Débats et disputes d'Euripide, 3 / Electre

 

 

 

 

 

 

 

1.

 

 

La dispute d'Électre et de sa mère est la dernière de leur existence1. Electre le sait mais pas sa mère, Clytemnestre. Que de choses celle-ci ignore, que sait le public ! Elle ne sait pas qu'Oreste, sauvé enfant des visées meurtrières d'Egisthe, son amant et complice dans le meurtre d'Agamemnon, est revenu de son exil, devenu grand et fort ; ce que tous deux redoutaient, le roi et elle ; et que le roi est mort ; justement le serviteur d'Oreste vient de raconter à Electre comment son frère a tué Egisthe, du même couperet de Phthie dont il allait fendre le taureau du sacrifice ; Oreste revenant, Electre l'a accueilli triomphalement, lui faisant gloire de ce premier meurtre ; puis Oreste s'est caché, voyant qu'arrive leur mère ; dans la coulisse, il attendra que l'entretien se termine et qu'Electre lui envoie Clytemnestre, avant de le rejoindre pour la tuer ; on peut imaginer qu'il entend ce que se disent les deux femmes, la mère et la fille.

 

Et aussi ce qui est tu2. Des deux côtés il y a davantage dans le silence que dans ce qui est dit. L'une et l'autre se justifient ou accusent ; mais pour chacune, il y a ce qui sous tend les mots : le ressentiment violent de la jeune femme, un ressentiment venu de l'enfance ; plus ancien donc que l'assassinat du père, chargé aujourd'hui du projet de meurtre ; du côté de la mère, quelque chose comme un habitus, un rapport immémorial à soi-même, à ses enfants, au monde. Comme dans les Phéniciennes le dialogue de Polynice et d'Etéocle, ou dans Médée la dispute de Médée et de Jason, la dispute d'Electre et de Clytemnestre donne vie à deux individualités, condense tous les éléments d'une situation, tous les enjeux de la pièce.

 

Et ici aussi, comme dans les Phéniciennes, la question initiale surprend, qui est comme une plainte : pourquoi, demande Electre, n'est-elle plus qu'une « esclave chassée du foyer », pourquoi l'avoir condamnée à une condition inférieure ? Quelle était sa faute ?

« La faute en est aux attentats que ton père a commis », dit Clytemnestre, confondant le père et la fille ; ou répondant à une autre question, informulée, qu'elle paraît se poser à elle-même : pourquoi avoir tué Agamemnon ? Les raisons qu'elle en donne ne sont que les siennes à elle, pas celles d'Egisthe. La faute du père tient en deux attentats, dont l'un plus ancien : le sacrifice d'Iphigénie, il y a bien longtemps, avant même la guerre de Troie ; attentat qu'elle aurait pu pardonner, pourtant : il y a des crimes politiques, nécessaires ; « je ne l'aurais pas tué pour cela », dit Clytemnestre ; et pourtant, il la lésait dans son enfant à elle, dans l'attente de son père, Tyndare qui ne l'avait pas donnée à Agamemnon pour perdre sa petite fille ; et puis c'était pour rien, pour reprendre Hélène, une femme de peu ; le second, impardonnable : il est revenu avec l'autre folle ou ménade, Cassandre, il l'a mise dans le lit conjugal. Quel attentat était le plus grave ? Le concubinage, assurément ; la perte de l'enfant ne touchait pas son amour propre.

 

Tel est l'attentat capital d'Agamemnon, qui n'exclut pas l'autre, le crime paternel. Quoi qu'il en soit, Agamemnon était coupable. « Réplique-moi, dit Clytemnestre à Electre, que la mort de ton père fut un déni à la justice ! » Le crime d'Agamemnon fut-il contre elle, contre la loi morale ? Ne fut-elle que l'exécutrice d'une condamnation divine ? On blâme le justicier au lieu de l'assassin, dit-elle, l'effet (qu'elle ait tué, pris un amant) au lieu de la cause (l'attentat du mari). Agamemnon est responsable de tout : de l'adultère de Clytemnestre, de sa propre exécution ; un châtiment, une œuvre de justice. C'est comme si dans son bain il s'était châtié lui-même. Où l'on retrouve l'auto-justification de Polynice : ce n'est pas moi, c'est lui, Étéocle, qui est responsable de mon crime.

Il y a là un plaidoyer un peu embrouillé, encombré de considérations parasites : qu'il est difficile à une femme de se faire entendre ! Pas très convaincant ; peut-être peu convaincu : Clytemnestre essaie-t-elle de se convaincre elle-même ? La question l'intéresse-t-elle vraiment ? Pas plus qu'Hélène sa sœur ce n'est une grande intellectuelle, il y a de la ratiocination dans son plaidoyer. Si elle avait tué Oreste comme Agamemnon tua Iphigénie, qu'aurait dit et fait son mari ? «  Et lui me tuerait mes enfants sans que j'aie le droit de m'en prendre à sa vie ? » 

 

Et pourtant, du point de vue étroit qui est le sien, Clytemnestre pose la question essentielle de toute la tragédie des Atrides : pourquoi Agamemnon devait-il mourir assassiné ? Ce n'était évidemment pas pour avoir désiré Cassandre ; était-ce pour avoir sacrifié sa fille ? Il n'est pas sûr, à lire Iphigénie à Aulis, qu'il l'ait voulu ; c'était un père aimant, pour Iphigénie comme pour Electre ; mener l'armée jusqu'à Troie, prendre la ville, faire plaisir à son frère en lui ramenant Hélène, dans un second mouvement il était prêt à renoncer à tout cela, affection fraternelle et gloire, pour sauver sa fille. Mais il suffisait peut-être qu'il l'eût fait venir, mouvement erratique de l'ambition ou erreur, l'une et l'autre n'étant que des causes secondes, des occasions dont se servit la divinité. Le destin d'Agamemnon était d'expier un crime qui n'était pas le sien, celui d'Atrée, son aïeul. Clytemnestre ne fut que l'exécutrice d'une condamnation à mort qui venait de plus loin qu'elle. Un plaidoyer inutile : les raisons justificatrices de son acte, entre lesquelles elle hésitait, de toute façon n'étaient pas les bonnes, parce qu'elles n'appartenaient qu'à elle.

 

 

2.

 

 

« C'est ton cœur, ô ma mère, qu'il faudrait réformer », répond Électre ; qui répond à Clytemnestre déniant sa responsabilité. Pour celle-ci, son crime n'est pas un commencement absolu ; le commencement absolu qui conduit à son acte, à la fois origine et cause, arkhé et aitia, est le crime d'Agamemnon, le sacrifice d'Iphigénie ; celui-ci engendre et justifie son acte à elle. Pour Electre, le crime de Clytemnestre découle de sa nature, qui est mauvaise. Les deux sœurs, Hélène et Clytemnestre, sont aussi mauvaises l'une que l'autre ; toutes deux n'attendaient que de voir s'éloigner leurs maris3. Clytemnestre n'est pas véridique, raconte ce qui l'arrange ; elle modifie l'ordre des faits : elle trompait Agamemnon avec Égisthe « avant même que sa mort ne fût décidée » : avant Cassandre, donc, avant même Iphigénie. C'était de toute éternité une épouse coupable, s'attifant pour chercher la vilaine aventure. Que son mari soit loin, à Troie, ne lui déplaisait pas, au contraire : elle n'était heureuse que si les Troyens donnaient du fil à retordre aux Grecs. « Je suis seule en Grèce à le savoir », dit Electre, évoquant une longue familiarité avec sa mère, une connaissance filiale.

 

Tout se joue en effet ici entre la mère et la fille ; Égisthe, pour toutes deux, n'a que peu de réalité. Pour Électre, il n'a été, comme elle l'a dit, que le mari de sa femme ; un amant quelconque devenu parâtre, un étranger qui a éloigné les héritiers légitimes, les a dépossédés de leur patrimoine ; mais qu'aurait-il pu faire, sans l'aval de Clytemnestre, son peu d'amour maternel ? C'est elle qui a tout fait, même à son égard, à elle Electre. Agamemnon, avait dit Clytemnestre, avait mérité sa mort en tuant Iphigénie ; le couple adultère a tué Électre, en a fait une morte vivante. Une mort aussi cruelle que celle d'Iphigénie, exigeant elle aussi la mort. « Un meurtre se venge en exigeant un autre meurtre./ La mort t'attend, et de ma main [dit Electre à sa mère], et de celle d'Oreste, tous deux vengeurs de notre père ; / si sa mort était juste, la tienne le serait aussi  ». Clytemnestre ne fait pas cas de ces paroles trop claires ; il est vrai qu'Electre emploie le conditionnel, qu'elle paraît ne parler qu'avec des si : S'il est vrai, dit-elle à sa mère, que tu aies raison de tuer Agamemnon pour le sacrifice d'Iphigénie, tu dois être punie de ma mort à moi par ta mort à toi. Il y a chez Electre, comme ailleurs chez Oreste, comme un vertige dialectique.

 

Dans toute cette réponse on entend le souci qu'a Electre de ne pas dire à Clytemnestre ce qui l'attend, ce qui a été fait : qu'Egisthe est déjà mort ; qu'elle-même est condamnée. Mais peut-être Clytemnestre n'a pas entendu, parce qu'elle n'écoute plus. « Tu es faite, ma fille, pour toujours préférer ton père », dit-elle à Electre ; comme si tout ce qu'a dit celle-ci découlait de la zone affective, de l'irrationnel. Pour en finir, elle avoue sa culpabilité, elle n'a pas bien agi : «  je te vois là, privée de bains, pauvrement habillée... » Un reproche qu'elle se fait à elle-même, d'avoir mal élevé sa fille ; pour elle, comme dans Woody Allen pour la mère d'Intérieurs, les seuls crimes sont esthétiques ; c'est une femme snob, n'est-elle pas arrivée, comme dans un film hollywoodien, escortée d'esclaves asiatiques ? Dans la maison du paysan, tu risques de te salir, ironise Électre. La sœur d'Hélène, et bien digne d'elle, frivole, coquette. Est-ce qu'elle se soucie de toi, demandait le vieillard ? Assurément, avait dit Electre, sans préciser de quelle façon.

 

Pourquoi avoir tué Agamemnon ? L'origine est-elle dans la faute du mari, ou dans sa faute à elle ? C'est ce que pensera Oreste, dans une autre pièce : Clytemnestre a tué parce qu'elle se sentait coupable ; « elle le trahit, elle qui devait garder son lit intact./Quand elle se sentit coupable, au lieu de se punir elle-même, / pour échapper à la justice de l'époux/ ce fut lui qu'elle châtia, et mon père mourut ».1146. (Oreste.)

 

 

 

Qui peut savoir pourquoi Clytemnestre, vraiment, a tué son mari, est-ce à cause d'Iphigénie4 ? Est-ce à cause de Cassandre, la ménade, l'inspirée ? On lui a pris quelque chose ou quelqu'un, cela est sûr ; mais fallait-il en venir là ? Quant à Electre, on peut aussi s'interroger : pourquoi va-t-elle tuer ou faire tuer sa mère ? La chose ne va pas de soi, on peut penser qu'Electre, tout autant que sa mère, éprouve le besoin de se justifier, par avance, sinon de convaincre sa mère qu'elle mérite la mort. Convaincue ou non, Clytemnestre, elle est condamnée quoi qu'elle dise. La décision d'Electre est prise d'avance, rendant toute discussion inutile. Comme ailleurs, (dans Médée, par exemple), convaincre échoue, ne peut qu'échouer. Pourquoi Electre a-t-elle condamné à mort Clytemnestre ? Y a-t-il là une sorte de complexe d'Electre, un Œdipe féminin, aussi ancien que l'enfance ? Les filles, dit Clytemnestre, prennent le parti de leur père.

La question de l'assassinat de Clytemnestre implique Oreste. Pourquoi Oreste, à la fin de cette scène, va-t-il tuer sa mère ? Electre croit le savoir : n'est-ce pas elle qui l'a décidé ? Oreste, ayant exécuté Egisthe, se serait arrêté là. Il ne voit dans le matricide, définitivement, qu'un crime atroce, une souillure ineffaçable. Lui aussi pourrait dire : c'est ma sœur qui l'a voulu, pas moi ; il ne le dit pas. Sans doute paraît-il délibérer, hésiter entre agir et s'abstenir, à la façon d'un personnage cornélien ; venger, trahir son père ? C'est Electre, dans la pièce d'Euripide, qui paraît responsable de ce matricide, qui l'a décidé et planifié, qui en attend la réalisation ; les raisons étant apparemment celles qu'elle a dites à sa mère : justice ou vengeance, pour la mort du père, pour sa propre mort sociale. Des raisons qui ne sont pas déterminantes. Oreste ne s'en contentera pas, qui aura besoin pour agir de l'ordre du dieu, du sentiment de son innocence, d'une purification venue également d'Apollon.

 

 

 

3.

 

 

Qu'y a-t-il en tout cela, dans ce théâtre si vertigineusement explicite et précis, de vraiment conscient et réfléchi ? Il faut, écrit Philip Roth, se garder d'attribuer à l'auteur les pensées de l'un de ses personnages ; c'est la totalité de l’œuvre qui est la pensée de l'auteur, une pensée globale5. On pourrait faire ici un sort à la vraisemblance, à la vérité psychologique des dialogues d'Euripide ; dire que le vraisemblable peut naître de l'observation, qu'il est de l'ordre de l'intuition plutôt que de la connaissance claire. La vérité, dit à peu près la Poétique d'Aristote, est autre dans un philosophe et dans un poète, Euripide était dramaturge et poète, non philosophe6. Dans la lettre pourtant des tragédies il y a une réflexion explicite, non seulement sur la responsabilité des actes, mais sur la connaissance humaine. « La pitié ne naît pas dans un esprit obtus/ mais dans un esprit pénétrant. Affiner à l'excès/ sa propre intelligence est chose dont on paie la rançon ». Ainsi parle Oreste, interrogeant Electre sur la mort de son père. La sensibilité va avec l'intelligence. Il y a le logos et ce qui est en dehors, tout ce qu'on ne peut dire, pour une raison ou une autre ; mais d'abord par la nature des choses, celle de l'esprit humain, celle du langage. C'est ce que dit Thésée dans les Suppliantes : je rends grâce à Zeus, dit-il, de nous avoir donné « l'intelligence ainsi que la parole, messagère de nos pensées, par quoi chacun comprend les autres ; […] ce qui reste indistinct et se dérobe à notre esprit,/ le devin nous l'annonce en observant le feu, les replis des entrailles et le vol des oiseaux »... Il y a dans Euripide une défiance de la pure intelligence, un sens de la complexité irréductible, de l'imprévisible, qui jure avec la réputation d'intellectualisme du dramaturge, « champion du rationalisme 7». C'est un ironiste, jamais dupe du raisonnement spécieux ; ironiques aussi, Electre ou Hécube. Ainsi dans Electre, quand il se moque d'Eschyle, des signes qu'interprète le Vieillard, qui font rire Electre : un désir de connaissance rigoureuse ; mais il faut aussi mettre en œuvre, pour connaître, outre l'intelligence, toutes les facultés extérieures à l'intelligence, toutes les puissances de l'esprit. Si la réflexion manque, on fera appel au devin, à l'oracle, à l'haruspice. Avant de faire d'Euripide l'homme des évidences rationnelles qu'il est aujourd'hui encore pour certains, il est bon de ne pas oublier cet aspect, épistémologique et réflexif, de son théâtre ; ce sont évidemment des personnages qu'on entend réfléchir ainsi ; mais la somme, si on la fait, est nettement sceptique ; et sur les deux tableaux, celui du logos et celui de la connaissance irrationnelle.

 

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    1Euripide, Electre, éd. cit., tome 2, p. 907 sqq.

2 Euripide prend au dialogue le plus ordinaire sa capacité de ne pas tout dire, de dire le contraire de ce qu'on pense, de n'en penser pas moins. Dans Oreste, quand Hélène rentre dans le palais, Electre la maudit, montrant les sentiments qu'elle a pour sa tante, qu'elle a tus tout au long du dialogue, sauf une pointe agressive qu'Hélène comprend très bien. Ce qui n'est pas dit sur le moment est dit après, de sorte que finalement tout est dit. « Vous l'avez vue : elle n'a retranché que le bout des cheveux/ pour laisser sa beauté intacte. Elle reste la femme qu'elle a toujours été !/ Que la haine des dieux tombe sur toi qui m'a perdue../ avec mon frère et l'Hellade entière !' » Idem pour Oreste et Ménélas, qu'Oreste maudit après leur dialogue, p 1151. « Toi le dernier des lâches ! » Pour le frère et la sœur, il faut dire qu'Hélène et Ménélas sont le seul recours, dans Argos où tout le monde est contre eux.

3J. P. Vernant, L'univers, les dieux, les hommes, Le Seuil 1999. Ménélas s'était éloigné pour le mariage d'un parent, Pâris a profité de son absence, ou peut-être Hélène, ravie ou consentante.

4Il est remarquable qu'il y ait, dans le corpus antique des mythes, un doute sur le sacrifice d'Iphigénie ; il n'est pas dans Homère, ce qui enlève une justification à l'acte de Clytemnestre.

5Philip Roth  Pourquoi écrire ? Paris, 2019. (A propos de ses romans à lui.)

6 Baldry, Le théâtre tragique des Grecs, La Découverte, 1985. 

7 Verrall, cité par Soury Guy. Euripide rationaliste et mystique, d'après « Hippolyte ». In: Revue des Études Grecques, Janvier-juin 1943. pp. 29-52;