Notes sur l'Ion d'Euripide

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1.

 

 

 

 

    « Une tragédie romanesque », écrit Marie Delcourt1. Le dieu Apollon a violé jadis Créuse jeune fille, devenue aujourd'hui reine d'Athènes, elle a exposé l'enfant ; d'un autre dieu, Hermès, la Pythie a reçu le couffin, l'enfant a été élevé dans le temple de Delphes ; la mère l'ignorant vient justement interroger là-dessus la Pythie ; l'enfant a grandi, sans savoir qui sont ses parents ; il redoute de l'apprendre, ne voulant pas être le fils de n'importe qui, que ce soit père ou mère ; Apollon donne l'enfant au mari de Créuse, Xouthos, un roi d'Eubée devenu Athénien d'honneur  ; Créuse se voit tout à coup encombrée d'un enfant qui n'est pas le sien, fils d'un étranger et d'une femme de rencontre, qui fondera une autre lignée que la sienne. Elle essaie de le faire empoisonner, le jeune homme veut lui faire violence, la Pythie intervient, Créuse reconnaît le couffin de l'abandon, mère et fils tombent dans les bras l'un de l'autre. C'est Apollon qui est le père d'Ion, fondateur des colonies ioniennes, autre exemple d'un héros qui fut exposé enfant, adopté, élevé aux plus grands honneurs.

 

 

Si l'on me demandait quelle pièce d'Euripide je préfère, peut-être répondrais-je : Ion. Non seulement Ion se termine bien, la mère retrouvant son fils et le fils sa mère, l'un et l'autre se reconnaissant au moment où ils se haïssent le plus ; mais la pièce se déroule tout au long sans qu'aucun sort cruel n'attende personne, et au contraire : le destin a fait en sorte, de toute éternité, que le jeune Ion, jeune homme sans parents et sans nom, servant depuis sa petite enfance l'Apollon de Delphes dans son temple, découvre aujourd'hui qui il est, le fils de ce même dieu, le prochain roi d'Athènes. Il est vrai, dans la dernière partie de la pièce, que Créuse trame un plan pour assassiner son fils ; mais personne ne croit un instant que ce plan puisse réussir : mère et fils sont voués à la reconnaissance et au happy end, serait-ce un deus ex machina, puisque Athéna elle-même apparaît tout à la fin, après la Pythie, pour annoncer à Ion sa grandeur future. Mère jadis violée ayant exposé son enfant, reconnaissance par les langes et les bijoux enfermés dans la corbeille, heureuse fin, c'est déjà, plus qu'une tragédie, la future comédie dite nouvelle ; quant au mythe pris ici par Euripide aux origines légendaires d'Athènes, il fournissait au public ce que le théâtre déjà, pour la vue et l'imagination, pouvait lui fournir de plus impressionnant : deux divinités aux deux bouts de la pièce paraissant en personne dans le théologeion, Hermès dans le prologue et Athéna dans l'exode, la Pythie de Delphes en majesté, deux consultants qui étaient un couple royal retrouvant un enfant perdu, le fondateur mythique, et celui-ci même, Ion, comme personnage central ; en même temps, comme il en serait un jour dans un dialogue alexandrin, la vie quotidienne, le jeune bedeau du temple de Delphes balayant, chassant les oiseaux, s'entretenant avec les visiteurs, un chœur de jeunes Athéniennes faisant les touristes, découvrant les figures sculptées sur les frontons.

Ainsi le passé se mêlait au présent, Delphes à Athènes. C'est du reste dans l'aller-retour d'un passé légendaire au présent de la représentation que devait résider, pour le public athénien, la plus grande partie du plaisir, tel que le visait délibérément Euripide. La pièce se passe toute entière à Delphes, devant le temple d'Apollon ; mais Créuse apporte avec elle à Delphes des lieux qui sont à Athènes, et tout proches de l'Acropole, du public rassemblé au théâtre : la grotte où elle a été violée par le dieu se trouve, dit l'Hermès du prologue, « au flanc de la colline d'Athéna, sous les rochers battus du vent du Nord, que les gens de l'Attique nomment les Hautes Roches ». C'est là aussi qu'elle a exposé l'enfant, qu'Hermès l'a pris pour l'apporter à Delphes. Et cette exposition, dit Hermès, fut fidèle à l'usage ancestral, puisqu'Erichthonios, le grand-père de Créuse, lui-même divinité mi anthropomorphe mi reptilienne, fut confié à la garde de deux serpents, habitants de la terre ; « c'est depuis lors que les descendants d'Erechthée ont coutume / de protéger de serpents d'or le cou des enfants qu'ils nourrissent2 ».

Ainsi l'origine est-elle toujours présente, dans la géographie des lieux, les usages, les histoires qui sont liées aux uns et aux autres. Un grand charme d'Ion est que les personnages de la pièce, qui vivent eux-mêmes dans un temps très proche de l'origine, qui appartiennent en quelque sorte à la deuxième ou troisième génération des dieux ou demi-dieux originels, se racontent entre eux l'histoire familiale, comme si déjà le temps avait fait son œuvre, introduit l'incertitude. Certaines circonstances demandent vraiment à être confirmées. Ainsi Erichthonios, le fondateur de la lignée, né du sol d'Athènes, de la déesse Terre engrossée par le sperme du dieu Héphaïstos poursuivant vainement Athéna ; Athéna qui est ainsi comme liée à Créuse, celle-ci violée par un dieu, celle-là ayant échappé au viol d'un dieu ; et pourtant, quoique vierge, ayant fait naître un fils. Une telle naissance ne va plus de soi. « Suis-je donc issu de la terre ? » demandera Ion désespérant de connaître sa mère ; et Xouthos : « Le sol ne produit pas d'enfants », p. 645, mettant ainsi en doute, consciemment ou non, l'histoire familiale de sa femme.

De l'étrange naissance d'Erichthonios on remonte à celle d'Ion, avec ses circonstances tout aussi merveilleuses, d'un passé lointain à un autre plus proche. Quand Créuse envisage d'empoisonner Ion, ce sera avec une goutte mortelle, conservée par elle dans une chaîne d'or, héritage de son père Erechthée, du sang de la Gorgone jadis tuée par Athéna. Le dialogue se fait par questions et réponses, comme dans une enquête ; il faut à Créuse interroger le Vieillard, son esclave et complice, pour être bien sûr qu'il connaît cette histoire-là ; la poitrine de Gorgone, rappelle-t-elle, était protégée par des serpents ; «  C'est bien le vieux récit que l'on m'a toujours raconté », dit le Vieillard ; et Créuse encore : « Tu sais qui est Erichthonios ? Comment pourrais-tu l'ignorer ? » Ailleurs, p. 626, quand Ion fait la connaissance de Créuse entrée dans le temple de Delphes, il évoque l'histoire familiale de celle-ci, là encore sous une forme interrogative, et pour se faire confirmer ce qu'il a entendu : « Par les dieux, dis-moi s'il est vrai, le conte qu'on récite ? - Que voudrais-tu savoir ? - Le père de ton père est bien né du sol même ? » L'histoire de l'enfant né du sol, reçu à sa naissance par Athéna, Ion l'a apprise, dit-il, « par les images ». Et la suite de l'histoire aussi : « Je sais une autre histoire encore ; dis-moi si elle est vraie... Que ton père Erechthée a immolé tes sœurs ».  Lui-même personnage du mythe, Ion connaît le mythe comme le connaissent les enfants d'Athènes, par oui dire et par les représentations figurées sur le temple, ou peut-être, déjà, sur les vases peints.

 

Naturellement, ce n'est que très près de la fin que sont racontés, par Créuse, le viol qu'elle a subi, la naissance et l'exposition de l'enfant : récit qui la libère et ouvre aussi à la reconnaissance filiale. Quand la Pythie ouvre le couffin où avait été exposé Ion vagissant, celui-ci en tire les langes qui l'enveloppaient jadis ; mais aussi un tissu naïvement tissé, ouvrage de la jeune Créuse, et brodé par la même d'une Gorgone et de serpents ; d'un bijou en or, figurant également des serpents, qu'on attachait au cou des nouveau nés ; et, enfin, une guirlande d'olivier, « cueillie à la souche première, celle qu'Athéna planta sur le rocher » ; on n'est pas seulement à la naissance du héros, suite au viol divin, mais dans un temps où le monde est tout juste créé, la Gorgone tout juste tuée et déjà devenue motif de broderie, l'olivier tout juste inventé par Athéna et donné à Athènes. Tous les dieux sont là du panthéon grec ; et d'abord, à la fois absent et présent, le dieu de Delphes, Apollon ; Créuse, quelques instants auparavant, a raconté au Vieillard, dans un long récitatif qui est aussi une confession et un acte d'accusation, comment elle a été surprise et prise par le dieu : « Tu vins vers moi dans l'éclat d'or de tes cheveux./ le pli de ma robe était plein de crocus, / reflets du soleil cueillis pour ma guirlande./ Tu m'a saisie par mes poignets de fille,/ tu m'as jetée par terre dans la grotte, / pendant que je criais : « Ma mère, à moi ! »

Dès le début, la pièce a la couleur de l'or, celle de la chevelure d'Apollon ; la première scène montre Ion, au lever du soleil, balayant le temple oraculaire d'un balai de laurier. « Voilà le radieux quadrige, dit-il. Déjà le soleil fait briller la terre. / L'éther en feu chasse les étoiles vers la nuit divine./ Les crêtes sacrées du Parnasse, frappées par la lumière,/ reçoivent pour les hommes la roue du soleil qui apporte le jour ». Le personnage d'Ion est l'un des plus beaux qu'ait créés Euripide ; il ressemble à Hippolyte, comme lui serviteur immaculé d'une divinité dont il ne met pas en doute la bonté ; découvrant son origine royale, il n'a pas très envie de s'éloigner du temple, dont le service suffit à combler la simplicité de ses aspirations. Il n'est cependant pas sans complexité : qu'il soit né de la brutalité d'Apollon le scandalise ; mais sans doute il ne dira pas à Xouthos, qui l'emmène à Athènes, qu'Apollon a menti, qu'il n'est pas son fils mais celui du dieu lui-même : il laisse à Delphes, en même temps que le service du temple, un idéalisme adolescent ; ce qui ressortit à la psychologie, non au mythe ; et où l'on retrouve le thème euripidéen de l'injustice et de la méchanceté des dieux.

 

 

 

2.

 

 

Ion est la tragédie d'Euripide, à côté d'Oreste, où le poète semble s'en prendre le plus violemment, le plus explicitement, à l'immoralité des dieux ; il pose le problème du mal, selon Marie Delcourt, en termes quasi judéo-chrétiens. Sans doute la divinité n'est-elle pas ici un dieu créateur ; ce que le mal « met en cause, c'est le caprice d'un dieu. Héra persécute Héraclès. Apollon abuse d'une jeune fille et lui inflige quinze années de souffrance solitaire », p.610.

 

Il faut distinguer pourtant : le monde des histoires, de la tragédie, du théâtre en général, s'il imite la vie réelle, n'est pas celle-ci. Dans la vie réelle, sans doute, comme le dit encore la traductrice, Euripide a-t-il été tourmenté par la vue du mal sous toutes formes, de la souffrance qui naît de la guerre, de l'inégalité et de l'injustice du destin. Rien ne permet de penser pourtant qu'il ait considéré les dieux comme étant à l'origine du mal qu'il voyait autour de lui ; le mal naissait plutôt de la nature de l'homme, de ses pulsions, des situations. Comme le dit Hécube à Hélène, c'est de ses fautes à elle, Hélène, qu'elle rend Aphrodite responsable. « Je veux d'abord combattre en faveur des déesses, / et mettre en évidence le mensonge d'Hélène ». « Car ce sont leurs désirs déchaînés que les humains appellent Aphrodite, / un nom qui commence en effet comme celui d'Aphrosuné 3». C'est un point de vue laïc, qui vaut quant à lui pour la réalité humaine ordinaire ; il ouvre à la recherche psychologique qui sera celui d'Aristote et de Ménandre, de la comédie au cours des siècles.

 

En revanche, l'Oreste d'Euripide, sans doute possible, n'est devenu matricide que par obéissance à l'oracle d'Apollon ; il aurait, quant à lui, pardonné à sa mère, Agamemnon lui-même, de l'autre côté de la tombe, dit-il, lui aurait défendu de lever la main contre elle4. Un tel crime lui paraît si évidemment atroce qu'il n'est pas sûr, jusqu'à la fin d'Oreste, qu'un dieu l'ait vraiment exigé de lui5 ; il imagine répétitivement qu'un démon lui a parlé à la place d'Apollon ; il affirme et réaffirme la responsabilité d'un être divin, dieu ou démon, dans son acte à lui, d'un dieu qu'il condamne violemment. La fin est ambiguë : le dieu s'accuse lui-même, mais Oreste lui a-t-il pardonné ? A-t-il aperçu une nécessité supérieure justifiant l'injustifiable ? A la dernière page du drame il se convainc qu'Apollon a parlé en personne, qu'aucun génie malfaisant n'a pris sa voix ; « Je me réconcilie, Ménélas, dit-il,/ avec nos destinées, et aussi, Loxias, avec tes oracles ». Ce n'est guère convaincant : c'est comme si, pour Oreste, la souillure demeurait, ineffaçable.

 

Sans avoir lui même rien à se reprocher, le jeune Ion suit un chemin parallèle à celui d'Oreste. Il n'a qu'amour pour Apollon jusqu'à ce qu'il apprenne que celui-ci a violé Créuse et s'est désintéressé de l'enfant qu'il fut : 637. « Je dois admonester Phoïbos./ Que lui arrive-t-il ? Prendre par force des jeunes filles,/ puis les abandonner, engendrer des enfants en secret/ et les laisser mourir faute de soins : ce n'est pas digne de toi !/ Puisque tu as la puissance, sois aussi vertueux. Car lorsqu'un homme / se conduit mal, les dieux sont là pour le punir./ Comment admettre alors que vous, qui avez gravé/ des lois pour les hommes , on vous prenne à les violer ? […] « Vous courez à vos plaisirs sans souci de leurs suites ; / cela est mal. » Que Créuse soit venu consulter l'oracle, Ion aperçoit l'absurdité de la situation : le dieu va-t-il révéler son crime dans son propre temple ? « Cet acte est à sa honte, ne cherche pas à le faire éclater ! … Révélé coupable dans sa propre demeure ! » Ici aussi le héros n'est pas le seul à accuser le dieu ; quand le vieil esclave apprend de la bouche de Créuse le viol et l'exposition, il s'exclame : « Ton crime est grand, dit-il, celui du dieu plus grand encore ! »

 

Sans doute Marie Delcourt a-t-elle raison d'évoquer « la profonde détresse de ce jeune cœur déçu, […] troublé dans sa croyance en la  justice des dieux ». Que ce soit pour Oreste ou pour Ion, pourtant, on ne peut oublier que ces pièces furent représentées sans provoquer de scandale. Le public ne doutait ni du viol de Créuse par le dieu de Delphes, ni de l'infanticide de Médée ; il ne confondait pas le présent des dieux et les fables théogoniques. À lire Hésiode, on savait bien que Zeus avait mis enceintes presque toutes les créatures féminines rencontrées sur sa route, engendrant dieux et demi-dieux. En général, comment comprendre le comportement des dieux à l'origine, sinon par la nature humaine ? Ouranos, Cronos sont des dieux puissants qui craignent d'être détrônés, ils dévorent et tuent leurs enfants. Zeus est sensible à la beauté féminine, au risque de rendre Héra jalouse. Le présent des hommes éclaire le passé des dieux. À l'inverse, le monde immoral des dieux attire l'attention sur les mystères de la nature humaine. Les tragédies d'Euripide sont le premier coup de cymbale de la psychologie ; l'Ethique à Nicomaque ne viendra qu'après. Il reste que le mythe théâtral n'est pas la réalité vécue des hommes.

 

Pourquoi Oreste devait-il assassiner sa mère ? Sans doute était-il innocent du matricide, et le dieu coupable ; mais la raison du crime demeure mystérieuse. Au contraire on peut pardonner à l'Apollon d'Euripide d'avoir violé Créuse, si c'était pour engendrer l'ancêtre éponyme des Grecs d'Ionie. De la même façon, des infidélités de Zeus découlèrent tous les enfants qui en naquirent, dont aucun n'était inutile au cosmos : aucun anti héros, aucune personnalité grise. Les reproches que fait Ion à Apollon, avant la révélation de son identité, sont aveugles et injustes : il n'entre pas dans les raisons des dieux, ne voit pas que le viol de sa mère était nécessaire ; il croit à tort qu'Apollon s'est désintéressé de son sort ; de toute façon il n'y a là qu'une histoire. Faut-il, comme Marie Delcourt, faire un sort au mensonge de l'oracle assurant à Xouthos qu'il est le père de l'enfant, mensonge reconnu par le dieu, puisqu'il est fait défense à Ion de l'ébruiter ; apercevoir ici une critique des prêtres, capables de tromper les foules ? Il y a là une lecture bien lourde d'un divertissement populaire, d'une pièce qui brode librement sur un canevas immémorial6.

 

 

 

3.

 

 

 

Liée à l'idée de la responsabilité qu'ont peut-être les dieux dans les actes des hommes, il y a leur intervention occasionnelle dans la vie des personnages d'Euripide, une intervention qui peut s'exercer dans le quotidien des mouvements de l'esprit et du cœur ; on le lit clairement dans Ion. Cela vaut à plusieurs reprises pour la Pythie ; mais n'est-elle pas par définition un personnage inspiré ? Elle l'est ici non seulement parlant, ou plutôt chantant, sur le trépied sacré ; mais dans son comportement aussi ; ainsi quand, p.616, elle découvre le nourrisson qu'Hermès a apporté dans le temple d'Apollon à Delphes. Son premier mouvement est de l'emporter hors du temple ; « la pitié la détourna d'un acte si cruel, le dieu ne voulant pas/ que de sa maison son fils fût chassé » ; ainsi un affect est-il causé par un acte divin7. À la fin de la pièce, racontant elle-même l'épisode, elle dira qu'elle a sauvé Ion sur une inspiration divine, non sur l'ordre explicite du dieu. « Je te restitue ce que son vœu, sinon son ordre, m'inspira de prendre/ et de conserver »688.

D'autres personnages vivent la même intervention divine : Créuse interrogée par Ion n'ose dire quelle question elle posera au dieu ; elle invente une amie qui poserait la même, si elle était venue. C'est qu'il faudrait dire qu'elle cherche l'enfant illégitime qu'elle a exposé.« La pudeur m'arrête ». 632. « Dans ce cas tu ne diras rien, lui dit Ion : c'est une déesse qui retient toujours ».

 

Ce sentiment d'une présence intime des dieux implique une idée plus large de la Providence, d'une histoire qui est gouvernée d'en haut. C'est ce que dit le dieu Hermès dans le Prologue, annonçant toute l'intrigue de la pièce. L'union de Xouthos et de Créuse est stérile ; « c'est pourquoi / ils viennent consulter ici l'oracle d'Apollon/ dans leur désir d'une postérité. Loxias dans ce but/ a conduit leur destin, moins oublieux qu'il ne paraît./ Quand Xouthos passera le seuil oraculaire/ il s'entendra donner, comme étant né de lui, le fils de Loxias,/ afin que ramené au foyer de sa mère/ l'enfant soit reconnu par elle ». Pour l'instant, Ion n'a pas de nom ; mais ce nom est prévu depuis toujours, que lui donnera Xouthos se croyant faussement le père du héros. « Ion, le fondateur des colonies d'Asie,/ tel est le nom qu'il veut que la Grèce lui donne ». C'est Xouthos, p. 651, qui nommé ainsi le fils qu'Apollon lui « donne » ; là encore il le fait par inspiration divine8. « Je te donne le nom d'Ion qui répond bien à ton destin ». Là encore, pourtant, on est au théâtre ; qu'un dieu, comme le dieu juif à venir, gouverne l'histoire humaine, ce n'est peut-être encore que littérature. 

 

 

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      1Euripide, Tragédies complètes, trad. et intr. de Marie Delcourt-Curvers, Gallimard 1962, p. 605.

2 Voir dans les récits historiques de la Bible, le « Cela est vrai jusqu'à ce jour » qui continue un récit légendaire.

3Eutripide, éd. cit., Les Troyennes, Hécube, p. 751. Aphrosuné signifie folie.

4Oreste, éd. cit., p1133. « C'est Loxias que j'accuse/ qui m'a poussé au plus affreux des sacrilèges, », etc.

5La responsabilité d'Apollon, dans la pièce, est une évidence. « Un dieu injuste a proféré un ordre injuste, dit Electre/ quand sur le trépied de Thémis/ Loxias décida le plus affreux des meurtres/ celui de notre mère », p. 1126.

6Euripide met en accusation, écrit Marie Delcourt, la théologie sur laquelle repose tout le paganisme des sanctuaires et des oracles. 607. Il règle son compte, dans son théâtre, à l'idée que les dieux ont la même conception de la justice et de la morale que les hommes. En tout cela, Marie Delcourt reprend la critique faite par les chrétiens antiques de l'immoralité supposée des dieux païens, critique qui avait été faite déjà par les Stoïciens, et par tout un moralisme philosophique. A la fin de la pièce, Ion reconnaît son erreur : « J'accusais Loxias, je le loue à présent », p. 700.

7Il n'en va pas autrement dans Homère ; mais aussi dans l'Exode, où Dieu endurcit le cœur de Pharaon, le faisant revenir sur sa décision de laisser partir les Hébreux. Il y a là un sentiment universel.

 

8L'inspiration divine paraît venir d'un dieu et inspirer un homme ; en fait, Xouthos est fils du dieu Eole, fils de Zeus ; et Créuse est fille d'Erechthée, fils d'Erichthonios élevé par les serpents, divinité tellurique.