Notes sur l'Hécube d'Euripide

 

 

 

Polymestor. Tu seras devenue une chienne aux yeux rouges.

Hécube. Comment sais-tu que je serai ainsi changée ?

Polymestor. Dionysos rend des oracles aux Thraces ; il l'a prédit.

 

Euripide, Hécube,

trad. Marie Delcourt-Curvers, Gallimard 1962, p. 460.

 

 

 

 

1.

 

 

 

« Je faisais parler les femmes, et les esclaves, tout à l'avenant, et les maîtres, et les pucelles, et les vieillardes », dit Euripide aux Enfers, dans les Grenouilles d'Aristophane, soutenant sa candidature au trône du meilleur poète tragique, à nourrir aux frais de l'Etat ; « et puis je leur ai appris à causer, […] à mesurer les termes au quart de poil, au fil à plomb ; à opérer des prises de conscience, à considérer, à interpréter, à entortiller, à marivauder, à manigancer, à subodorer le mal, à repenser tous les problèmes, […] en introduisant des intrigues domestiques, usuelles, familières... » Et Eschyle en réponse un peu plus loin, entre autres gentillesses : « Tu as tout saboté […]. D'abord, en habillant les rois avec des guenilles, pour que leur air fasse pitié aux gens1 ».

 

 

Au premier abord Hécube apparaît comme une victime exemplaire du travail de désacralisation opéré par Euripide sur les personnages du mythe. « Ma pauvre mère, [dit Polydore, le fantôme du Prologue d'Hécube], tu n'as vécu dans les palais royaux / que pour voir le jour de la servitude, aussi misérable/ que tu fus heureuse jadis ». Et le dieu Poséidon dans le Prologue des Troyennes : « Si l'on veut voir l'infortune en personne,/ Voilà Hécube étendue à l'entrée. Que de pleurs elle verse ! et pour combien des siens ! » Les premiers mots d'Hécube dans la même pièce :  « Debout, infortunée, lève ta tête abîmée sur le sol,/ redresse ta nuque […] Hélas, hélas, nul malheur ne m'est épargné./ Patrie, enfants, j'ai tout perdu ».

 

Hécube, c'est l'infortune personnifiée : reine déchue, mater dolorosa ; son destin sur le théâtre, la perte progressive, par paliers soigneusement ménagés, de tout ce qui lui restait d'enfants et petits enfants : Polydore, Polyxène, dans Hécube ; dans les Troyennes, Cassandre, Andromaque, Astyanax. Les unes, comme Cassandre ou sa bru Andromaque, sont emportées par le vainqueur ; Polyxène est sacrifiée à l'ombre d'Achille mort ; de Polydore, qu'elle croyait vivant près du roi Polymestor, on retrouve le corps sur le sable de la mer ; Astyanax, le fils d'Hector et d'Andromaque, est jeté du haut des remparts : dans le théâtre d'Euripide, tuer l'enfant qui pourrait restaurer la puissance du père va de soi comme écraser les œufs du serpent.

 Perte et chute de plus en plus bas en partant du plus haut, de la reine de Troie jusqu'à la condition la plus basse, la pauvreté absolue d'un personnage de Shakespeare ou de Beckett : on pourrait penser, à considérer Hécube à la lumière des Grenouilles, que le théâtre d'Euripide, avant déjà la Nouvelle Comédie dont on fait de lui le précurseur, renonçait aux prestiges du mythe, à l'esprit du sacré, tels qu'on peut les trouver dans les pièces d'Eschyle : intrigues de la vie ordinaire, héros communs et trop bavards, souvent trop intellectuels ; et que le mythe n'est plus ici qu'un prétexte, un point de départ vite oublié ; mais ce qui précède montre aussi qu'il n'en est rien : Hécube n'est pas, dans le mythe troyen, un personnage très riche, que ce soit par une généalogie ou par une légende personnelle intéressantes ; Euripide trouvait peu de choses, dans Homère, qu'il pût utiliser : Hécube avait sauvé Ulysse venu incognito à Troie ; mère d'un grand nombre d'enfants, elle les avait tous perdus dans la chute finale de la ville ; elle avait, enfin, été transformée en chienne ; on ne peut pourtant résumer la pièce d'Euripide comme si l'héroïne y était une mère quelconque frappée par le destin ; en elle se condense tout le cycle de Troie. Hécube et les Troyennes mettent en présence successivement Hécube et les enfants qui lui restent, mais aussi Agamemnon, Ménélas et Ulysse avant leurs Retours, leurs nostoï tragiques ; ces rencontres donnent toute sa chair mythique et psychologique à un personnage au point de départ quelconque. C'est dire que, pour revenir à Aristophane, mythe et personnages ici, comme dans toutes les pièces d'Euripide, font un tout indissociable, dont le mythe est plutôt le noyau, la partie dure ; c'est à partir du mythe que le portrait d'Hécube peut déployer sa complexité, l'intelligence subtile de l'auteur et de son personnage s'exercer, « considérer, interpréter, entortiller, marivauder, manigancer », et en général montrer non seulement toute sa profondeur, mais la profondeur du mythe lui-même ; l'idée d'Euripide étant visiblement que les histoires telles qu'elles se sont transmises, avec leurs détails et leurs variantes, construisent un monde profond et cohérent, où rien n'est privé de nécessité, avec des personnages qui ne font pas n'importe quoi ; de ce point de vue, la différence n'est pas si grande entre le rapport d'Euripide aux mythes grecs et celui, de l'autre côté de la mer Egée, des commentateurs juifs au texte du Pentateuque : le mythe lui non plus ne pouvait pas ne pas être plein de sens ; et il n'est pas étonnant qu'Euripide ait plusieurs fois repris les mêmes mythes, à des époques différentes de sa vie ; ainsi celui d'Hécube, la reine de Troie2.

 

 

 

 

 

2.

 

 

Il y a, dans ce qui nous reste du théâtre d'Euripide, des pièces qui vont par deux : deux Iphigénies, deux Hécubes, deux pièces dont les héros sont Electre et Oreste. On peut voir dans Electre et Oreste que le dramaturge, écrivant la deuxième pièce, des années après, avait largement oublié où il avait laissé la première, et c'est vrai aussi d'Hécube et des Troyennes : dans Hécube, la reine voit sa fille Polyxène s'en aller volontairement au supplice ; dans les Troyennes, elle n'apprend qu'au second épisode de la pièce la mort de Polyxène. On pourrait lire pourtant Hécube (- 424) et les Troyennes (- 415), malgré le temps qui sépare les deux pièces et les circonstances particulières à chaque représentation, comme une pièce unique ; la chose est d'autant plus aisée que les deux tragédies ont la même protagoniste, présente en scène d'un bout à l'autre, la vieille Hécube, jadis reine de Troie, maintenant prisonnière destinée à une condition d'esclave ; au début d'Hécube, Hécube doit être soutenue pour marcher, dans les Troyennes elle est couchée à terre, habillée sans doute, en effet, de guenilles ; les deux pièces ont aussi le même mouvement, d'un approfondissement dans le malheur, les Troyennes se terminant comme définitivement par l'incendie de Troie et le départ des captives troyennes ; mises bout à bout elles ne sont qu'une longue suite de discussions entre Hécube et un très petit nombre d'autres personnages ; de ce point de vue, ce qu'on appelle communément tragédie a ici une structure déroutante : on sait dès le début ce qui attend l'héroïne des deux pièces : elle sera déportée avec les femmes troyennes du chœur ; Hécube ne peut pas grand-chose contre son destin, qui est réglé par les dieux, par les chefs grecs vainqueurs de Troie, par le coup de dés qui l'a attribuée à Ulysse ; elle ne peut tout au plus, ponctuellement, que se venger de Polymestor, le meurtrier de son fils Polydore : les deux pièces ne sont que des rencontres successives, dont aucune ne fait progresser l'action ; on est bien loin d'Aristote, dont l'enthousiasme pour Euripide avait de justes réserves : où trouver ici une unité dramatique ? Il n'y a là qu'un émiettement d'épisodes. Et pourtant3, c'est bien le personnage d'Hécube qui unifie les deux pièces, d'une unité romanesque ; au fil des épisodes en effet, la reine déchue de Troie révèle successivement des aspects différents, même contradictoires de sa personnalité ; d'autres pièces construites sur le même modèle en auraient révélé d'autres.

 

 

 

3.

 

« Hélas, pour quel maître, et dans quel pays/ serai-je esclave, triste vieille, pauvre frelon,/ misérable image de morte, tremblant fantôme ? / Il me faudra garder une porte, soigner des enfants,/ moi qui avais à Troie les honneurs souverains ! »

 

Ces mots, dans les Troyennes, précèdent le premier épisode qui est celui de Cassandre, et le mètre change : ils étaient chantés comme un solo dramatique : le rôle d'Hécube était évidemment tenu par un acteur professionnel, capable, pour la voix, d'imiter celle d'une vieille femme, mais doué aussi des talents du comédien tragique. Car Hécube est une création subtile, parlant pour un art qui n'a rien de la naïveté des origines. Essentiellement peut-être, c'est une cantatrice. On peut le voir particulièrement à la toute fin des Troyennes, quand les capitaines de l'armée grecque reçoivent l'ordre de mettre le feu à la ville. « Au bûcher, courons au bûcher ! [clame Hécube à l'adresse du chœur de ses femmes, passant là aussi d'un mètre relativement parlé à un mètre chanté]. Le plus beau sort pour moi/ est de mourir dans ma patrie en flammes ! » Où l'on voit que le spectacle dit tragique était un opéra : théâtre de parole parlée alternant avec la parole chantée, l'une et l'autre, avec l'action ad hoc, lancées au vent et à la galerie, les choristes répondant aux protagonistes4 : ainsi dans les Troyens de Berlioz, ou plus récemment dans tel film de Fellini, E la nave va, où tout à coup tout le monde chante, répondant au ténor. L'anecdote bien connue des prisonniers athéniens chantant Euripide dans les mines siciliennes en dit long sur l'attention et la ferveur du public populaire.

 

Paradoxalement, Hécube n'est peut-être pas un personnage tragique. Dans le malheur elle reste ce qu'elle est, la reine qu'elle était. C'est une femme qui vit depuis toujours au sommet de la société, dans le monde de la Cour ; le plus frappant de ce qu'elle dit est dans sa liberté, sa prolixité même : elle a l'habitude d'être au centre de l'attention. Sans doute parle-t-elle d'elle-même à la troisième personne, se parle-t-elle à elle-même, comme une vieille femme abandonnée : « La fortune a changé, se dit-elle, résigne-toi » ; et continuellement : « Pauvre vieille ! » « Avance, pauvre vieille, vite, encore un effort/ pour saluer ta cité condamnée." En même temps, la vieille femme qui parle ainsi, mettant en avant son dénuement et son impuissance, n'oublie pas qu'elle fut et est restée une reine : que ce soit Agamemnon ou Ulysse, ils ne l'oublient pas non plus, ni le respect qu'ils lui doivent. Il y a là une vraisemblance qui découle de la situation, de l'âge des personnages, de leur rang, de leur noblesse naturelle. On ne peut imaginer qu'Euripide n'ait pas prémédité une telle vraisemblance, dira-t-on le caractère ?, de la reine troyenne.

 

C'est aussi une mère universelle, qui s'adresse aux femmes du chœur comme à ses filles ; ses filles à elle, il faut voir avec quelle affection et sollicitude elle leur parle, à Cassandre ou Polyxène. Ses enfants l'aiment ; Polyxène la plaint plus qu'elle-même, qui doit mourir. À la fin des Troyennes, Hécube pleure pathétiquement son petit-fils, comme dans Hécube elle a pleuré son fils Polydore. Malgré pleurs et plaintes pourtant, Hécube ne perd jamais une dignité qui est à la fois royale et philosophique. Ayant vécu et souffert, c'est une figure du bon sens, de la sagesse ; à Andromaque, elle prêche une morale stoïcienne : accepter son destin, ce qu'on ne peut changer, ce sur quoi on ne peut rien ; regarder les choses en face. A Andromaque elle conseille raisonnablement d'oublier Hector, d'être pour Néoptolème une bonne épouse. Surtout, ne pas perdre l'espoir, qui est aussi du côté du réalisme ; « L'espoir, dit l'Andromaque des Troyennes, le dernier bien qui reste aux hommes, / je n'en ai plus ». Un choix de la mort. Et Hécube : « Comment peut-on, ma fille, comparer vie et mort ?/ L'une est néant, l'autre admet encore l'espérance ». Il est vrai que c'est juste avant d'apprendre la condamnation à mort de son petit fils Astyanax. La plainte qui suit n'a plus rien de stoïcien.

 

 

 

4.

 

 

L'épisode où Hécube se révèle le plus longuement est celui de Polymestor dans Hécube. Il met en scène non seulement Hécube et Polymestor, mais Agamemnon.

Cela se présente en plusieurs temps. Hécube a appris la mort de son fils Polydore, que Priam avait confié au roi thrace Polymestor, avec de grands trésors. Polymestor avait été l'hôte des époux troyens, qui avaient en lui une confiance entière ; voyant les Grecs, ses alliés, l'emporter, il avait tué Polydore, avait jeté son corps dans le détroit, volé l'or ; et une servante vient d'annoncer à Hécube qu'on a trouvé le corps de son fils sur le rivage. Hécube reçoit alors Agamemnon ; elle veut lui faire châtier Polymestor ; le crime de celui-ci est affreux, transgresse toutes les lois, humaines et divines ; et Hécube de louer la Loi, qui permet de vivre, qui fait croire aux dieux ; vieille femme au fait de la force du désir, elle fait appel aussi à l'amour d'Agamemnon pour Cassandre, lui parle comme à un gendre. « Les dons de l'ombre, les charmes des ténèbres,/ rien n'inspire aux mortels plus vive gratitude ». En même temps elle sait bien qu'elle ne peut rien contre les alliances politiques, celle d'Agamemnon et de Polymestor. Elle sait bien qu'Agamemnon est d'accord avec elle, mais qu'il ne fera rien contre son allié : il ne sert à rien d'argumenter ; elle évoque un art de la persuasion qu'on n'enseigne guère, surtout aux femmes ; mais à quoi servirait un art de convaincre quand tout est joué d'avance ? Il y a là, dans les deux pièces, une situation répétitive : dans la même pièce, Hécube, l'héroïne sait bien qu'il ne sert à rien de chercher à convaincre Ulysse de sauver Polynice, sa fille, dont les soldats réclament le sacrifice ; dans les Troyennes, Hécube sait qu'elle ne convaincra pas Ménélas amoureux d'Hélène de tuer celle-ci, même si Ménélas est d'accord avec elle, Hécube : il reconnaît qu'Hélène mérite la mort, mais la suite est prévisible. Trois situations qui sont la même, où le logos est triomphant et inutile, convaincant et inefficace.

La différence est ici qu'Hécube peut obtenir d'Agamemnon qu'il la laisse faire ce que lui ne peut faire : se venger ; prisonnière impuissante et active elle fait donc ce qui dépend d'elle, montant un stratagème cruel, comme font nombre de femmes du théâtre d'Euripide ; comme Hélène par exemple, si douce et dangereuse5. Dans son dialogue avec l'assassin Polymestor, elle a la froideur d'une femme qui ment et qui tue sans état d'âme ; elle le reçoit aimablement, le persuade doucement de renvoyer ses gardes, d'entrer dans les appartements où ses femmes l'étoufferont avant de l'aveugler ; toutes ses paroles sont à double sens et témoignent d'une maîtrise absolue d'elle-même. Vers Polymestor à aucun moment elle ne lève les yeux, comment faut-il le prendre ? Est-ce, comme elle le dit, à cause de « l'usage qui interdit aux femmes de regarder un homme en face » ? « Je ne puis, dit-elle, lever les yeux pour rencontrer les tiens... » Hécube voudrait-elle dissimuler une joie anticipée, celle d'un stratagème qui ne peut que réussir, celui qui conduit Polymestor dans le piège où il perdra tout, ses fils, la lumière de ses yeux ?

 

Devant Agamemnon, Polymestor devenu victime hurlante, les deux plaideront. J'ai tué Polydore par amitié, dit Polymestor, pour épargner aux Grecs d'avoir à affronter un jour un second Hector, d'avoir à faire une seconde guerre de Troie ; et Hécube : « quelle faveur convoitais-tu ? » Là encore, comme partout dans Euripide, quelle était la cause, ou le mobile, l'origine, l'intention première ? La bonne intention n'est pas avérée, mais l'intérêt personnel, l'égoïsme. « C'est l'or, reconnais donc la vérité, qui a tué mon fils, c'est ta cupidité ». Auri sacra fames. Et Agamemnon d'approuver Hécube : « Tu présentes à ton avantage ce qui a causé ta ruine ». Là encore, victoire de la parole profonde, déjouant les prétextes qui voilent les vraies motivations des actes, humains ou divins6.

Or, à la surprise du spectateur ou du lecteur, le dialogue ne s'arrête pas là ; il se continue, avec la mort future d'Agamemnon, la transformation à venir d'Hécube en chienne aux yeux rouges. Polymestor aveuglé, les deux enfants de celui-ci égorgés par elle, Hécube ose lever les yeux vers lui, elle ne cache pas sa joie, elle le déchire encore : « Tu as la joie de m'insulter, ô criminelle ! », lui dit Polymestor. Et Hécube : « - Ne dois-je pas me réjouir ? Je suis vengée de toi. - Ta joie sera courte », répond le roi thrace. Et sans doute c'est lui, Polymestor, contre toute attente, qui l'emporte ; d'aveugle se faisant voyant  il prophétise un double malheur pour Hécube et Agamemnon, l'une qui a tué ses enfants, l'autre qui a laissé faire ; et c'est comme une violence dernière, une double définitive vengeance. « Faîtes le taire ! » crie Agamemnon, qui n'en peut mais, sauf se bercer d'illusions. Hécube n'a jamais eu d'illusions.

 

 

 

5.

 

 

 

Hécube, si intelligente qu'elle soit, ne prévoit pas l'avenir ; contrairement à Polymestor et Cassandre, elle ne voit pas la suite de l'histoire ; et mère aimante, elle n'a pas compris sa fille, Cassandre.

 

Dans les Troyennes, Cassandre fait une entrée flamboyante : en habits de fête, de mariage, elle s'est fait l'apparence d'une folle : vierge arrachée au temple d'Apollon dont elle est la prêtresse, prisonnière des Grecs, mise par Agamemnon dans son lit, ayant vu la mort de son père Priam et de tous les enfants de celui-ci, le ravage et pillage de Troie, sa joie paraît pour le moins déplacée ; et Hécube, sa mère : « Nos malheurs, pauvre enfant,/ ne t'ont pas dégrisée. Ta folie est toujours la même ». Mais Cassandre est-elle folle ? Hécube a les pieds sur terre, sa vision des choses est celle d'une femme qui a vécu ; mais elle n'a pas le don de prophétie, même pas de poésie ; elle ne voit que le malheur de sa fille, la prêtresse d'Apollon arrachée à son dieu, Cassandre livrée à Agamemnon comme esclave et odalisque.  « Elle ? La vierge élue par Apollon / à qui le dieu aux cheveux d'or / accorda la faveur de vivre sans époux ? » Elle ne conçoit pas que la joie de Cassandre puisse être réelle, celle d'une femme en possession de ses facultés, naître d'une lucidité supérieure. « Oui, le dieu me possède,/ [dit Cassandre], mais ce n'est pas comme inspirée que je parle à présent ». L'habit de fête de Cassandre n'est pas un déguisement, mais plutôt le genre de mise en scène de soi-même qu'on voit, dans une Antiquité parallèle, dans Jérémie, Ezéchiel, les prophètes juifs faisant servir leur corps à incarner la parole divine, rendre visible le futur. Cassandre est ici une sorte de prophétesse, au sens biblique du mot.

Il y a dans l'apparition de Cassandre, dans cette mise en scène de soi-même, une puissance de théâtre extraordinaire. Elle est précédée d'une lueur d'incendie qui effraie les acteurs et les choristes : est-ce Troie qui brûle ? De fait, la torche que tient Cassandre, et que sa mère lui fait enlever par l'une de ses femmes, crainte que sa fille ne se brûle, cette torche préfigure l'incendie final de Troie, quand les bateaux grecs chargés de soldats et d'esclaves s'éloigneront du rivage ; l'unité des Troyennes, cette unité qu'Aristote réclamerait pour les tragédies à venir, elle est dans le feu, un embrasement du monde qui ne peut faire penser qu'à la vision des Ioniens ou des Siciliens, Anaxagore ou Héraclite. La guerre de Troie des tragédies d'Euripide, c'est l'écroulement du monde traditionnel, le retour des cataclysmes qui détruisirent les anciens palais ; une éruption volcanique, un embrasement cyclique.

Mère et fille, ce sont deux lucidités différentes. La joie de Cassandre est-elle seulement la joie de voir ruinés ses ennemis, une joie mauvaise de catastrophe ? « Cesse de pleurer sur ta patrie, ma mère […] Nos pires ennemis, à moi, à toi, mon hymen va les perdre ». Elle mourra, certes, mais « ayant ruiné la maison des Atrides ». Ainsi Samson faisant tomber le temple des Philistins. La victoire n'est pas où l'on pense. Lucidement, Cassandre prévoit l'enchaînement de la jalousie que sa présence suscitera chez Clytemnestre, l'assassinat d'Agamemnon, le meurtre de Clytemnestre. Au delà même d'Agamemnon, elle est consciente que c'est à cause d'elle que les chefs de l'armée grecque, Troie une fois prise, seront poursuivis par le ressentiment des dieux : ce qu'a dit précisément Athéna à Posidon, dans le prologue de la pièce : Athéna passant pour les Grecs de la faveur à la vengeance, à cause de Cassandre arrachée par Ajax à son temple, à elle Athéna, de la profanation de tous les temples.

 

Cassandre, ou la plus haute lucidité. Dans la prophétie de Cassandre se réunissent toutes les questions des tragédies troyennes d'Euripide, celles qui ont pour noyau la guerre de Troie, ses prodromes et ses séquelles ; questions partout répétées. Quelle est la responsabilité d'Hélène dans les souffrances de la guerre de Troie ? Quelles sont les causes réelles de celle-ci ? Quelles, la part des dieux, celle des hommes ? Pourquoi se battaient les Grecs ? Les Troyens, pour défendre leur patrie, leurs foyers : une guerre juste et glorieuse. Dans le discours de Cassandre, Pâris lui-même est justifié d'avoir enlevé d'Hélène : qui aurait parlé des Troyens, sinon ? Cette justification par l'œuvre poétique est déjà dans Homère.

Et quelle est la vraie cause, l'origine, le mobile dernier du sacrifice d'Iphigénie ? Ce ne fut pas un manque d'amour paternel : Cassandre ne doute pas de l'amour d'Agamemnon pour sa fille ; pourquoi donc l'avoir sacrifiée ? «  Au bénéfice de son frère, pour lui rendre une femme/ partie de son plein gré, ravie sans nulle résistance ». (C'est ce que dira aussi Hécube à Ménélas). Agamemnon aimait sa fille plus que tout, et ce qui se passa alors fut réel et incompréhensible ; Cassandre le dit clairement, avec une ironie intemporelle : « Leur chef, dans sa haute raison, pour un objet digne de haine/ a sacrifié ce qu'il aimait le plus au monde » : une sorte d'accès de folie ; mais d'où vient la folie ? La guerre de Troie est née ailleurs que dans la raison humaine : dans la volonté des dieux ou du destin, dans une malédiction prénatale irréfléchie ; ou comme l'héritage d'une autre histoire.

 

 

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1 Aristophane, Les Grenouilles, trad. V. H. Debidour, Livre de poche, 1966, tome 2, p. 335 et 340.

2 Jocaste, dans les Phéniciennes, et Alcmène dans les Héraclides, sont des avatars d'Hécube. Elles aussi sont âgées, mères et grand-mères de héros mythiques : Alcmène mère d'Héraclès, grand-mère des Héraclides ; Jocaste à la fois mère et grand-mère d'Etéocle et Polynice. Chacune a pourtant sa personnalité bien affirmée ; Alcmène et Hécube sont des aïeules aimantes et féroces ; la plus humaine est Jocaste.

3Comme le remarque Marie Delcourt, éd. cit.. Hécube se révélant au hasard des rencontres, c'est un peu le neveu de Rameau du livre de Diderot.

4Ainsi p. 762 : « Je crie vers toi, fils de Cronos … Vois-tu le sort infâme... ? Et le choeur : Il le voit ! »

 

 

5Dans Hélène, pour fuir l'Egypte, en tuant les matelots du roi Théoclynène. Voir de même Iphigénie en Tauride.

 

6 Hécube a une pente sceptique : « Voyez, ô dieux ! Mais à quoi sert de les prendre à témoins,/ jamais ils ne m'ont entendue quand je les invocais » ; ou encore : « ô dieux du ciel ! On ne peut pas compter sur leur secours/ mais il convient de les prier dans l'infortune ». Où l'on peut entendre aussi de l'ironie, celle dont elle use avec Hélène et Ménélas.