthodes de lecture des Annales pour trouver dans les Bacchantes un document intéressant l'histoire6 ; comme Marie Delcourt, il prend la poésie et la fiction pour la prose du réel. Traduit en prose socio-historique, le dieu des Bacchantes est pour lui le dieu du vin produisant l'ivresse délicieuse et parfois mauvaise, un dieu foncièrement bon, celui des banquets et du théâtre. Il passe à côté du texte d'Euripide, de la cruauté du dieu, du Grand Guignol de la mort du roi.

 

 

 

 

3.

 

 

 

Que le Dionysos des Bacchantes soit injuste en toute bonne conscience, comme un dieu qui est sûr de son bon droit, c'est une donnée du mythe lui-même7 ; elle est présente dès le prologue. C'est le dieu lui-même qui parle, sur les lieux de sa naissance, à Thèbes, à l'endroit même où sa mère Sémélé fut foudroyée par Zeus, devant la tombe où subsiste encore la lumière de la foudre. Revenant parmi les siens, dit-il, après un long détour par l'Asie, il établira son culte dans Thèbes malgré l'incrédulité et la résistance de sa famille : déjà il a rendu folles les sœurs de sa mère, les chassant vers la montagne, en faisant des bacchantes. Quant au roi Penthée, son cousin, il apprendra ce qu'il en coûte de nier sa divinité. C'est cette fondation du culte de Dionysos, divinité à la fois étrangère et indigène, que raconte la pièce, comme une punition impitoyable, présentée tout au long comme juste : seul le roi Penthée s'insurge, « excluant (comme le dit Dionysos avec indignation) le nouveau dieu de ses libations, ne le nommant pas dans les prières ». Il sera déchiré vivant et décapité par sa mère, Agavé ; qui elle aussi a repoussé Dionysos, avec ses sœurs ; elle aussi atrocement punie, par l'atrocité de son crime. Juste punition, reconnaît-elle enfin. Nous avons été coupables, dit -elle au dieu, « nous l'avouons ; mais ta vengeance est trop impitoyable ».

Faut-il absolument actualiser le mythe, dire qu'Euripide, rationaliste raisonné ou repenti, considérait Dionysos comme juste ou injuste ; ou qu'il faut chercher dans la pièce une leçon de prudence politique ? « Bacchos lui aussi aime les honneurs, j'en suis sûr », dit Tirésias. Comme le vieux serviteur d'Hippolyte, voyant avec effroi son maître refuser tout hommage à Aphrodite, il rappelle à Penthée que les dieux sont vaniteux et susceptibles. C'est une figure d'homme prudent, de diplomate, il ne veut se faire des ennemis ni des hommes ni des dieux. Et Cadmos : qui sait si Dionysos est vraiment dieu ? Dans le doute, il vaut mieux ne rien dire, faire comme si. Il est vrai que le dramaturge humanise les deux patriarches ; mais il n'y a là que truismes politiques. Ce qui intéresse davantage Euripide est la puissance de subversion qui est dans l'injustice assumée de Dionysos, une mise en question des catégories communes, de la morale à la raison. « Ta raison n'est que folie », dit le dieu à Penthée. « Le monde barbare célèbre déjà [mes] orgies. - C'est qu'ils sont beaucoup moins éclairés que les Grecs, répond Penthée. - Ils le sont sur ce point davantage, dit Dionysos ». Le dérèglement de tous les sens dans la bacchanale serait-il un degré supérieur des lumières de la raison ?

 

On peut penser que Penthée, en tant que roi, a des raisons de craindre le désordre qu'introduit l'étrange prêtre dans sa ville ; mais les paroles du dieu vont bien au delà : il y a un côté pascalien des Bacchantes ; c'est comme si Euripide, sous couvert du mythe, avait voulu mettre en question la validité de la raison elle-même8 , en même temps que les certitudes ordinaires de la morale.

« Être modeste et honorer les dieux/ c'est je pense, le meilleur parti et le plus raisonnable/ pour le mortel qui le met en pratique », dit tout à la fin le garde qui a raconté la mort de Penthée. Il y a dans toute la pièce un contraste frappant entre un langage édifiant, lénifiant9, celui de tous les personnages y compris de Dionysos, et la cruauté du dieu, qui assassine Penthée de façon délibérée : en l'amenant à s'habiller en femme et à se jeter parmi les ménades, en le faisant monter sur un arbre pour le rendre visible, en particulier à sa mère, en rendant aveugle celle-ci pour qu'elle ne reconnaisse pas son fils 10. Quel plaisir, disent ici les personnages, de tuer et voir souffrir celui qu'on déteste ! On entend, dès le prologue, le plaisir sadique du dieu qui prépare un piège, un plan de vengeance. En quoi on est tout près de la déesse Aphrodite, dans Hippolyte, concoctant elle aussi une vengeance horrible et compliquée : qui passe par l'amour contrarié de Phèdre, son suicide, sa lettre de dénonciation, la colère de Thésée, sa malédiction contre son fils, l'apparition du taureau monstrueux qui le tuera. À ses bacchantes, sous son déguisement de prêtre, son apparence d'être humain, Dionysos annonce son plan, qui est d'abord de rendre fou Penthée : « Femmes, Penthée

tombe dans mes filets !/ À toi d'agir, Dionysos, car tu n'es pas bien loin !/ Punissons-le ! Dérange d'abord sa raison !/ Mets-y le délire qui fait vaciller, car dans son bon sens il ne voudra pas s'habiller en femme./ Pour y consentir il faut qu'il sorte de lui même ».

 

 

 

4.

 

 

 

Les Bacchantes ne sont pas, dans l’œuvre d'Euripide, une pièce à part. Ce qui intéresse le dramaturge, c'est un dieu modifiant une conscience humaine : par le vin, pharmakos qui fait passer de la tristesse à la joie ; mais le vin comme le blé de Déméter peuvent être des symboles ; surtout, en créant directement dans l’âme émotions, sentiments, passions, affects : un dieu inspire un amour absolu à Phèdre, suscite la colère qui aveugle Héraclès, la ferveur religieuse qui fait fuir sur le Cithéron Agavé et ses sœurs, changeant leur doute rationnel (un parent à elles comme Dionysos peut-il être un fils de Zeus?) en adhésion de tout l'être, en conviction poussée jusqu'au crime. « Je les ai piquées d'un aiguillon de frénésie,/ obligées de fuir leurs demeures, dit Dionysos dès le prologue. Elles vivent dans la montagne, délirantes ». Les autres femmes de Thèbes idem : tout un monde féminin en proie au fanatisme.

Dans le cours des Bacchantes, Dionysos est celui qui change la perception, fait voir ce qui n'est pas, fait ne pas voir ce qui est. À Agavé, il fait voir un lion à la place de son fils (qu'elle ne reconnaît donc pas). De la même façon, Héra fait voir, à Héraclès, les enfants d'Eurysthée à la place des siens. Le dieu, ici Dionysos, est un magicien, maître de l'hallucination, de l'illusion trompeuse : Penthée croit l'attacher, mais lui se dédouble, le regarde en silence pendant qu'il attache (en réalité) un taureau, autre forme que peut prendre le dieu ; comme il a pris forme humaine, celle du jeune prêtre aux cheveux bouclés et blonds, aux joues rouges, à la peau pâle. Quand il fait s'écrouler le palais, suscite un incendie, est-ce une illusion aussi, une réalité, le palais brûle-t-il ? À l'instant qui suit il semble que rien ne se soit passé. Dans les Bacchantes, le dieu fait vaciller le réel lui-même : n'est-on pas à tout moment dans un monde d'apparences11 ?

 

Qu'est-ce qui est créé par le dieu, qu'est-ce qui était déjà là ? Le roi refuse d'adorer le dieu. Il a essayé sans succès de l'attacher, il menace de faire emprisonner ses ménades ; il s'éloigne plein de colère, Dionysos le rappelle, « Reviens ! » (Là dessus, changement musical, pause ou silence, quelque chose s'est passé, indicible). « Les assemblées dans la montagne, aimerais-tu y assister ? - Ah oui ! De quel tas d'or je le paierais ! - Et qu'est-ce qui te jette en un désir si violent ? - Je voudrais m'indigner du spectacle de leur ivresse ! - Tu verras donc avec plaisir ce qui doit te blesser ? » Dans l'instant la colère de Penthée est oubliée ; c'est, de la part du dieu, comme de faire diversion, détourner l'attention d'un enfant. Dionysos n'a pas inspiré la curiosité passionnée de Penthée, à la fois puritaine ou voyeuriste ; elle était déjà là, comme une nature héritée, familiale, voir Actéon, fils d'une autre sœur de Sémélé, un autre cousin encore ; c'est l'appel à cette curiosité originelle qui désarme aussitôt l'hostilité de Penthée, lui fait accepter ce qu'il refuse, s'habiller en femme12. Si le dieu n'a pas créé ce désir de voir, il lui est transparent et il en use à son profit, pour mener Penthée à sa mort. Peut-être y a-t-il aussi dans le roi, comme dans Tirésias, un désir secret de féminité ; il ne résiste pas longtemps à se faire femme. Ce qu'il imagine, c'est une débauche ; regarder le coït de femmes débauchées13 est-il une souffrance ? Souffrance hypocrite, plutôt plaisir : il y a là un désir, que le dieu nomme explicitement. Un personnage ici a barre sur un autre, connaît sa propre puissance ; on pense à Dostoïevski en tout cela, Dionysos a quelque chose en lui de Stavroguine, du Dom Juan de Molière, grand seigneur méchant homme ; un dieu méchant homme. Déjà certains s'étaient demandé s'il n'y avait pas là un portrait d'Alcibiade14.

De la même façon la réaction des femmes entre elles à l'apparition d'un homme, ce désir d'expulser l'intrus qui va jusqu'au meurtre, découle d'une pente archaïque, d’une nature. Là aussi, Euripide désigne le plus originel. Quoi de premier ? Est-ce éris ou éros, la haine ou l'amour ? Il était grand lecteur. On est à une certain moment de la pensée grecque, après Pythagore et les Eléates. L'action modificatrice du dieu suppose une réalité préexistante qui est celle d'une psychologie : Dionysos n'a pas créé le quant à soi féminin qui fait exclure violemment l'étranger, l'homme intéressé par les femmes ; non plus que le désir masculin d'entrer dans le secret du féminin. Il joue de l'un et de l'autre pour amener Penthée au milieu des femmes, et que les femmes le démembrent ; le voyeurisme masculin, du reste, comme la violence des groupes de femmes, étaient inscrits dans les mythes eux-mêmes : ainsi l'histoire d'Actéon observant la nudité d'Artémis, ou celle d'Orphée déchiré par les ménades15.

 

 

La folie, qui apparaît ici comme dans plusieurs autres pièces, est un cas particulier de la manipulation ou causation divine. Ailleurs, la folie est individuelle : ainsi dans La folie d'Héraclès, Hippolyte ; les Phéniciennes montrent aussi un cas de folie familiale, la haine absolue de deux frères poussés à s'entretuer par la malédiction de leur père ; la folie d’Oreste découle d'un crime affreux, du matricide (mais les Érinyes qui le poursuivent sont-elles fantasme ou réalité ? )

L'originalité des Bacchantes est de montrer une folie collective, celle des femmes de Thèbes devenues bacchantes ; c'est aussi que la folie de celles-ci dure, qu'elle n'est pas, comme dans Oreste ou la Folie d'Héraclès, une crise passagère. Agavé, ses sœurs et les autres Thébaines sont folles sur une longue période. Agavé ayant tué son fils reste longtemps, même devant le public, sans prendre conscience de ce qu'elle a fait ; elle porte la tête coupée de Penthée qu'elle continue à prendre pour celle d'un jeune lion ; c'est Cadmos, représentant de la vision commune, qui la fait se réveiller d'une sorte de rêve, comme un hypnotiseur qui claque des doigts. Depuis avant même le début de la pièce, toutes ces femmes vaguent sur le Cithéron, et Dionysos en parle comme d'une folie qu’il a créée. La bacchanale est-elle, comme le dit Penthée, une forme de folie, une honte pour la Grèce ? Les ménades lydiennes sont-elles folles ? Aucune n'est inoffensive, que ce soit les anciennes ou nouvelles adeptes du dieu16. Leurs jeux sont innocents en effet, comme un retour à l'enfance dans une nature où l'homme n'a pas pénétré ; on y voit les jeunes mères allaitant le chevreuil ou le louveteau ; mais que paraisse un homme, justement, le bouvier du premier récit ou Penthée dans le récit du garde, les femmes se transforment en chiennes déchaînées ; elles déchirent les vaches du bouvier (un avertissement pour Penthée, qui n'en tient pas compte), montrant une force surhumaine ; la mère arrache une jambe de son fils, les femmes déracinent le grand arbre sur lequel Penthée est monté pour les observer. Dionysos inspire aux femmes une puissance qui est la sienne, il leur donne une corporéité divine : leur corps ne peut être blessé par une flèche, ni brûlé. Il leur ôte aussi toute humanité, toute faculté de sympathie ou de pitié, ainsi Agavé : « Mais elle, la bouche écumante et roulant des yeux égarés/ n'est plus maître de sa raison. Toute possédée de Bacchus elle ne l'entend pas ». - Mère, c'est moi, je suis ton fils. / Mère, aie pitié de moi. Oui, j'ai péché/ ne tue pas cependant ton enfant ! »

 

Dans la réalité, on pourrait penser à Dionysos comme à un gourou meurtrier, ceux de la secte du Soleil ou des haschischin, à la fois cruels et tout-puissants ; il n’y a là pourtant qu’un épisode d’un récit édifiant, ce que dit le garde qui a raconté la mort de Penthée : « Ce dieu là, quel qu'il soit, mon seigneur, / ouvre-lui l'accès de la ville, car il est grand en toute chose ».

 

 

 

 

3.

 

 

Il est vrai que les orgies dionysiaques, en Macédoine, avaient une violence inconnue en Grèce, et c'est en Macédoine que la pièce fut écrite ; elle fut jouée à Athènes après la mort de l’auteur, sans qu’on sache quel fut l’accueil ; au moins fut-elle, comme les autres pièces d’Euripide qu’on possède, incluse dans un recueil à l’usage des étudiants : elle n’avait donc, pour la Grèce ancienne, rien de choquant, que ce soit la mise à mort de Penthée ou son scepticisme à l’égard de Dionysos. « A l'égard d'Hippolyte, écrivait Louis Méridier, quels sont les sentiments du poète ? Il serait au moins naturel d'admettre qu'en sa qualité de poète dramatique, il s'est attaché, sans parti pris, à créer une vivante figure de croyant mystique. Qu'on se rappelle les Bacchantes. Il y est si bien entré dans l'état d'âme des fidèles de Dionysos ; il a su peindre leur pieux délire avec tant de délicatesse, d'émotion, de gravité ; il a trouvé, pour glorifier leur enthousiasme, des paroles si profondes qu'on se demande s'il donne raison à Penthée17. » Peut-on croire que l'auteur ait eu pour ce dieu impitoyable la ferveur des ménades lydiennes du chœur, qu’il ait considéré comme juste que le dieu se venge de ceux qui ne croient pas en lui ? Les Bacchantes chantent-elles l'intolérance religieuse, un obscurantisme mystique ? Faut-il chercher dans la pièce une distance qui peut-être n'y est pas, faire un sort à quelques mots dissidents : « un châtiment juste, mais trop cruel » ; « il vaut mieux ne pas exprimer ses doutes » ?

 

Euripide a-t-il voulu, à la gloire du dieu du théâtre, écrire un mystère édifiant, un peu naïf ? La pièce, à certains endroits, redevient ce qu'était peut-être le dithyrambe dionysiaque, une célébration chantée ; ainsi quand Penthée ayant revêtu l'habit de femme, son sort est scellé, il est tombé au pouvoir de son ennemi ; le chœur alors de chanter « la défaite / de Penthée, le descendant du dragon. / Il prit la robe féminine et la belle hampe du thyrse/ et c'était se livrer à la mort !/ Vers son malheur le guidait le Taureau18 ! »

 

Ou dira-t-on qu'il y avait au moins, dans cet épisode du mythe de Dionysos, pour Euripide, une matière théâtrale, d’un point de vue à la fois scénique et psychologique, passionnante19 ? Elle lui permettait de jouer avec les possibilités visibles et langagières du médium ; de créer un spectacle impressionnant dont le héros était un dieu qui se dédouble, visible et caché, dieu et homme ; où tout son théâtre à lui, peut-être, se résumait.

 

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1In Euripide, Tragédies complètes, trad. Marie Delcourt-Curvers, Paris, 1999, tome 2, p. 1211.

2Pour Cadmos et Tirésias, dit encore Marie Delcourt, « le plus sûr est de suivre les usages. Le principe semble s'appliquer mal au cas présent, puisqu'il s'agit d'admettre un dieu nouveau. Mais, dans l'esprit des deux vieillards, la tradition qu'ils allèguent n'est pas autre chose que l'attitude respectueuse des cités antiques envers toutes les manifestations du divin ; elles étaient généreusement ouvertes à tous les cultes. Celui de Dionysos, à vrai dire, avait de quoi mettre en défiance, car il était étranger à la religion de la famille et destiné à rester en marge […] » Cela n'arrête pas Tirésias, habitué à ménager la chèvre et le chou, la foi et la raison.

3Euripide, op. cit., p. 1211.

4Eschyle, dit Marie Delcourt, avait traité un autre épisode de la cruauté de Dionysos instaurant son culte. -

5Henri Lewi, L'invention du théâtre et autres fictions, éd. Conférence, Paris 2019. Bacchus suscite la panique à la guerre, qui fait que les soldats rompent l'ordre de bataille ; c'est une puissance de désordre, de désorganisation.

6Jean Pierre Vernant, Le Dionysos masqué des Bacchantes d'Euripide, l'Homme, n° 93, 1985.

7On pourrait sous ce rapport comparer Dionysos et l'Etéocle des Phéniciennes : aucun des deux n’a d’inhibition morale.

8 Personne, dit Edouard Dellebecque, ne croit plus à l'athéisme d'Euripide (art. Euripide, Enc. Univ.)

9« Si vous aviez appris la modestie, vous vivriez dans le bonheur », dit Dionysos. Les bacchantes, tout en faisant l'éloge de la modestie, appellent la Rage elles aussi, lyssa, à châtier Penthée ; et le garde : « Etre modeste et honorer les dieux / c'est je pense le meilleur parti et le plus raisonnable/ pour le mortel qui le met en pratique ».

10 Penthée est parmi les femmes comme Buster Keaton dans les Fiancées en folie. Aristophane, dans les Thesmophories, montre Euripide anxieux de savoir ce qui se dira de lui dans l'assemblée des femmes, redoutant lui aussi d'être lynché.

11 Un monde d'apparences : voir la fausse Hélène, formée de l'éther. Dans Les Bacchantes, Tirésias fait de la même façon forger par Zeus, pour l’offrir à Héra, un petit Dionysos qui n’est qu’une concrétion de l'éther. Théâtre baroque, mais aussi : doute sur ce qu’on croit être le réel, qui n'est peut-être que néant. On est ici comme dans l'esprit divin.

12 Pour Marie Delcourt, que le dieu touche le roi, assure sa robe ou ses boucles, c'est façon magique de prendre possession de lui.

13 D'après Marie Delcourt, les orgies dionysiaques n'excluaient pas les hommes.

14Le Dionysos des Bacchantes, d’après la traductrice, est un dieu sans mystère, qui ne veut qu'être adoré.

15 Il y a du Klossowski, du Arthaud, du Bataille, dans les Bacchantes ; un théâtre qui est cérémonie érotique, mystique et cruelle, mettant à mal le spectateur ; Eleusis là aussi étant une possibilité d’interprétation, un secret. « Il m'a transmis les rites », dit Dionysos ; « on ne peut rien dire, à qui n'est pas initié ».

16Pour Euripide, pour la langue grecque, ménade vient de maïnomaï, être fou. Sur le même article de Vernant, voir mon Invention du théâtre et autres fictions, Conférence, 2019.

17 Méridier L. Euripide et l'Orphisme. In: Bulletin de l'Association Guillaume Budé, n°18, janvier 1928.

18 Penthée conduit par Dionysos. « Toi je te vois comme un taureau qui me précède/ et deux cornes, à ce qu'il me semble, te sortent de la tête ». Dionysos naît cornu. La pièce musicalement tisse toutes sortes de variations autour de quelques thèmes, le feu, la foudre et la lumière, le serpent et de taureau. Les deux récits qui montrent la folie meurtrière des bacchantes sont des morceaux de haute poésie, des récitatifs cinématographiques.

 

19 Qu'Euripide soit d'abord un poète, er qu'il faille le lire ainsi, c'est ce que marque très bien E. Dellebecque dans un article de l'Universalis : 

« Or voici qu'Archélaos de Macédoine – un tyran et un Barbare, ô ironie du sort ! mais un despote éclairé protecteur des arts et des lettres – l'invite à fuir l'atmosphère irrespirable d'une Athènes aux abois. Part-il en mission officielle ? C'est douteux. Il s'en va, à soixante-dix ans passés, pour retrouver, comme le Iolaos des Héraclides, la jeunesse miraculeuse d'Hippolyte. L'air pur des grandes forêts du Nord lui rend toutes les fraîcheurs de son inspiration. Coup sur coup, Euripide métamorphosé écrit quatre pièces dont les deux conservées peuvent être appelées ses chefs-d'œuvre. Adieu guerre, vains débats, adieu intellectuels, hommes politiques ! Place à la pure poésie ! Il remet sur le chantier un sujet déjà marqué par Eschyle et compose avec feu un mystère grandiose sur les cultes orgiastiques et la religion de Dionysos, ce dieu qui vient de l'Orient. Il chante sa délivrance dans le drame sacré des Bacchantes. Il exprime le même soulagement, renforcé par l'éloignement de la foule, dans la plus racinienne de ses pièces, Iphigénie en Aulis, où le penseur s'efface devant le poète épris de toutes les formes de l'art.» ( Edouard Dellebecque, Encyl. Univ., article Euripide, 2017)