Débats et disputes d'Euripide, 2. Les Phéniciennes

 

 

 

 

 

 

« Combien terribles, mère, les haines familiales !/ et qu'elles font notre accord difficile ! 1»

 

Euripide, Les Phéniciennes.

Paroles de Polynice, fils d'Oedipe.

 

 

 

1.

 

 

 

Il y a un beau différend dans les Bacchantes, mais Marie Delcourt a raison, il manque un tiers qui aurait permis à Euripide « d'exprimer, en marge des passions qui s'affrontent, le sentiment de l'homme raisonnable, voire le sien propre ». Penthée repousse le dieu, qui lui paraît être venu mettre le désordre et le vice dans sa ville de Thèbes ; il repousse également le parti de la prudence, celui de Tirésias et de Cadmos, vieux politiciens qui ont choisi le ridicule de se faire eux-mêmes bacchants : qui sait si l'étranger n'est pas vraiment un dieu ? Déjà celui-ci a rendu folles les sœurs de Sémélé, et toutes les femmes de Thèbes aussi, les chassant et les faisant délirer sur les pentes du Cithéron. L'originalité des Bacchantes est dans un chœur qui ne peut être impartial : il est fait des ménades ordinaires du dieu, venues avec lui d'Asie, elles approuvent tout ce qu'il fait et blâment tout refus d'éloge, toute résistance ; à la fin de la pièce, elles chanteront le dieu dans sa cruauté même.

Les Bacchantes sont peut-être la dernière pièce d'Euripide, et il est tentant de voir en elles l'aboutissement d'une palinodie philosophique, d'un retour au mysticisme : une seule phrase, dans toute la pièce, pourrait faire penser à une distance de l'auteur, à la persistance d'un scepticisme. « Les dieux dans leurs rancunes, dit Agavé, doivent-ils imiter les hommes2 ? » Mais cette phrase n'appartient peut-être qu'à un personnage, et l'Antiquité déjà s'interrogeait sur la religion d'Euripide. Quand la dispute a un témoin, en est-on forcément plus avancé ? Dans la dispute de Jason et de Médée, il n'y a pas de tiers ; les ressorts du différend apparaissent d'eux-même clairement, aussi clairement que si un tiers les énonçait. Il y a d'autres pièces où le différend a un tiers. C'est le cas des Suppliantes où Adraste, le roi d'Argos, débat avec le héraut de Créon en présence de Thésée et de sa mère Aethra ; des Héraclides où Iolaos, l'ami d'Héraclès, débat avec l'envoyé d'Eurysthée, Copreus, en présence de Démophon, le fils de Thésée ; dans les deux cas, le roi d'Athènes tranche dans le sens des suppliants, Adraste et Iolaos.

Dans les Phéniciennes, les deux protagonistes, Polynice et Étéocle, discutent ou se disputent devant leur mère, Jocaste, qui est non seulement une femme intelligente et une mère également aimante pour ses deux fils, mais une sorte de philosophe. Peut-on dire qu'elle représente l'auteur ? On s'accorde à reconnaître à Euripide un intérêt pour la philosophie, avant même que le mot n'ait eu cours à Athènes et dans le monde grec : on le présente comme un disciple d'Héraclite, d'Anaxagore, comme un ami de Socrate. Le théâtre d'Euripide est l'œuvre d'un philosophe. Il ne se contente pas de mettre sur la scène des mythes, c'est-à-dire des histoires d'un certain type : histoires très anciennes, pleines de poésie et de fantaisie, impliquant des êtres imaginaires, dieux, demi-dieux et monstres ; connues de tous, et incarnées dans le paysage, par des cérémonies, des lieux dits, des sanctuaires ; chaque pièce fait des personnages du mythe, dans une certaine mesure, des êtres humains, doués de passions, vivant des situations qui peuvent se présenter dans la vie réelle des hommes.

La dispute est de celles-ci. C'est une figure du débat d'idées, mais aussi du différend, de l'affrontement, dont se nourrit le genre théâtral partout où il existe. L'originalité du théâtre d'Euripide est, dans chaque pièce, de faire entendre et déployer complètement ce qui est en jeu dans une dispute, quelle qu'elle soit ; ce qui, semble-t-il, implique une réflexion et une recherche : recherche de tous les éléments de la légende, dans ses variantes également, concernant un personnage du mythe : ainsi la personnalité de Médée, des deux fils d'Oedipe, de Thésée, connus par leur passé ; mais aussi réflexion sur ce que doivent dire des êtres humains placés dans telle ou telle situation ; quelle est la part de la réflexion, de l'expérience, de la connaissance dite psychologique, de la philosophie, dans un personnage d'Euripide ? Il y a là aussi une part importante d'inspiration ; une capacité stupéfiante d'identification : quand Euripide fait parler ses femmes et ses dieux, il se fait réellement femme, ou dieu méchant, (dans les Bacchantes), ou dieu joueur (dans La folie d'Héraclès). Le théâtre d'Euripide joue tous les sentiments humains, jusqu'aux plus fiévreux, jusqu'à la folie.

 

 

 

2.

 

 

 

Œdipe aveuglé, relégué dans son palais, a maudit ses deux fils, Étéocle et Polynice, les condamnant à s'entre-tuer3. Pour éviter ce destin, ils se sont mis d'accord ; chacun sera roi à son tour, laissant le trône à l'autre au bout d'un an ; mais Étéocle une fois roi n'a pas voulu laisser la place. Polynice s'est exilé à Argos, a épousé la fille du roi Adraste ; il est revenu en force avec l'armée argienne et ses chefs. Pour éviter l'affrontement, Jocaste leur mère a obtenu une trêve entre les deux frères ; ils se rencontreront, discuteront, s'accorderont. Polynice à l'aube s'introduit dans la ville, retrouve sa mère. En attendant qu'arrive Etéocle, tous deux s'entretiennent.

La scène, à ce qu'il semble, est toute entière une invention d'Euripide4. Le débat entre les deux frères ne sera donc pas sans témoins : le chœur, qui est dans la tragédie grecque comme une basse continue ; mais aussi Jocaste, personnage du drame, particulièrement proche et intéressé : elle se tuera à la fin, ayant échoué à réconcilier ses fils. Cette réconciliation, tous les trois la souhaitaient : « C'est ton office, ma mère, de résoudre ce différend,/ de réconcilier deux frères qui devraient s'aimer », dira Polynice ; et Étéocle, quand il arrivera, évoquera « une médiation qui vaille pour nous deux ». Mais pour l'instant Jocaste est seule avec Polynice.

 

Le dialogue commence étrangement : Jocaste interroge Polynice, et ses questions paraissent hors de propos. L'exil, demande-t-elle, est-il une grande souffrance ? Oui, dit Polynice, c'est un manque de liberté et un rabaissement ; on est réduit à soi-même, seul et désarmé ; on ne peut dire ce qu'on pense, on dépend complètement d'autrui. « On sert en dépit de son cœur, quand on y trouve son profit » ; « Qu'on doit souffrir aussi, dit Jocaste, de délirer avec les fous ! »

Elle interroge encore Polynice, comme qui veut connaître tous les détails. Dans le Prologue, elle avait dit elle-même : « Polynice alors s'en fut à Argos épouser la fille d'Adraste ». Comment donc est-il devenu le gendre du roi Adraste ? Ils étaient, dit Polynice, deux exilés, tous deux fils de rois, et misérables, Polynice et Tydée. Ils se sont battus pour une paillasse. Adraste a reconnu les deux fauves d'un oracle obscur, auxquels il devait donner ses filles. De là est venue la guerre présente : interprétation aventureuse d'un oracle, bonne volonté importune de tiers, faiblesse et dépendance de l'exilé.

Adraste a voulu faire rendre leurs trônes à ses gendres, les autres chefs ont offert leurs services, « un secours dont je souffre  ». De fait, Polynice sait bien que revenant avec l'armée ennemie il trahit sa patrie ; ce dont Jocaste veut lui faire prendre pleinement conscience, c'est qu'il ne l'aurait pas fait s'il n'avait été exilé, s'il n'avait épousé la fille du roi d'Argos ; s'il n'avait pas eu la faiblesse d'accepter le secours du roi et de ses amis ; et qu'ainsi il est pleinement responsable de sa trahison. C'est comme si les deux questions maternelles l'aiguillaient vers la vérité de son acte ; « la patrie, je le vois, est ce que l'homme a de plus précieux », dit Jocaste ; mais Polynice, pas une seconde, ne reconnaît sa responsabilité, et la gravité absolue de son crime. Il a trahi, reconnaît-il ; mais c'est l'acte injuste d'Étéocle, gardant pour lui le trône, qui a entraîné sa trahison ; « Il accepta et prêta serment par les dieux,/ puis ne tint rien de ses promesses, mais conserva/ le pouvoir en ses mains, ainsi que ma part d'héritage ». En quoi Étéocle est responsable non seulement de son acte propre, mais de celui de son frère ; de Polynice, quant à lui, complètement innocent. « Contre mon parent le plus proche si j'ai levé ma lance,/ c'est contre mon vouloir, et parce que lui l'a voulu. » « J'atteste les dieux que je ne fais là rien qui ne soit juste/ moi ! ». Et plus loin, de façon aussi déclamatoire et pathétique : « Thèbes, si tu pâtis, accuse lui et non moi ! /En me contraignant à l'exil, il m'a forcé de revenir ».

 

Là dessus arrive Étéocle. Lui aussi philosophe sur le mal, qui est ici la dispute fraternelle, un différend qui peut mener à la guerre : « Si une seule et même chose paraissait à tous sage et belle, [dit-il d'entrée], / y aurait-il entre les hommes disputes et conflits ? » Ainsi y a-t-il autant d'opinions que d'hommes, et c'est une source de conflits ; mais la suite montre, quand Étéocle évoque son cas particulier, que la guerre découle moins des opinions multiples que du désir le plus profond, qui lui n'a qu'un objet, le pouvoir. La guerre, donc, est dans la nature des choses : elle découle de la pluralité des désirs, de l'unicité de l'objet ; chaque revendication est sûre de son droit. C'est dire qu'aucune n'a plus de droit qu'une autre, que toute prise de possession est un coup de force ; lui-même donc ne se reproche à aucun moment d'avoir spolié son frère de sa part de trône ; il ne nie pas qu'il y ait là une transgression ; mais il assume celle-ci entièrement. « Si une chose vaut qu'on viole le droit, dit-il, c'est la royauté ». Quel objet pourrait susciter un plus grand désir de tous que le pouvoir d'un seul ? Étéocle refuse en toute conscience de donner ou partager ce qui est par nature unique, « la déesse suprême, la Royauté ». Il fait même de la persévérance dans le refus un titre de gloire ; ce serait une lâcheté, une honte, de refuser le combat. Ainsi assume-t-il non seulement son déni du droit de son frère mais aussi les conséquences de la guerre présente de Thèbes et d'Argos.

À vrai dire, Polynice, le traître à sa patrie, les accepte tout autant. Les deux frères, à bien regarder, ont le même désir : « nul bien n'a plus de prix que la richesse, [dit Polynice] ; / qui la détient possède la pouvoir/ c'est pour la conquérir qu'ici j'amène/ des soldats si nombreux ». Il y a là un accès de franchise, ou de lucidité, qui tranche avec les déclarations initiales de Polynice. C'est dire que sa trahison n'a aucune excuse, que ses autres raisons n'étaient que des prétextes : la faute de son frère, les pressions d'Adraste et des chefs argiens, la faiblesse de l'exilé ; la vraie cause est le désir du pouvoir, un désir brut, injustifiable. Aussi bien Étéocle et Polynice ont-ils un autre rapport à la responsabilité : Polynice, le déni ; Étéocle, une brutale affirmation de soi-même. En quoi Euripide est fidèle à l'image que donne Eschyle d'Étéocle dans les Sept contre Thèbes. Image sans doute plus rugueuse que celle de Polynice ; mais qui a plus de grandeur.

 

 

Jocaste semble d'abord ne répondre qu'à Éocle. Il avait dit que l'égalité n'est qu'un mot, un désir qui ne gouverne les actes de personne ; que tous en réalité désirent la position supérieure qu'implique le pouvoir absolu. L'ambition, dit Jocaste, philotimia, « est toute injustice ». « C'est elle qui t'égare. Bien plus digne d'honneur/ est l'Égalité qui lie à jamais les amis aux amis, / les cités aux cités, les alliés aux alliés ». L'inégalité engendre la guerre : « contre plus moins toujours part en guerre ». Le jour et la nuit se partagent le cosmos de façon égalitaire. « Tu voudrais plus que ta part d'héritage », dit Jocaste. Le pouvoir absolu est  « injuste avec bonne conscience », il est inégalitaire par nature et définition. Le désir en est déraisonnable : quelle raison y a-t-il dans le plaisir d'être en vue ? Si le pouvoir engendre la richesse, quel plaisir y a-t-il à posséder plus ? De toute façon personne ne possède rien, la possession est une illusion. « Et les hommes d'ailleurs n'ont pas de biens en propre, / les dieux seuls les possèdent, nous les accordent à gérer/ pour les reprendre aussitôt qu'il leur plaît ». Dans le cas présent, la passion qu'a Étéocle pour le pouvoir et l'or implique un grand risque pour Thèbes ; et c'est un grand risque qu'implique aussi la revendication de Polynice, soit qu'il gagne ou qu'il perde : que de morts, d'un côté et de l'autre ! « Ce fut folie d'accepter les faveurs qui te lient à Adraste,/ folie aussi d'être venu pour saccager la ville ». Folie donc d'avoir voulu faire vaincre ce que Polynice pensait être la justice, qui n'était peut-être que son désir de pouvoir.

 

Il y a là, dans ce débat ou cette dispute, comme une dimension réflexive du théâtre d'Euripide ; ses personnages réfléchissent sur eux-mêmes, sur leurs actes. Non sans paradoxe. C'est ainsi que Polynice, pour Étéocle, incarne la dispute, neikos. Œdipe l'a appelé Polynice « du nom qui te convient vraiment/ puisqu'il inclut celui de la discorde ». Et pourtant, objectivement, n'est-ce pas sa faute à lui, Étéocle, qui est l'origine de la guerre, l'aitios, n'est-il pas l'homme qui a rompu le pacte, violé son serment ? Polynice devait-il donc mettre l'intérêt de sa patrie au dessus de son amour-propre ? C'est ce qu'a l'air de dire sa mère. Ce qui est sûr, c'est que le débat des Phéniciennes a des harmoniques politiques, et qu'il sous-tend tout le théâtre d'Euripide.

 

Dans les Suppliantes, on est juste après le duel mortel d'Étéocle et de Polynice, la défaite d'Argos devant Thèbes. Le roi Créon, successeur d'Étéocle, celui-là même qui dans les Phéniciennes refusait de faire enterrer Polynice, refuse maintenant de faire enterrer les Argiens tombés sous les murailles de sa ville. Les Mères sont venues prier Thésée, roi d'Athènes, d'intervenir auprès de Créon. Le héraut de celui-ci vient dire à Thésée : qu'il se mêle de ses affaires ! Mais là aussi le dialogue commence étrangement à côté du fait. « Quel maître en ce pays commande ? » interroge le héraut. Et Thésée : « Tu es dans l'erreur, étranger, en cherchant ici un tyran. Notre ville n'est pas au pouvoir d'un seul homme. Elle est libre. Son peuple la gouverne. Les chefs sont élus pour un an. L'argent n'y a nul privilège. Le pauvre et le riche ont les mêmes droits ». À quoi le héraut répond par une critique en règle de la démocratie athénienne : « Comment la masse, qui gouverne mal ses propres pensées, / pourrait-elle mener fermement la cité ? » Et de mettre en doute la valeur d'une constitution politique où la destinée d'un État est livrée à la langue bien pendue des orateurs.

Ainsi Créon, à Thèbes, a-t-il hérité de la philosophie politique d'Étéocle, il se méfie de la discussion démocratique, il est l'homme qui accapare à lui tout seul le pouvoir désiré de tous ; Thésée au contraire est à Athènes l'émanation de la multitude ; face à la démocratie athénienne, il y a le turannos, qui est justement le mot qu'emploie Euripide5.

 

3.

 

 

Le débat, chez les sophistes, était un agôn, un exercice intellectuel, un jeu dialectique. Les personnages d'Euripide, dans leurs débats, évoquent parfois eux-mêmes le plaisir qu'ils trouvent à un combat d'idées qui est un jeu, excitant, même passionnant ; ainsi le héraut des Suppliantes : « Comme si nous jouions aux dés, dit-il à Thésée, tu viens de me donner/ un point d'avance... ». Et Thésée ; « Puisque tu m'engages à cette joute/ écoute ma réplique... » Telles sont les formes ; mais sur le théâtre, contrairement aux écoles de sophistique, le jeu a un enjeu réel, le duel verbal peut se continuer en combat mortel, comme on voit dans les Phéniciennes : devant leur mère impuissante, au dialogue contrôlé d'Étéocle et de Polynice succède une explosion de violence, chacun injuriant l'autre et essayant de le faire taire, lui promettant de le tuer ; ce que réalise le duel final. « Je serai en face de toi et te tuerai ! », dit Polynice. Et Étéocle : « Mon ardent désir est d'en faire autant ».

« Combien terribles, mère, avait dit Polynice, les haines familiales !/ et qu'elles font notre accord difficile ! » Quelle est donc l'origine de cette haine fraternelle ? La discussion a-t-elle, là-dessus, fait avancer la connaissance, celle du spectateur, celle des frères eux-mêmes ? Polynice s'accroche à ce qu'il a déjà dit : tout est de la faute d'Étéocle. Celui-ci lui a pris son héritage, sa haine est compréhensible, rationnelle, c'est une réaction. Davantage, non content de l'avoir spolié, dans le présent son frère « l'accable d'outrages ». « Pour riposter aux tiens ! », réplique Étéocle. C'est comme une dispute d'enfants s'accusant mutuellement devant leur mère. « Père, crie Polynice, entends-tu comme il me traite ? » (Œdipe est pourtant absent.) Étéocle n'a pas cette sorte de plainte, c'est un homme dur6.

« Je compte sur les dieux, [dit enfin Polynice], /pour tuer Étéocle et reconquérir Thèbes ». Et Étéocle : la discorde était inscrite dans le nom de Polynice. Peut-être est-il des deux celui qui voit le plus clair ; mais la haine fraternelle préexiste aux deux frères, pas seulement à Polynice, c'est un être autonome comme la lyssa de la Folie d'Héraclès, une folie furieuse qui est un démon envoyé par une divinité. C'est ce que dira Antigone tout à la fin, insistant sur la responsabilité d'Oedipe, non seulement dans sa malédiction, mais dès la commencement, du jour où il résolut l'énigme du Sphinx ; mais Oedipe ce jour-là ne faisait qu'accomplir sa destinée, la volonté de l'Érinye. « Polynice, tu as bien mérité ton nom [...]/ qui te donne pour lot la querelle. Querelle ? Non,/ mais le meurtre enfanté par le meurtre/ pour perdre la maison d'Oedipe,/ dans un sang de douleur et de crime ! »

 

  Tout cela ressortit au mythe, c'est-à-dire au merveilleux. Je ne suis pas sûr que les Grecs aient cru à l'existence de fatalités familiales pesant sur des citoyens ordinaires, dans le style de celles qui détruisirent les Atrides ou les Labdacides ; Zola dans ses romans en a repris l'idée, qui ressortit à la littérature. Dans la vie réelle, ils croyaient plutôt à la liberté et à la responsabilité qu'implique celle-ci. La folie homicide des deux fils d'Oedipe évoque celle du héros de la Bête humaine, elle peut aujourd'hui intéresser un psychiatre ; en revanche, leur désir forcené de puissance, pleinement assumé par Étéocle et que Polynice ne s'avoue qu'avec difficulté, a des échos universels. Il est passionnant de voir comment Euripide a fait jouer ce désir, qui est absolument égoïste, avec l'amour de la patrie. Pour Étéocle, il n'a aucune difficulté à concilier les deux : étant le roi, il est naturel qu'il défende Thèbes contre les armées argiennes ; il s'y consacre avec dévouement, méprisant la lâcheté de son frère venu attaquer sa patrie ; il ne lui vient pas à l'idée qu'il pourrait faire la paix en renonçant à ses prétentions, épargnant ainsi la vie de beaucoup de ses sujets. Polynice lui non plus ne veut pas faire la paix au prix d'une renonciation à ses droits ; et pourtant il souffre réellement de blesser la patrie dont exilé à Argos il a senti le manque. Ses derniers mots sont pour implorer d'être inhumé à Thèbes : « Donnez-moi sépulture, ô ma mère, ô ma sœur,/ dans la terre de mes aïeux. Si les citoyens me gardent rancune,/ apaisez-les, que j'obtienne du moins, de ma terre natale,/ ce peu d'espace ». Ce sont des personnages complexes ; en face d'eux, il y a la simplicité du fils de Créon, Ménécée, dont le sacrifice, d'après l'oracle, doit donner la victoire à Thèbes. « La patrie, que m'importe ? » s'exclame Créon qui lui conseille de s'expatrier. « On peut le pardonner à une vieillard, / dit Ménécée une fois seul ; mais moi je n'aurais nulle excuse/ pour trahir la patrie à qui je dois le jour/ Sachez-le donc, je vais la sauver au prix de ma vie ». Pour les Athéniens, ce thème avait plus de résonance que les thèmes proprement tragiques de la pièce.

Ils devaient également être particulièrement intéressés par une réflexion qui court ici comme dans tout le théâtre d'Euripide sur les pouvoirs de la parole. Dans d'autres pièces, c'est la séduction d'Hélène qui bat en brèche les pouvoirs de la raison ; qui est aux origines de la guerre. Il est question ici de la possibilité de persuader, d'arriver à une conciliation, de la capacité de faire la paix. Zeus a créé l'intelligence et la parole, dit le Thésée d'Euripide dans les Suppliantes, pour que les hommes échappent à la confusion et à la bestialité, pour qu'ils puissent se comprendre entre eux ; mais une zone demeure d'obscurité irréductible, où peut-être il faut faire appel au devin, en tout cas à d'autres facultés que rationnelles. Dans cette zone résident aussi bien l'amitié que la haine, l'entente que la discorde, la philia et l'eros que l'éris et le neikos ; ce sont des puissances immémoriales, hors d'atteinte comme l'origine elle-même, celles-là même qu'évoque Hésiode dans sa Théogonie. Si l'on peut parler d'une philosophie d'Euripide, disciple d'Héraclite ou d'Empédocle, elle se situe peut-être là, 

 

 

 

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1 Euripide, Tragédies complètes, trad. marie Delcourt-Curvers, Gallimard 1962, p. 1042.

     2 Euripide, op. cit. p. 1276.

     3Euripide, op. cit., tome 2, les Phéniciennes.

      4Jacqueline de Romilly, La tragédie grecque, PUF, Paris, 1970, 2020.

5Et que Marie Delcourt traduit régulièrement par la Royauté. Il est vrai que Créon était un roi, comme Thésée lui-même ; mais tyran, dans le théâtre de Dionysos, sonnait autrement que roi. 

 

6De la même façon Polynice en mourant pleurera sur son frère mort : « Même devenu ennemi mon frère était resté mon frère » ; Etéocle ne dira rien de tel, mais c'est peut-être parce qu'il meurt sans dire un mot.