Débats et disputes dans Euripide (1) Médée

 

 

 

 

 

 

1.

 

 

 

Une scène de la Médée d'Euripide m'a rappelé une page des souvenirs de Sacha Guitry : jeune acteur jouant dans l'ombre de son père, il décida un jour d'écrire lui-même une pièce de théâtre. Ayant acheté un cahier il l'ouvrit à la première page ; ce qui lui vint alors à l'esprit fut une dispute conjugale, à la fois violente et drôle. Peut-être la dispute conjugale est-elle la première scène que le théâtre, dans sa préhistoire obscure, ait jamais figurée. « Si tu le prends ainsi, à quoi bon discuter davantage ? », dit Jason à Médée à la fin du second épisode de la Médée d'Euripide. La violence, le naturel de leur dispute ne nous étonnent plus : deux mille cinq cents ans ont passé depuis, combien de disputes le théâtre n'a-t-il pas montrées et fait entendre, entre autres conjugales ; de celle de Sganarelle et de sa femme dans le Médecin malgré lui à Qui a peur de Virginia Woolf ?  Dans Euripide, les personnages ont l'irréalité du mythe ; ils sont proches pourtant, par leur humanité, de ceux de Molière ou d'Albee. Jason a promis un amour éternel à Médée, et voici qu'il en a épousé une autre ; Médée n'est plus qu'une femme blessée qui parle trop, se mettant à dos les autorités de Corinthe ; est-on encore dans le tragique ? Ce pourrait être une situation de comédie.

.

Dans la mise en théâtre d'un mythe, la cruauté des histoires vient en général de celui-ci. Actéon est déchiré par ses chiens, Héraclès tue ses enfants, Hécube est changée en chienne hurlante et Cadmos en serpent. À Corinthe1, on sacrifiait aux enfants de Jason, le mythe local voulait plutôt qu'ils aient été tués par les habitants du lieu, furieux contre Médée meurtrière du roi et de sa fille ; d'où une longue culpabilité  ; mais quelque novateur qu'ait été Euripide, il n'a probablement pas inventé Médée infanticide ; il lui arrive de modifier l'ordre des faits2 ; au mythe tel qu'il le trouve pourtant il emprunte ce qui peut arriver de plus terrible à un être humain : comme pour Hécube apprenant la mort de Polyxène et Polydore, ses derniers enfants ; ou ce qu'un personnage peut faire de plus atroce, dans le délire ou en pleine conscience, comme le matricide d'Oreste et d'Electre, l'infanticide d'Héraclès ou de Médée.

Ainsi dans les Bacchantes. Dionysos y apparaît3 dans toute sa duplicité archaïque, séduction et cruauté : cruauté absolue, inhumanité et immoralité. Penthée lui refuse son culte, il le fait tuer de la façon la plus bestiale, en accord avec ses attributs mythiques : dieu léopard, déchirant les corps, les mangeant crus ; dieu dément, imprévisible ; dieu doué d'ubiquité, capable de se transformer en n'importe quoi, homme ou taureau. Les Bacchantes tirent tous leurs détails des traditions concernant Dionysos et ses ménades, parmi lesquelles les trois sœurs de Sémélé, la mère humaine du dieu ; les bacchantes qui nourrissent les petits fauves sont les mêmes qui les déchirent ; ce sont deux virtualité de la possessivité maternelle, qui expliquent aussi le geste de Médée, « ces enfants, semble-t-elle dire, ils sont à moi ». Médée elle aussi, quand elle entre en action, est une sorte de ménade ; une bacchante froide.

 

Il serait vain de vouloir juger de tels actes, ou de s'interroger sur leurs motivations psychologiques4. En revanche, le dialogue de Jason et de Médée témoigne d'un souci de vraisemblance, de vérité humaine. C'est le même qui a fait, à Euripide, choisir telle ou telle variante du mythe, celle qui se prêtera le mieux à un dialogue vraisemblable, à une vérité humaine. La dispute de Jason et de Médée n'est que parole d'homme et de femme.

 

 

 

2.

 

 

 

 

C'est Jason qui parle d'abord, il fait des reproches à Médée. Il lui reproche de s'être aliéné le roi par des propos coléreux et menaçants qui sont revenus aux oreilles de celui-ci ; connaissant le passé de la magicienne Créon a pris peur et l'a chassée. La prudence est de se taire, de ne pas trop parler.

Jason parle à Médée comme à qui n'a pas encore accédé à la raison, femme ou enfant. Elle aurait pu rester à Corinthe, elle a fait la folle, l'enfant. Elle n'a pas compris son intérêt à elle et celui de ses enfants ; ni son comportement à lui, Jason, qui ne visait qu'à leur permettre, à elle et à eux, de rester à Corinthe. Chaque fois qu'elle a eu des propos inquiétants, il a réussi à calmer la colère du roi, pour son bien à elle. Son mariage avec la fille du roi, lui aussi, était un acte raisonné visant au bien de Médée. La princesse, il l'a épousée par calcul, sans l'aimer ; pour avoir la possibilité de faire vivre les siens « comme il convient à [sa] naissance ». « N'est-ce pas bien raisonné ? », dit-il.

Or Médée ne le suit pas sur ce terrain, celui de la raison et de l'intérêt familial bien compris, elle se met en colère, encore une fois, laisse parler ses émotions. Jason le voit clairement, il l'adjure d'être raisonnable, de ne pas s'obstiner. « Mets fin à ta colère, lui dit-il ; ce sera tout profit pour toi » ; « ton arrogance/rebute la bonne volonté ! » Colère et folie, paroles de la déraison. Mais Médée pourrait-elle parler autrement ? « Tu le reconnaîtrais, si le souci du lit ne t'irritait ». Peut-être ce qui parle en ce moment dans les paroles coléreuses de Médée est-il la femme au lit solitaire, la possessivité frustrée. « Ah, si les mortels pouvaient procréer autrement, sans qu'il y eût de femmes ! » Où Jason lui-même, à travers Euripide, s'interroge sur l'échec de son logos à lui. Si Médée n'est pas convaincue par ses raisons, c'est que les femmes ont un autre rapport au logos que les hommes. Il y a une nature féminine autre, imperméable à la persuasion logique comme à l'évidence raisonnable, dans laquelle prédominent l'élément irrationnel, l'affectif ; et Médée représente les femmes en général, comme lui la nature masculine ; les femmes du chœur n'en disconviennent pas, qui sympathisent d'emblée avec Médée « dépossédée du lit où [son] mari [l'] a laissée seule », la prennent comme héroïne de leur sexe : « l'honneur revient à la race des femmes, / c'est fini de les décrier ». Pour elles, Médée représente les femmes trahies par les hommes, sa colère est la leur.

 

En fait, Médée ne refuse pas d'être raisonnable ; ce qu'elle met en question, c'est une trahison qui implique elle aussi une forme de déraison ; Jason a violé ses serments, comme qui ne croit pas aux dieux ; et de rappeler à son mari ce qu'il lui doit : elle l'a sauvé, avec ses compagnons, il lui doit tout. Elle lui doit des choses à lui aussi, dit un peu piteusement Jason : il l'a fait venir en Grèce, l'a tirée de la barbarie, lui a fait connaître la gloire, qui est une valeur pour tout le monde. (Et Jason est peut-être sincère : les femmes, dans le théâtre d'Euripide, sont sensibles à la gloire autant que les hommes, ainsi Macarie, Iphigénie allant librement au sacrifice.) Au demeurant, nulle trahison : dans le fil de ses propos antérieurs, il n'est pas son ennemi, mais son plus grand ami, il a travaillé pour elle, non pas contre. Pour leurs enfants. « Pour te sauver et pour donner à mes enfants/ des frères qui seront des rois ». Il n'a donc le sentiment ni d'avoir trahi, ni d'avoir manqué de reconnaissance.

 

Une autre façon, pour Jason, de se justifier est de mettre en question que sa femme ait réellement fait quelque chose pour lui, la responsabilité de Médée dans les bienfaits qu'elle s'attribue. « Dans quel remous de malheurs sans issue / un dieu, Médée, a engagé ta route ? », interrogeait le chœur des femmes. Jason reprend la question : quelle est l'origine réelle, où est la causation réelle des actes ? L'acte étant tel ou tel, qu'y a-t-il avant, où sont le premier mouvement, l'origine, l'aïtios ou l'aïtia qui étaient avant le début même de l'acte, son arkhè ? 5 Autour de cette question tournent la dispute de Jason et de Médée, mais toute la pièce peut-être aussi. « Il me faut, a dit Médée, commencer par le commencement » ; elle a repris toute leur histoire, est revenue en détail sur ce que Jason lui doit. Le serpent qui gardait la Toison d'or, dit-elle, je l'ai tué. C'est moi encore qui ai trahi mon père... J'ai frappé Pélias de la mort la plus douloureuse … Je t'ai sauvé... Je suis la femme qui te sauva. »Et Jason : « Femme, tu fais sonner trop haut ce que tu fis pour moi./ C'est à Cypris, selon toute apparence, que ma navigation doit son salut, à nul autre dieu ni mortel.../ Tu es fine et tu me comprends, mais il te déplairait / d'avouer que l'amour t'a contrainte [...]»/ Ainsi s'affrontent aussi deux métaphysiques. Médée ne croit qu'à la liberté et à la responsabilité, elle s'affirme l'auteur de ses actes ; de même Jason, à ses yeux, est responsable de sa trahison : c'est « un or de mauvais aloi », une nature viciée, un homme de peu, un parjure, un méchant, dont la trahison nie toutes les lois divines et humaines.

 

Médée ne se sent pas du tout, en tant que femme, exclue de la parole, du logos ; le crime de Jason est pour elle de n'avoir pas tenu parole; et le sens que Jason donne à ses actes est autre que ce qu'il dit, et il est absurde ; le vrai sens que voit Médée est qu'il ne l'aime plus ; se marier avec une autre, fut-elle princesse, ne peut avoir d'autre sens ; est-ce raison, que Jason en épouse une autre par amour pour elle, Médée6 ? La princesse est plus jeune et plus belle ; ou bien il l'épouse par ambition. C'est ce qu'elle dira, même ironiquement, dans la scène suivante au roi Égée : « Est-il épris d'une autre, ou fatigué de toi ? » « Si amoureux, qu'il en viole la foi jurée aux siens » ; « Son grand amour, c'est son désir d'entrer dans la maison d'un roi ».

 

Où est donc la vérité du couple ? On serait tenté de suivre Médée dans ce qu'elle pense de son mari, son interprétation toute négative 7 ; pourtant, à lire Euripide, Jason est assez convaincant, dans ses protestations d'amour pour ses enfants, les offres qu'il fait à Médée de lui être utile, lui qui est devenu le gendre d'un roi. Ici pas plus qu'ailleurs Euripide ne tranche ; mais qui pourrait trancher ? C'est comme si le sentiment, dans Euripide, plus de deux mille ans avant Sartre, ne pouvait avoir de réalité que dit et joué. De la même façon Agamemnon, dans Iphigénie à Aulis : il aime sa fille, dit-il ; comment prouverait-on le contraire ? On peut toujours douter des sentiments qu'un homme affirme, lui-même peut ne pas être sûr, on peut, et lui-même, s'interroger sur les raisons qu'il donne de ses actes ; on peut y croire et ne pas y croire. Le théâtre d'Euripide ouvre ce genre de questions8.

 

 

 

 

3.

 

 

La dispute de Jason et de Médée, rapprochée d'autres disputes d'Euripide, suscite d'étranges échos. Elle paraît ressortir à une réflexion méthodique, à une enquête philosophique ; elle met en question la possibilité d'arriver, par la discussion, à une solution acceptable par les locuteurs ; et au delà, la pertinence de quelque débat que ce soit.

 

Il y a en effet dans Euripide une mise en théâtre, à travers des histoires et personnages mythiques (Médée, Cassandre), de la parole quotidienne. C'est comme si la sophistique régnante avait rendu Euripide attentif à la banalité de ce qu'on dit. À quoi sert de débattre ? se demande Jason. Le théâtre d'Euripide est une succession de situations de dialogue, où le dialogue généralement échoue, où le raisonnable ne l'emporte pas, où personne ne convainc personne ; et pourtant, toujours, a priori, chacun pourrait convaincre l'autre ; c'est au point qu'on ne peut, depuis l'antiquité, décider de l'opinion personnelle d'Euripide.

Toujours, le parleur a de bonnes raisons. Il est convaincant, parce qu'il est convaincu9 ; ses arguments se retrouvent ailleurs, dans d'autres pièces. Ainsi l'Hélène des Troyennes débattant avec Hécube devant Ménélas, se défendant d'être à l'origine de la guerre de Troie ; que dire des raisons qu'elle présente ? Qu'elles sont trop nombreuses, se contredisent, se complètent, comme la liberté et le destin ? La responsable, dit-elle, c'est l'autre, Hécube elle-même, avec Priam, tous deux ayant mis au monde Pâris, son futur séducteur ; et pourtant ils savaient bien que ce fils serait une cause de malheur pour Troie ; une origine purement humaine ? Non, c'est Aphrodite qui a tout fait, en achetant Pâris, en lui promettant sa beauté à elle, Hélène. Hécube, face à Hélène, détruit par l'ironie ce plaidoyer un peu mou auquel Hélène elle-même paraît ne pas croire vraiment. «  Ce que tu appelles la déesse, lui dit-elle, ce n'est rien d'autre que ton désir » : réponse qui satisfait les modernes, préfigurant toutes les interprétations par la psychologie.

Et pourtant il n'y a rien dans le discours d'Hélène qui ne soit dans d'autres héroïnes et héros d'Euripide : pour Phèdre aussi, c'est Aphrodite, en lui faisant aimer Hippolyte, qui est à l'origine de sa tragédie ; version qui n'annule pas, là non plus, une causalité purement humaine. Et la Jocaste des Phéniciennes, elle aussi, invoque à la fois le crime conjugal d'avoir laissé vivre Œdipe, contre l'avis de Delphes, et une longue malédiction venue d'Arès. Il n'est pas impossible d'innocenter Hélène, et bien des poètes l'ont fait10. Dans la dispute des Troyennes, Hécube cependant paraît l'emporter, Hélène être réduite au silence et à quia. Ménélas tranche explicitement en faveur d'Hécube ; « Va-t-en, dit-il à Hélène. On va te lapider ». Et Hélène elle-même reconnaît son erreur, une erreur envoyée par les dieux. Elle demande pitié et pardon ; on ne l'entend plus. Mais il n'y a là que faux semblant, et Hécube sait bien qu'en réalité c'est Hélène qui l'emporte ; « un vrai amant ne monte pas sur le même navire », dit-elle, la suite est courue d'avance. C'est dire que la victoire dialectique n'a rien changé à la réalité, celle des cœurs ; Ménélas convaincu par Hécube ne fera évidemment pas tuer Hélène ; le charme de celle-ci l'emporte sur toutes les raisons. C'est comme si le débat d'Hélène et d'Hécube n'avait pas eu lieu. « Je te loue, Ménélas, de vouloir tuer ton épouse./ Mais refuse alors de la voir, de peur d'être repris par le désir » : c'est ce qu'avait dit Hécube à Ménélas avant qu'on ne fasse entrer Hélène.

 

Je suppose qu'Euripide, écrivant chaque année ses huit pièces pour les deux fêtes annuelles de Dionysos, s'était fait une sorte de répertoire ; non seulement d'histoires et de personnages, mais d'arguments aptes à être utilisés indifféremment par les bons et les méchants. Hélène raisonne ici comme Phèdre ou Médée ; un autre exemple serait le pâle tyran Lycos expliquant qu'il a de bonnes raisons de faire mourir les enfants d'Héraclès, comme on tuerait les petits d'un serpent : ce sont les mêmes raisons que présentent Eurysthée poursuivant les Héraclides et le Polymestor d'Hécube se justifiant d'avoir tué Polydore, le fils de Priam : lequel ayant grandi aurait restauré la puissance de Troie et fait renaître la guerre, nuisance pour les Grecs comme pour les habitants de la Phrygie11. Quant à Polymestor, Agamemnon lui aussi tranche du vrai et du faux : tu as mal agi, dit-il au roi thrace, c'est l'amour de l'or qui t'a rendu assassin, non l'amour des gens, Grecs ou non. Mais Polymestor est l'allié des Grecs, et Agamemnon ne fera rien contre lui ; davantage, Polymestor aveuglé par les Troyennes parle tout à coup en langage d'oracle, il dit le sort qui attend Agamemnon à son retour, et qu'Hécube sera changée en chienne hurlante ; peut-être n'a-t-il jamais dit autre chose que la vérité. L'homme méprisable se change en mage, Agamemnon essaie de le faire taire, comme Talthybios au début des Troyennes essaie de faire taire Cassandre annonçant elle aussi la catastrophe.

 

 

 

 

 

4.

 

 

 

Euripide avait en réserve non seulement des arguments tout prêts mais aussi des modèles de dispute qu'il adaptait à chaque situation. La dispute de Jason et de Médée est à peu près la même que celle de Copreus et de Démophon dans les Héraclides.

Jason reproche donc à Médée de se faire un ennemi de Créon, roi puissant, duquel dépend qu'elle puisse ou non rester à Corinthe avec ses enfants. Dans les Héraclides, c'est aussi un statut fragile d'étranger qui est en cause. Eurysthée, le cousin d'Héraclès, poursuit de sa haine les enfants du héros ; ils vont d'une ville à l'autre, partout réclamés par le héraut d'Eurysthée, Copreus, pour être mis à mort, partout fuyant. À Athènes, le roi n'est plus Thésée mais Démophon, son fils ; devant Iolaos, l'ami d'Héraclès, Copreus essaie de convaincre Démophon de lui livrer les Héraclides. Athènes, dit Copreus, agirait contre son intérêt propre si elle ne le faisait pas ; elle susciterait une épreuve de force, provoquerait une guerre avec Mycènes, un ennemi puissant. Il te faut, dit-il à Démophon, « être assez prudent pour te garder de toute offense à Mycènes ». « Nulle ville, dit-il encore, n'a risqué de s'attirer sa part de représailles » « Il faut qu'ils aient en toi [les Héraclides]/ perçu quelque aveuglement […]. Ils ont joué le tout pour le tout » ; « si tu as ton bon sens, tu n'agiras pas comme un fou ». Tel est l'argument capital, un appel à la prudence politique, hors de laquelle il n'y a que sottise et folie. Il faut se demander où est la force ; elle n'est pas du côté des fuyards, de Iolaos : « Son meilleur argument serait dans l'espérance, et rien de plus ». La conclusion de Copreus est celle-ci : « Prends tes amis du côté le plus fort/ et non, comme vous aimez le faire, parmi les plus faibles ».

En face de Copreus, théoricien de la force et de l'intérêt général de la cité, les arguments d'Iolaos sont idéalistes. « L'honneur, dit-il, / compte plus que la vie pour qui a le cœur haut ». Il rappelle une dette familiale, Thésée qui a été sauvé des enfers par Héraclès ; et le devoir d'hospitalité : « des suppliants, des réfugiés, tes cousins – oh ! Vilénie ». Démophon ici aussi tranche, en faveur de Iolaos. Il reprend tous les arguments de celui-ci : Zeus protecteur des réfugiés, l'existence d'une dette familiale, et le déshonneur qu'il y aurait à renvoyer les Héraclides.

Donc, ce qui l'emporte, (qui persuade Démophon, arbitrant entre Iolaos et Copreus) c'est l'éthique. Les dieux ne sont-ils pas du côté de la justice ? « Des dieux vont combattre pour nous ». Il faut constater pourtant que Copreus n'est pas persuadé par Démophon, il ne renonce pas à reprendre les Héraclides, et c'est la force  qui règle la question, sous la forme de la guerre. D'autre part, comme le marque Marie Delcourt, dans le contexte où était représentée la pièce, celui de la guerre du Péloponnèse, les Héraclides ne représentaient plus, comme dans les temps du mythe, la faiblesse des réfugiés, mais la violence de Sparte envahissant les campagnes d'Athènes ; il aurait donc mieux valu, en leur temps, les livrer à Eurysthée, et que celui-ci les fasse lapider ; Athènes protectrice des réfugiés avait mal choisi.

 

Une autre option, à la fois prudente et sauvegardant les apparences de la morale, apparaît deux fois dans les Héraclides. À la fin de la pièce, Athènes a gagné la guerre, et l'on amène Eurysthée enchaîné. Alcmène, la mère d'Héraclès, veut la mort du prisonnier, même la mort pour lui la plus douloureuse ; mais la loi athénienne est de ne pas tuer un ennemi pris vivant. Qu'à cela ne tienne, dit Alcmène, c'est elle qui tuera Eurysthée, Athènes n'aura rien à se reprocher. Au début de la pièce, Copreus proposait une solution du même genre. Athènes ne peut en conscience livrer des réfugiés, soit ; qu'on les renvoie aux frontières, où l'armée d'Argos les cueillera sans qu'on les lui livre. Ainsi peut-on tourner la loi morale et religieuse. Mais Démophon s'y est refusé ; en revanche on fait droit au désir tout aussi immoral d'Alcmène.

 

Le débat entre réalisme et idéalisme, prudence et moralité, était probablement déjà un exercice d'école chez les sophistes ; il est ici incarné dans des situations de la vie concrète, portées sur la scène. Mais dans tous les cas, c'est la force qui l'emporte ; nul doute qu'Euripide n'ait aimé les débats d'orateurs ; mais il ne croyait guère dans l'efficacité des arguments rationnels, la force du logos. Dans l'Antigone de Sophocle, les arguments d'Antigone ne l'emportent pas non plus sur ceux de Créon, dira-t-on comme Jean Pierre Vernant que c'est de revenir aux solidarités familiales, contre la loi de la polis, d'appartenir à une mentalité archaïque ? Mais ceux de Créon ne l'emportent que par la force ; quant à Philoctète, il faut qu'Héraclès apparaisse en deus ex machina pour le convaincre de rejoindre l'armée grecque à Troie ; un deus ex machina qui signe là aussi l'échec de la discussion, d'Ulysse en personne.

 

_________________________________________________

 

     1Euripide, Tragédies complètes, trad. Marie Delcourt, Curvers, Gallimard 1962. Introd. à Médée, p. 128.

     2Voir sur La folie d'Héraclès.

3Walter F. Otto, Dionysos, le mythe et le culte, trad. Patrick Lévy, Gallimard 1992 (éd. orig. 1933, 1960) . La séduction de Dionysos apparaît par exemple dans la douceur avec laquelle il demande à Penthée : ne désires-tu pas observer les Bacchantes ? Et dans le geste par lequel il remet en ordre une boucle de Penthée déguisé en femme.

4 Les personnages du mythe ne peuvent agir autrement qu'ils ne font, la psychologie n'a rien à faire ici. Ainsi Artémis dans Hippolyte, auquel un commentateur reproche de n'avoir rien fait pour Hippolyte, son fidèle, quand elle le pouvait encore ; ce serait comme reprocher au père de Blanche Neige de s'être absenté, laissant sa fille à sa belle-mère maléfique. L'antiquité a cherché, dit Marie Delcourt, à expliquer un rite mystérieux à Corinthe, et pensé qu'il s'expliquait par le meurtre des enfants de Jason : et d'expliquer elle-même ce meurtre par le sentiment de culpabilité de Médée !

    5Là-dessus, voir mon blog sur François Julien, Entrer dans une pensée.

6Dans la Médée de Corneille, Jason discutant avec Pollux, son camarade sur la nef Argo, dit les choses de façon bien plus franche : Créuse est plus avenante que Médée ; il n'aime plus celle-ci ; c'est une sorte de Dom Juan.

7La traductrice, Marie Delcourt, y ajoute encore : Jason, Grec, ne pouvait épouser qu'une Grecque ; raison péremptoire, confirmée par l'histoire.

8Le théâtre d'Euripide fait penser à celui de Nathalie Sarraute ; ou à celui de Labiche, comme lui merveilleusement productif, et prenant sa substance, comme Aristophane, à la vie quotidienne, à des situations de dialogue de la vie courante.

      9V. Jankélévitch, L'austérité et la vie morale, Flammarion, 1956.

      10Voir mon blog sur Hélène.

 

    11Lycos, dans La folie d'Héraclès ; Polymestor, dans Hécube ; Eurysthée dans les Héraclides.