Iphigénie en Tauride, ou Iphigénie interprète

 

 

 

 

 

 

 

« Tout près de vous, mêlés aux hommes, des Immortels sont là... Trente milliers d'Immortels, sur la glèbe nourricière... vêtus de brume, visitant toute la terre... »

Hésiode,

Les travaux et les jours, v. 249 sqq, trad. Paul Mazon

 

 

1.

 

 

 

 

 

 

 

Dans les premiers vers d'Iphigénie en Tauride, Iphigénie elle-même se présente au public athénien, au lecteur d'aujourd'hui. Son arrière grand-père fut Pélops, père d'Atrée, grand-père d'Agamemnon : « Celui-ci, de la fille de Tyndare, m'engendra, moi Iphigénie ». Et d'évoquer aussitôt l'épisode le plus connu de son existence d'héroïne légendaire : à Aulis, « sur le bord de l'Euripe aux vagues tournoyantes/ où le vent pressé renverse sans cesse le cours de l'eau sombre », le sacrifice où son père pensa l'égorger : sacrifice exigé par Artémis, mais aussi par l'armée grecque piaffant d'aller prendre Troie, et peut-être aussi par Agamemnon, anxieux de trouver sa gloire de l'autre côté de la mer Egée ; la raison officielle de l'expédition, de la guerre étant «  de venger le lit insulté d'Hélène, afin de venger ainsi Ménélas ».

 

Ce sacrifice, où elle fut remplacée par une biche, s'est déroulé dix-sept ans auparavant : soit dix ans de guerre de Troie, sept ans en gros d'errance à leur retour des guerriers grecs, Agamemnon, Ménélas, Ulysse. Oreste matricide, vengeur de son père, débarquera bientôt en Tauride, ou peut-être vient-il de débarquer ; cette nuit, Iphigénie, prêtresse d'Artémis a rêvé de son frère, que pour la dernière fois elle a vu nourrisson : dans Iphigénie à Aulis du même Euripide, on entend les vagissements de l'enfançon1 ; dans Iphigénie en Tauride, Iphigénie s'interroge sur l'amour qu'Agamemnon avait pour elle, quand il l'abandonna au couteau du sacrificateur. Sur le moment, (au moins dans Euripide), elle était pleine d'amour pour son père ; dix sept ans après, est-ce encore le cas ? Iphigénie a-t-elle pardonné à son père ? « Tu me sauvas des mains terribles d'un père meurtrier », dit-elle à la déesse, comme si tout ne venait pas de celle-ci. D'une pièce à l'autre, il s'est fait comme une rumination, d'Euripide, d'Iphigénie elle-même. Electre, sa sœur, était pleine d'indulgence pour leur père : les filles préfèrent leur père, dit Clytemnestre2. « Je n'ai pas eu de père », dit Iphigénie en Tauride. Et de tenter, elle aussi, de sauver son père, en s'interrogeant sur les causes réelles, les raisons, l'origine du sacrifice réclamé par Artémis, à partir de laquelle tout s'enchaîne ? Quand Clytemnestre, dit-elle, dénoue sa ceinture, couche avec Agamemnon ; « dès ce moment les destinées de la naissance / resserrèrent leurs liens autour de ma jeunesse ». De la même façon, ailleurs3, c'est Jocaste retrouvant l'origine de la haine mortelle qui tuera ses deux fils dans son propre coït interdit avec Laios ; ailleurs encore4, Hélène voyant l'origine de la guerre de Troie dans le coït interdit d'Hécube avec Priam, qui engendra Alexandros-Pâris. L'origine n'est pas la cause, ni la raison, ni le commencement. Le sacrifice d'Aulis, dit aussi la prêtresse d'Iphigénie en Tauride, découla d'un vœu imprudent que fit Agamemnon quand Iphigénie naquit ; il voua à la déesse le plus beau fruit de l'an, sans savoir qu'une fille lui était née. Etait-ce quinze ans, vingt ans avant le sacrifice ? Ainsi le père était-il de toute façon à l'origine de celui-ci, même sans le savoir ni le vouloir, l'avoir voulu. Un meurtre accidentel, en quelque sorte ? Mais quel rôle joua Calchas, le devin, interprétant la lettre équivoque du vœu ancien et rappelant celui-ci au moment opportun, quel rôle joua Ulysse ? Peut-être l'oracle, comme le rêve, se gouverne-t-il selon l'interprétation ; la responsabilité des dieux se confond avec celle de tous les interprètes possibles.

 

 

 

2.

 

 

 

Ces flots de l'Euripe, noirs et tournoyants, qu'évoque Iphigénie, c'est comme une signature intérieure de l'auteur lui-même, Euripide, le fils de l'Euripe ; mais c'est aussi comme une note sourde annonçant à l'autre bout de la pièce le bateau d'Oreste et d'Iphigénie luttant contre les eaux de la Mer Hostile, la mauvaise volonté de Poséidon, la colère possible d'Artémis ; autre mer où les rochers semblent avoir leur volonté mauvaise, fermant le passage aux imprudents, que ce soit pour entrer ou sortir. « Ce qui nous fit pénétrer dans la Mer Hostile/ franchir les Symplégades, nous l'avons conquis ! » Ainsi parle Oreste maître du xoanon volé,5 aux matelots grecs qui avaient attendu son retour ; et la chose n'allait pas de soi : c'est Apollon qui avait envoyé Oreste dans ces contrées plus que barbares, proches de l'au delà, parmi les Scythes, peuple pratiquant encore les sacrifices humains. Et c'est là aussi, sans que le sût son frère, que résidait Iphigénie jadis victime, sauvée du couteau paternel, devenue prêtresse de la déesse cruelle, présidant à ses sacrifices.

 

L'étonnement est celui de la littérature. Chaque pièce d'Euripide, avec une sûreté absolue, fait naître du mythe une œuvre longue, dense et pleine de sens, d'images et d'échos internes ; crée un monde où le réel n'est qu'un souvenir lointain. Tout ce que nous possédons du dramaturge a été écrit pendant la guerre du Péloponnèse ; mais la guerre de Troie n'est pas celle du Péloponnèse ; ses péripéties et ses personnages sont ceux d'une épopée ancienne, d'un livre scolaire, Homère ; c'est une guerre qui importe peu, qui dans le présent ne tue, ne blesse personne. Les histoires qui se mêlent à celles de la guerre de Troie sont tout aussi antiques et futiles, ne mangent pas plus de pain, les travaux d'Héraclès, la construction des murailles de Mycènes, la fondation de Thèbes ou d'Argos. Que la scène soit à Athènes ou dans des pays exotiques, on est plus loin que la mémoire, dans le temps des origines ; Athéna, Dionysos, Apollon, et jusqu'à Hélène, tous les personnages de la tragédie sont fils et filles de Zeus, ou en descendent ; c'est un monde étroit, familial, un réseau serré d'événements généalogiques et mythologiques ; quel rapport entre le rapt d'Hélène et la vie quotidienne des Athéniens présents dans le théâtre de Dionysos ? Quel intérêt personnel trouvaient-ils aux scrupules d'Iphigénie, contrainte de sacrifier des Grecs à la déesse Artémis ? Si les histoires avaient un lien avec le présent, c'était avec des rites, des sanctuaires, des traditions locales ; et elles étaient représentées dans le théâtre, le grand-prêtre du dieu étant assis au premier rang. La tragédie était quelque chose comme une cérémonie exotérique ; pouvait-elle raconter autre chose que des histoires très anciennes, très lointaines ?

 

 

Ce monde était lointain pour Euripide lui-même, et totalement. On se bat les flancs pour rapprocher une pièce, voire tel passage, de l'actualité, de quelque chose d'historique dont l'auteur parlerait : tirade nationaliste anti spartiate, effacement du nom de telle ville, compassion pour les victimes de la guerre en général, il importe peu. Il faut voir Euripide comme un savant, un homme qui se documentait, un géomètre, un sculpteur faisant œuvre ; son souci de documentation, de perfection formelle en font une sorte de poète parnassien. Les rares anecdotes sur sa vie, si douteuses qu'elles soient, évoquent une solitude, une distance orgueilleuse : on le disait environné de livres, ou méditant dans une grotte marine.

D'une pièce à l'autre il explore méthodiquement un mythe ou un autre, le monde du mythe, se posant répétitivement, à travers intrigues et personnages, des questions sans réponse définitive : pourquoi Clytemnestre, réellement, tua-t-elle son mari ? Pourquoi les Grecs firent-ils la guerre aux Troyens ? Pourquoi Oreste tua-t-il sa mère ? Et pourquoi, donc, jadis, le sacrifice étrange auquel échappa Iphigénie ? D'une pièce à l'autre les hypothèses se répètent, s'accumulent, se contredisent sans se détruire ; chaque acte apparaissant à la fois libre et déterminé à l'infini, chaque cause ou raison se dédouble, s'approfondit ; le public savait que chaque personnage avait son explication, qu'Euripide lui-même ne se prononcerait pas, comme une sorte de logographe qu'il était, interrogeant son client avant d'écrire sa plaidoirie, parlant toujours pour quelqu'un d'autre, avec équanimité. Même Médée, même Lykos, Eurysthée ou Polymestor avaient de bonnes raisons de faire ce qu'ils ont fait.

Comment le public entendait-il certaines déclarations qu'on considère aujourd'hui comme sacrilèges et blasphématoires, comme quand Euripide fait dire à Oreste que l'Apollon de Delphes a été injuste et cruel, qu'il devrait passer en jugement à sa place à lui, Oreste ? Quoi qu'aient dit ses personnages, il faut constater qu'Euripide n'a jamais été inquiété, que son théâtre a été de bout en bout applaudi et aimé6; à le lire, la complicité entre l'auteur et son public apparaît à tout instant, dans la façon dont l'auteur joue avec son public, avec ce que celui-ci sait ou croit savoir, ménageant le suspense, faisant rire à l'occasion ; ainsi quand il s'agissait d'Hélène. Hélène était certainement pour le public athénien une source de joie ; dans la plupart des tragédies d'Euripide, son seul nom suscite la colère de tous les autres personnages ; dans Oreste et dans Hélène, Hélène a peur d'être reconnue et  agressée par les passants ; dans Iphigénie en Tauride, Iphigénie, préposée par Artémis à préparer à la mort les voyageurs grecs, n'a guère le cœur à ce qu'elle fait ; elle regrette de ne pas avoir Hélène sous la main à la place du beau jeune homme qui lui arrive, en qui elle ne reconnaît pas son frère ; elle aurait plaisir à sacrifier sa tante. Le chœur de captives grecques, ses compagnes et servantes, sympathise avec ce rêve de vengeance. Je suppose que chaque évocation d'Hélène suscitait, dans le public, plaisir et clameur ; dans le monde de la guerre de Troie, Hélène, « femme en horreur aux dieux ! », était une sorte de bouc émissaire. Dans le retour attendu d'Hélène, il y a tout l'homme de théâtre, n'oubliant jamais pour qui il écrit, maîtrisant aussi bien la distance du rire que l'identification7.

 

A l'opposé d'une telle distance, paradoxalement, le théâtre d'Euripide est en effet celui de l'identification. Celle d'Euripide lui-même quand il fait parler ses personnages ; il y a un monde entre se documenter, tout savoir sur le personnage d'Iphigénie, et faire vivre celle-ci ; quelle délicatesse dans Iphigénie, prêtresse d'un culte qu'elle déteste, vivant dans la nostalgie de son enfance et de sa ville, et toute prête à fuir à la première occasion ! Quant à l'identification du public, elle se confond avec l'intérêt qui l'attachait aux péripéties de chaque pièce ; cet intérêt, Euripide le suscitait consciemment, de façon à la fois raisonnée et instinctive, froide et inspirée. Aristote en a été frappé, qui s'arrête longuement sur le théâtre d'Euripide ; les Tragiques, dit-il, n'ont pas inventé telle ou telle manière d'écrire, ils l'ont trouvée par hasard ; les mythes contenaient tout ce qui était nécessaire à faire du bon théâtre, au moins un petit nombre de mythes ; c'est ce qui apparaît à lire Euripide : la matière au fond en est pauvre, tout s'y répète8 ; on se demande comment un tel théâtre pouvait intéresser ; mais il y avait justement, dans chaque pièce, telle ou telle surprise, Hélène en Egypte, Jocaste vivante auprès d'Oedipe aveugle ; et surtout il y avait la nouveauté perpétuelle du dialogue. Que serait la reconnaissance, dont Aristote fait une péripétie obligée de la tragédie, sans la vivacité du dialogue  ? Les Grecs, écrit Marie Delcourt, appréciaient cet épisode plus que nous ; on peut trouver enfantin le plaisir trouvé aux signes de reconnaissance, la cicatrice d'Ulysse dans l'Odyssée, les langes brodés par une jeune fille, Créuse ou Iphigénie, dans Ion, dans Iphigénie en Tauride . Mais la reconnaissance, dans Iphigénie en Tauride, suscite en Oreste et Iphigénie une joie presque extatique : c'est que chacun retrouve vivant un être aimé qu'il avait cru mort ; on est loin de la tragédie telle que la veut Aristote, et dont il trouve d'ailleurs des exemples dans Euripide  : un chemin qui va du bonheur au malheur, et non l'inverse. Les autres dramaturges, dit-il, voulant plaire à la foule, cultivaient volontiers le happy end. En fait, si le public athénien aimait Euripide, c'est qu'on ne savait jamais ce qu'on allait voir : le dénouement le plus attendu et le plus affreux, comme dans Hippolyte ou dans les Phéniciennes ; ou une fin heureuse, même trop heureuse, au prix souvent d'un deus ex machina , comme dans Iphigénie en Tauride, où les héros n'échappent à la mort que par l'intervention d'Athéna ; ce qui était sûr, c'était que le salut serait douteux, tout le temps de la pièce ; et que le dramaturge choisirait selon son bon plaisir de sauver ou de condamner ses personnages. Qu'il s'agisse d'Alceste, des fils d'Oedipe, des enfants de Médée, d'Andromaque, d'Iphigénie à Aulis ou en Tauride, des Héraclides ou des Suppliantes, d'Hippolyte, dans quelque pièce que ce soit, toujours il y a danger de mort, de perte capitale9.

 

 

 

 

3.

 

 

 

Iphigénie en Tauride fait partie des pièces d'Euripide dans lesquelles le spectateur ignore complètement ce qui va se passer ; dans le prologue, Iphigénie n'annonce pas le futur, parce qu'elle l'ignore ; c'est le cas aussi dans Hélène. Elle ignore que son frère va débarquer en Tauride ; au contraire, elle croit Oreste mort, ayant interprété dans ce sens un rêve qu'elle vient de faire, interprété à tort, comme la suite du prologue le montrera immédiatement, qui fait voir Oreste et Pylade venant juste de débarquer.

Il faut s'arrêter sur ce rêve d'Iphigénie où elle voit la maison de ses aïeux ébranlée et détruite par un tremblement de terre, souvenir d'écroulements réels engendrant dieux et mythes, du tsunami qui détruisit les palais crétois et mycéniens ? La colonne centrale du palais, chapiteau aux cheveux blonds, prenait vie et parlait ; « je l'aspergeais d'eau lustrale, et je pleurais ». L'eau lustrale, c'est celle dont elle asperge les Grecs qui vont mourir ; les cheveux blonds sont ceux de son frère, et la colonne elle-même, soutenant l'édifice, ne peut être qu'Oreste, héritier et soutien symbolique de la famille d'Atrée. Par la suite, quand Iphigénie aura reconnu son frère dans l'étranger lié de chaînes que les gardes lui amènent, elle s'exclamera : « Songes menteurs ! », sans penser que c'était son interprétation qui était trop rapide. Que signifiait vraiment, pourrait-on se demander, le rêve d'Iphigénie ? Ce rêve n'est pas trop convaincant, qui paraît avoir été fabriqué un peu rapidement par Euripide ; quant à l'interprétation erronée d'Iphigénie, elle renvoie peut-être à des questions que se posait l'auteur lui-même sur d'autres interprètes : les personnages d'Euripide varient sur la confiance qu'ils ont dans les devins et les oracles. Iphigénie par exemple, revient sur le vœu qu'avait fait son père de sacrifier à Artémis le plus beau fruit de l'année ; ce beau fruit, pour Calchas, dit-elle, c'était elle, Iphigénie, et c'est cette lecture symbolique qui justifia sa mort, à elle Iphigénie ! D'autres pièces opposent les devins aux oracles, sans qu'on puisse dire ce qu'en pensait Euripide lui-même ; la fiction théâtrale soulevait là un problème particulièrement important, à une époque où rien ne se faisait sans consulter les dieux, que ce fût par devin ou oracle. Il y a là une attitude délibérée, la décision de s'effacer complètement derrière les personnages du drame ; un parti pris d'objectivité absolue. C'est pourquoi il est impossible de rien dire de la religion d'Euripide ; les mythes qu'il mettait en scène, il les montrait comme s'il y croyait ; il les montrait de la façon la plus scrupuleuse. Il n'ignorait aucune tradition locale, aucune variante, aucun rite ; il ne se perdait jamais dans les généalogies de ses héros ; quant à l'esprit, on peut prendre les Bacchantes, par exemple, comme une célébration sincère de Dionysos, et Hippolyte comme un drame mystique ; dans Iphigénie en Tauride, les enjeux en sont rituels, la pièce justifie les rites accomplis dans tel ou tel sanctuaire athénien. Ces pièces sont en quelque façon des œuvres de commande, comme les fresques qui décoraient les églises florentines à l'âge d'or de la peinture religieuse italienne.

 

L'esprit critique moderne, quand il veut construire un Euripide voltairien, ne peut ici que se casser les dents. Ainsi des Erinyes qui, encore dans Iphigénie en Tauride, poursuivent Oreste.

Le bouvier raconte à Iphigénie le comportement étrange du jeune Grec arrêté sur la plage, voyant ou croyant voir les Erinyes ; à la prêtresse d'Artémis il rapporte les paroles du jeune homme à son compagnon. « Pylade, la vois-tu, près de moi ? Et l'autre/ ce monstre d'enfer qui veut me tuer/ en lançant contre moi ses terribles vipères ?/ Et celle qui ouvre sa robe pour souffler feu et sang/, les ailes battantes, portant ma mère dans ses bras,/ un bloc de rocher à lancer sur moi » [..] « Nous ne pouvions rien voir, commente le bouvier, qui eût cette apparence/ C'était lui qui prenait le meuglement des veaux et les abois des chiens/ pour des semblants du cri des Erinyes ». Là-dessus Oreste frappe les génisses, « convaincu de lutter contre les Erinyes », comme dans Sophocle Ajax contre les moutons, comme l'Héraclès d'Euripide aussi, croyant voir son cousin Eurysthée et les enfants de celui-ci. Puis les Erinyes s'éloignent, ou le transport cesse, l'hallucination ; réalité ou hallucination ? Pour le bouvier, homme du commun, est-ce forcément hallucination ? « Nous ne pouvions rien voir qui eût cette apparence », dit-il ; Oreste prenait le mugissement des bêtes pour ce qu'il n'était pas ; le bouvier aurait donc la distance d'Euripide lui-même intéressé par les recherches des médecins de son époque. Mais le bouvier n'aurait pas écarté la possibilité que les Erinyes fussent pourtant là, invisibles à lui et à tout autre qu'Oreste ; pour l'homme du commun, l'invisible existait bel et bien, il pouvait le lire dans Homère et Hésiode ; pour Euripide, le bouvier n'était qu'un personnage secondaire ; il mettait en scène le monde merveilleux de la tradition où tout est possible, ou certains personnages, dieux ou magiciens, ont le pouvoir de se rendre invisibles. Dans le même récit du bouvier, Oreste et Pylade, attaqués par des hommes de plus en plus nombreux qui les bombardent de pierres, ne sont à aucun moment touchés et blessés par celles-ci ; le bouvier ne met pas le fait en doute ; les deux amis, pour lui, ne peuvent être des gens ordinaires. Dans les Bacchantes, de la même façon, les bacchantes ne sont pas blessées par les flèches des hommes. Toutes les tragédies d'Euripide mettent en scène l'irréel, dieux et demi dieux, Médée s'envolant de Corinthe en direction d'Athènes, Hippolyte attaqué par un taureau monstrueux, et d'abord le dieu parlant dans le théologeion, le deus ex machina .

 

Il n'empêche que les personnages d'Euripide ont parfois des doutes sur la réalité de ce qui leur arrive, sur la vraisemblance des histoires. Hélène se demande si Zeus a bien pris la forme d'un cygne pour pénétrer sa mère Léda ; Oreste lui-même, à certains moments, considère les Erinyes comme des hallucinations, et il se présente à son oncle Ménélas comme un malade que son crime fait souffrir, la culpabilité du matricide. Dira-t-on qu'il y a là une concession au scepticisme ambiant ? La plupart du temps Oreste développe largement, entièrement, une cohérence mythique dans laquelle les Erinyes ne sont pas une hallucination mais des actrices réelles de son drame ; il fait corps avec l'histoire telle que la veut la tradition. « Tu m'as fait, dit-il au dieu Apollon, venger mon père, tuer ma mère, et fuir devant les Erinyes ». Ramener le xoanon d'Artémis est une épreuve pour Oreste qui l'expose à la mort ; c'est Apollon qui l'a mis sur ce chemin ; d'autre part, ce xoanon existait réellement, dans le temple d'Artémis à Athènes, à l'égal du mythe qui rendait compte de sa présence. Oreste (héros mycénien, ou argien) a dans Euripide une réalité athénienne : sur l'Aréopage, à la fête des Choës : chacun buvait son pot de vin, sans qu'il y eût de cratère commun. « La tradition y voyait un souvenir de la solitude d'Oreste proscrit et impur. L'accusé et l'accusateur avaient chacun leur siège à l'Aréopage ; celui dit du Crime, dans le récit d'Oreste, était, lors du jugement, occupé par Oreste, celui de l'Implacable, occupé par l'une des Erinyes10. » « Les Erinyes me poursuivirent / d'exil en exil, raconte Oreste, tant qu'Apollon m'amena en Athènes/ … Là est un tribunal...  Ceux qui eurent pitié me reçurent à part, me donnant une table / séparée de la leur, mais dans la même salle, par leur silence m'obligeant à me taire,/ à boire et à manger sans me mêler à eux ». « Chacun avait son pot... / En mémoire de mes malheurs les Athéniens, dit-on, / ont institué une fête, et la coutume a subsisté/ parmi le peuple de Pallas, que chacun ce jour-là boive à son pot ». Dans Iphigénie en Tauride, Oreste raconte son jugement, lui-même faisant face au sang de sa mère, des Erinyes, d'Apollon qui témoigne et le sauve, de Pallas qui lève le bras. « Celles qui refusaient reprirent leur chasse... »

Ainsi les Erinyes sont-elles présentes réellement dans le temps d'Iphigénie en Tauride. : dans le mythe d'Oreste, dans la pièce d'Euripide, ce ne sont pas un fantasme, une image du délire11 ; «Oreste.  Les Erinyes sur moi ont jeté la terreur qui me chasse d'Argos./ - Iphigénie. Ce même délire qui, dit-on, t'a saisi au rivage, près d'ici ? »« Agissant pour ta mère, elles te traquaient, les déesses. - Oreste. Au point que leur mors faisait saigner ma bouche ». Ni Oreste ni Iphigénie n'ont de doute sur la réalité des Erinyes.

 

 

Dans le mythe, le jugement à l'Aréopage a bien eu lieu, Oreste a été acquitté, certaines Erinyes ont continué à le poursuivre ; dans la tragédie, toute l'histoire conserve sa cohérence, elle implique l'irréel, la réalité d'Apollon et des Furies ; elle implique aussi le réel, les signes de sa vérité : le xoanon d'Artémis dans son temple, les rites étranges des Choes, de Brauron. On pense aux récits fantastiques du XIXème siècle : l'incroyable a eu lieu, puis on a compris que ce n'était qu'un rêve ; mais il reste une trace réelle, qui jette un doute : était-ce vraiment un rêve ? Les personnages doutent de la fable, mais le rite et le sanctuaire jettent un doute contraire. Mythe ou réalité ? La littérature est faite pour intéresser ; quoi de plus intéressant que l'incertitude ? Dans le théâtre de Dionysos, dit Jacqueline de Romilly, le public avait des mouvements de panique, comme des gens qui parfois y croyaient vraiment, comme les spectateurs de l'Entrée du train dans la gare de la Ciotat.

 

 

 

5.

 

 

Les femmes d'Euripide sont des intellectuelles ; elles passent leur temps à réfléchir, et elles élaborent des stratagèmes : ainsi Hélène en Egypte pour fuir Théoclymène, Electre, Iphigénie. Iphigénie a une pente à l'interprétation, au déchiffrement. Ce n'est pas seulement sa sensibilité qui se révolte d'avoir à sacrifier des Grecs, mais son intelligence. Comment Artémis aurait-elle part à un tel culte ? s'interroge-t-elle. [Artémis craint la plus petite souillure, dit-elle, et elle prendrait plaisir à voir immoler des humains ?]  « Comment Létô aurait-elle de Zeus/ pu concevoir un être si absurde ? Je ne puis croire/ au repas que Tantale aurait offert aux dieux,/ ni qu'ils se soient complus à manger son enfant. « « Les gens d'ici sont sanguinaires dans leur cœur/ et prêtent à la déesse leur propre cruauté. / Qu'un dieu fasse le mal, je ne saurais l'admettre. »

 

La cruauté est donc ici celle des Taures, qui étaient peut-être des Scythes. Il est vraisemblable qu'Euripide avait lu Hérodote. Iphigénie est proche intellectuellement d'Hécube disant à Hélène : « Car ce sont leurs désirs déchaînés que les hommes appellent Aphrodite ». La cruauté d'Artémis réclamant des sacrifices humains, c'est celle des Scythes eux-mêmes : autre exemple d'interprétation, par quoi Iphigénie, exilée grecque, se séparait des Barbares, en même temps qu'elle distinguait le passé et le présent ; les Athéniens, dans le présent, ne pouvaient croire à des dieux injustes et cruels. Cette réflexion d'Iphigénie jette une lumière sur les dieux des tragédies d'Euripide, vivant en d'autres lieux, en d'autres temps. ; sur la cruauté d'Apollon, d'Artémis, du Dionysos des Bacchantes. Les dieux d'Euripide n'étaient plus ce que jadis ils avaient été ; il reste qu'à l'époque héroïque, celle de la guerre de Troie ou celle d'Héraclès, les Grecs avaient bel et bien pratiqué les sacrifices humains...

 

 

___________________________________________

 

 

Hérodote, Taures ou Scythes

 

 

 

 

Hérodote 4.103 : «  Ceux d'entre ces peuples qu'on appelle Taures ont des coutumes particulières. Ils immolent à Iphigénie de la manière que je vais dire les étrangers qui échouent sur leurs côtes, et tous les Grecs qui y abordent et qui tombent entre leurs mains. Après les cérémonies accoutumées, ils les assomment d'un coup de massue sur la tête : quelques-uns disent qu'ils leur coupent ensuite la tête et l'attachent à une croix, et qu'ils précipitent le corps du haut du rocher où le temple est bâti ; quelques autres conviennent du traitement fait à la tête, mais ils assurent qu'on enterre le corps, au lieu de le précipiter du haut du rocher. Les Taures eux-mêmes disent que la déesse à laquelle ils font ces sacrifices est Iphigénie, fille d'Agamemnon. Quant à leurs ennemis, si un Taure fait dans les combats un prisonnier, il lui coupe la tête et l'emporte chez lui. Il la met ensuite au bout d'une perche qu'il place sur sa maison, et surtout au-dessus de la cheminée. Ils élèvent de la sorte la tête de leurs prisonniers, afin, disent-ils, qu'elle garde et protège toute a maison. Ils subsistent du butin qu'ils font à la guerre. » (trad. Larcher)

 

 

___________________________

 

D'une classification des pièces d'Euripide

 

 Quand ils allaient voir une tragédie d'Euripide, les Athéniens n'étaient jamais sûrs que la pièce finirait bien, et cette incertitude entretenait l'intérêt. Il y avait des pièces où la catastrophe était annoncée dès le prologue, et où elle ne pouvait pas ne pas se produire : autre façon, paradoxalement, d'intéresser le public. C'est le cas, dans le théâtre d'Euripîde, pour Hippolyte, pour les Phéniciennes : les deux frères ont été maudits par Oedipe, leur père, condamnés à mort (à s'entretuer). C'est ce qui arrivera (Jocaste aussi se tue). De même dans La folie d'Héraclès, Héraclès est poursuivi par la haine d'Héra, qui le voue à la folie meurtrière.

 

Il y a dans Euripide une autre situation répétitive : dans plusieurs pièces quelqu'un attend du secours, est réfugié dans un temple, d'où son ennemi veut le chasser : ainsi les Héraclides, que réclame Eurysthée, l'ennemi d'Héraclès, pour les faire mourir ; mais aussi Andromaque, où Hermione et Ménélas poursuivent de leur haine la femme de Néoptolème, ainsi que son fils (celui de Néoptolème) ; la folie d'Héraclès, où Amphitryon, Mégara et ses enfants sont réfugiés sur un autel, menacés par Lykos ; Hélène, dont l'héroïne est réfugiée sur le tombeau de Protée, pour échapper au roi qui veut l'épouser ; Les Suppliantes. Dans toutes ces pièces, le salut du protagoniste est en jeu, sans qu'on puisse savoir d'avance s'il sera sauvé. (Dans Hélène et Iphigénie en Tauride, il est aussi question de salut, selon une structure identique : le frère et le mari, menacés de mort par le roi, lui échappent grâce à la sœur (Iphigénie, prêtresse d'Artémis) et l'épouse (Hélène)

 

Il y a un troisième groupe de pièces, dans lesquelles le héros est partie des desseins mystérieux, tordus d'un dieu, Apollon, Dionysos, Artémis, Aphrodite, mystérieux pour le public également. Ion est le fils d'Apollon, qui a violé sa mère Créuse – pour que Ion fonde les colonies ioniennes. Apollon a exigé d'Oreste qu'il tue sa mère ; mais est-ce bien le dieu qui a parlé, et pourquoi ? Oreste criminel est poursuivi par les Furies ; le dieu l'envoie à Athènes pour être jugé, acquitté ; il s'agit de fonder tel sanctuaire, de justifier un rite. Apollon envoie Oreste voler le xoanon d'Artémis, pour le sauver des Furies, fonder le culte d'Artémis à Athènes. Dionysos amène son cousin Penthée, par tromperie à se faire tuer par sa mère. Artémis exige le sacrifice d'Iphigénie, mais elle la remplace par une biche.

 

 

 

____________________________________________________________

1Mais faut-il rappeler qu'Iphigenie à Aulis a été écrit en – 406 avant l'ère chrétienne, Iphigénie en Tauride en – 414, c'est-à-dire huit ans plus tôt ? Ecrivant Iphigénie en Tauride, Euripide prévoyait-il de montrer un jour son Iphigénie, prêtresse d'Artémis, au moment d'être sacrifiée à Artémis, dix-sept ans au moins auparavant ? Le mieux est de faire comme si Iphigénie en Tauride avait été écrit après Iphigénie à Aulis

    2Euripide, Electre, p.

    3Euripide, les Phéniciennes, p.

   4Euripide, les Troyennes, p.

   5Xoanon

    6Voir l'anecdote où Sophocle annonce la mort d'Euripide, et les larmes des Athéniens.

7Autre anecdote, où Euripide paraît sur scène pour défendre sa pièce. Mais pourquoi Euripide s'est-il exilé ? Et il suscitait des haines violentes, voir Aristophane. Aristote s'en prend aux dramaturges qui cherchent perpétuellement à satisfaire leur public ; mais il ne cite pas Euripide.

    8Dix sept pièces sur quatre vingt douze !

9Dans les Suppliantes, ce sont les soldats morts d'Argos qui risquent de ne pas être enterrés. Ce n'est évidemment pas Euripide qui a inventé le suspense, qui était déjà dans Homère, et depuis le début des temps dans tous les bons récits ; mais Euripide esr une sorte de génie du suspense, ainsi dans Iphigénie en Tauride ; c'est le Hitchcock de l'Antiquité.

    10Marie Delcourt, note à la page 818.

 

11De la même façon la voix de Dieu dans l'histoire d'Adam. « Adam, où es-tu ? » Curieusement, on ne se demande pas si la parole divine est réellement adressée à Adam, ou si c'est une imagination ; on peut aussi psychanalyser Adam, comme Marie Delcourt le fait pour Oreste, dire : il avait un remords, il a cru entendre un dieu imaginaire.