Lamartine: Voyage en Orient, 1. A Balbek

 

 

 

 

 

 

Nous nous levâmes avec le soleil, dont les premiers rayons frappaient sur les temples de Balbek, et donnaient à ces mystérieuses ruines cet éclat d'éternelle jeunesse que la nature sait rendre à son gré, même à ce que le temps a détruit. Après un court déjeuner, nous allâmes toucher de la main ce que nous n'avions encore touché que de I'oeil ; nous approchâmes lentement de la colline artificielle, pour bien embrasser du regard les différentes. masses d'architecture qui la composent; nous arrivâmes bientôt, par la partie du nord, sous l'ombre même des murailles gigantesques qui, de ce côté, enveloppent les ruines :—Un beau ruisseau, répandu hors de son lit de granit, courait sous nos pieds, et formait, çà et là, de petits lacs d'eau courante et limpide qui murmurait et écumait autour des énormes pierres tombées du haut des murailles, et des sculptures ensevelies dans le lit du ruisseau. Nous passâmes le torrent de Balbek, à l'aide de ces ponts que le temps y a jetés, et nous montâmes par une brèche étroite et escarpée, jusqu'à la terrasse qui enveloppait ces murs : à chaque pas, à chaque pierre que nos mains touchaient, que nos  regards mesuraient, notre admiration et notre étonnement nous arrachaient une exclamation de surprise et de merveille. Chacun des moellons de cette muraille d'enceinte avait au moins huit à dix pieds de longueur, sur cinq à six de largeur et autant de hauteur. Ces blocs, énormes pour la main de l'homme, reposent, sans ciment, l'un sur l'autre, et, presque tous portent les traces de sculpture d'une époque indienne ou égyptienne. On voit, au premier coup d'oeil, que ces pierres écroulées ou démolies ont servi primitivement à un tout autre usage qu'à former un mur de terrasse et d'enceinte, et qu'elles étaient les matériaux précieux des monuments primitifs, dont on s'est servi plus tard pour enceindre les monuments des temps grecs et romains. C'était un usage habituel, je crois même religieux, chez les anciens, lorsqu'un édifice sacré était renversé par la guerre ou par le temps, - ou que les arts plus avancés voulaient le renouveler en le perfectionnant, de se servir des matériaux pour les constructions accessoires des monuments restaurés, afin de ne pas laisser profaner, sans doute, à des usages vulgaires , les pierres qu'avait touchées l'ombre des dieux ; et aussi, peut-être, par respect pour les ancêtres, et afin que le travail humain des différentes époques ne fut pas enseveli sous la terre, mais portât encore le témoignage de la piété des hommes et des progrès successifs de l’art : il en est ainsi au Parthénon, où les murs de l’acropolis, réédifiés par Périclès, contiennent les matériaux travaillés du temple de Minerve. Beaucoup de voyageurs modernes ont été induits en erreur, faute de reconnaître ce pieux usage des anciens, et ont pris pour des constructions barbares des Turcs ou des croisés, des édifices ainsi construits dès la plus haute antiquité. Quelques-unes des pierres de la muraille avaient jusqu'à vingt et trente pieds de longueur, sur sept et huit pieds de hauteur. Arrivés au sommet de la brèche, nos yeux ne savaient où se poser : c'était partout des portes de marbre, d'une hauteur et d'une largeur prodigieuses ; des fenêtres ou des niches bordées des sculptures les plus admirables; des cintres revêtus d'ornements, exquis ; des morceaux de corniches, d'entablements ou de chapiteaux, épais comme la poussière sous nos pieds ; des voûtes à caissons sur nos têtes ; tout mystère, confusion, désordre, chef-d'œuvre de l'art, débris du temps, inexplicables merveilles autour de nous : à peine avions-nous jeté un coup d'oeil d'admiration d'un côté, qu'une merveille nouvelle nous attirait de l'autre. Chaque interprétation de la forme ou du sens religieux des monuments était détruite par une autre. Dans ce labyrinthe de conjectures, nous nous perdions inutilement : on ne peut reconstruire avec la pensée les édifices sacrés d'un temps ou d'un peuple dont on ne connaît à fond ni la religion, ni les mœurs. Le temps emporte ses secrets avec lui, et laisse ses énigmes à la science humaine, pour la jouer et la tromper. Nous renonçâmes promptement à bâtir aucun système sur l'ensemble de ces ruines ; nous nous résignâmes à regarder et à admirer, sans comprendre autre chose que la puissance colossale du génie de l'homme, et la force de l'idée religieuse, qui avaient pu remuer de telles masses, et accomplir tant de chefs-d'œuvre. 

 

 Nous étions séparés encore de la seconde scène des ruines par des constructions intérieures qui nous dérobaient la vue des temples. Nous n'étions, selon toute apparence, que dans les logements des prêtres, ou sur le terrain de quelques chapelles particulières, consacrées à des usages inconnus. Nous franchîmes ces constructions monumentales, beaucoup plus riches que les murs d'enceinte, et la seconde scène des ruines fut sous nos yeux. Beaucoup plus large, beaucoup plus longue, beaucoup plus décorée encore que la première d'où nous sortions, elle offrait à nos regards une immense plate-forme, en carré long, dont le niveau était souvent interrompu par des restes de pavés plus élevés, et qui semblaient avoir appartenu à des temples tout entiers détruits, ou à des temples sans toits, sur lesquels le soleil, adoré à Balbek, pouvait voir son autel. Tout autour de cette plate-forme, règne une série de chapelles, décorées de niches, admirablement sculptées ; de frises, de corniches, de caissons, du travail le plus achevé, mais du travail d'une époque déjà corrompue des arts : on y sent l'empreinte des goûts, surchargés d'ornements, des époques de décadence des Grecs et des Romains. Mais pour éprouver cette impression, il faut avoir l'œil déjà exercé par la contemplation des monuments purs d'Athènes ou de Rome : tout autre œil serait fasciné par la splendeur des formes et par le fini des ornements. Le seul vice ici, c'est trop de richesse: la pierre est écrasée sous son propre luxe, et les dentelles de' marbre courent de toutes parts sur les murailles. Il existe, presque intactes, encore, huit ou dix de ces chapelles qui semblent avoir existé toujours ainsi, ouvertes sur le carré long, qu'elles entourent, et où les mystères' des cultes de Baal étaient sans doute accomplis au grand jour. Je n'essaierai pas de décrire les mille objets d'étonnement et d'admiration que chacun. dé ces temples, que chacune de ces pierres, offrent à l'œil du spectateur. Je ne suis ni sculpteur, ni architecte ; j'ignore jusqu'au nom que la pierre affecte dans telle ou telle place, dans telle ou telle forme. Je parlerais mal une langue inconnue; — mais cette langue universelle que le beau parle à l'œil, même de l'ignorant; que le mystérieux et l'antique parlent à l'esprit et à l'âme du philosophe, je l'entends ; et je ne l'entendis jamais aussi fortement que dans ce chaos de marbres, de formes, de mystères, qui encombrent cette merveilleuse cour. Et cependant ce n'était rien encore auprès de ce que nous allions découvrir tout-à-l'heure. 

 

 En multipliant par la pensée les restes des temples de Jupiter Stator à Rome, du Colisée, du Parthénon, on pourrait se représenter cette scène architecturale ; il n'y avait encore de prodiges que la prodigieuse agglomération de tant de monuments, de tant de richesses et de tant de travail dans une seule enceinte et sous un seul regard, au milieu du désert, et sur les ruines d'une cité presque inconnue ; nous nous arrachâmes lentement à ce spectacle, et nous marchâmes vers le midi, où la tête des six colonnes gigantesques s'élevait comme un phare au dessus de cet horizon de débris; pour y parvenir,. nous fûmes obligés de franchir encore des murs d'enceintes extérieures, de hauts parvis, des piédestaux et des fondations d'autels qui obstruaient partout l'espace entre ces colonnes et nous : nous arrivâmes enfin à leur pied. Le silence est le seul langage de l'homme, quand ce qu'il éprouve dépasse la mesure ordinaire de ses impressions; nous restâmes muets à contempler ces six colonnes et à mesurer de l'œil leur diamètre, leur élévation, et. l'admirable sculpture de leurs architraves et de leurs corniches; elles ont sept pieds de diamètre et plus de soixante-dix pieds de hauteur; elles sont composées de deux ou trois blocs seulement, si parfaitement joints ensemble qu'on peut à peine discerner les lignes de jonction; leur matière est une pierre d'un jaune légèrement doré qui tient le milieu entre l'éclat du marbre et le mat du travertin; le soleil les frappait alors d'un seul côté, et nous nous assîmes un moment à leur ombre ; de grands oiseaux, semblables à des aigles, volaient, effrayés du bruit de nos pas, au-dessus de leurs chapiteaux où ils ont leurs nids, et, revenant se poser sur les acanthes des corniches, les frappaient du bec et remuaient leurs ailes, comme des ornements animés de ces restes merveilleux: ces colonnes, que quelques voyageurs ont prises pour les restes d'une avenue de cent quatre pieds de long et de cinquante six pieds de large, conduisant autrefois à un temple, me paraissent évidemment avoir été la décoration extérieure du même temple. En examinant d'un œil attentif le temple plus petit qui existe dans son entier tout auprès, on reconnaît qu'il a été construit sur le même dessin. Ce qui me parait probable, c'est qu'après la ruine du premier par un tremblement de terre, on construisit le second sur le même modèle ; qu'on employa même à sa construction une partie des matériaux conservés du premier temple; qu'on en diminua seulement les proportions trop gigantesques pour une époque décroissante ; qu'on changea les colonnes brisées par leur chute ; qu'on laissa subsister celles que le temps avait épargnées, comme un souvenir sacré de l'ancien monument : s'il en était autrement, il resterait d'autres débris de grandes colonnes autour des six qui subsistent. Tout indique, au contraire, que l'aire qui les environne était vide et déblayée de débris dès les temps les plus reculés, et qu'un riche parvis servait encore aux cérémonies d'un culte autour d'elles. Nous avions en face, du côté du midi, un autre temple, placé sur le bord de la plate-forme, à environ quarante pas de nous; c'est le monument le plus entier et le plus magnifique de Balbek, et j'oserai dire du monde entier; si vous redressiez une ou deux colonnes du péristyle, roulées sur le flanc de la plate-forme, et la tête encore appuyée sur les murs intacts du temple ; si vous remettiez à leurs places quelques-uns des caissons énormes qui sont tombés du toit dans le vestibule; si vous releviez un ou deux blocs sculptés de la porte intérieure, et que l'autel, recomposé avec les débris qui jonchent le parvis, reprît sa forme et sa place, vous pourriez rappeler les dieux et ramener les prêtres et le peuple ; ils reconnaîtraient leurtemple aussi complet, aussi intact, aussi brillant du poli des pierres et de l'éclat de la lumière, que le jour où il sortit des mains de l'architecte. Ce temple a des proportions inférieures à celui que rappellent les six colonnes colossales; il est entouré d'un portique soutenu par des colonnes d'ordre corinthien ; chacune de ces colonnes a environ cinq pieds de diamètre et quarante-cinq pieds de fût : les colonnes sont composées chacune de trois blocs superposés ; elles sont à neuf pieds l'une de l'autre et à la même distance du mur intérieur du temple; sur les chapiteaux des colonnes s'étend une riche architrave et une corniche admirablement sculptée. Le toit de ce péristyle est formé de larges blocs de pierre concave, découpés avec le ciseau, en caissons, dont chacun représente la figure d'un dieu, d'une déesse ou d'un héros : nous reconnûmes un Ganimède enlevé par l'aigle de Jupiter ; quelques-uns de ces blocs sont tombés à terre au pied des colonnes : nous les mesurâmes ; ils ont seize pieds de largeur et cinq pieds à peu près d'épaisseur ! Ce sont là les tuiles de ces monuments. La porte intérieure du temple, formée de blocs aussi énormes, a vingt deux pieds de large; nous ne pûmes mesurer sa hauteur parce que d'autres blocs sont écroulés en cet endroit, et la comblent à demi. L'aspect des pierres sculptées qui composent les faces de cette porte, et sa disproportion avec les restes de l'édifice, me font présumer que c'est la porte du grand temple écroulé qu'on a insérée dans celui-ci ; les sculptures mystérieuses qui la décorent sont, à mon avis, d'une tout autre époque que l'époque antonine, et d'un travail infiniment moins pur; un aigle, tenant un caducée dans ses serres, étend ses ailes sur l'ouverture ; de son bec s'échappent des festons de rubans ou de chaînes qui sont soutenus à leur extrémité par deux renommées. L'intérieur du monument est décoré de piliers et de niches de la sculpture la plus riche et la plus chargée; nous emportâmes quelques-uns des fragments de sculpture qui parsemaient le parvis. Il y a des niches parfaitement intactes et qui semblent sortir de l'atelier du sculpteur. Non loin de l'entrée du temple, nous trouvâmes d'immenses ouvertures, et des escaliers souterrains qui nous conduisirent dans des constructions inférieures dont on ne peut assigner l'usage ; tout y est également vaste et magnifique ; c'étaient sans doute les demeures des pontifes, les collèges des prêtres, les salles des initiations, peut-être aussi des demeures royales ; elles recevaient le jour d'en haut, ou par les flancs de la plate-forme auxquels ces chambres aboutissent. Craignant de nous égarer dans ces labyrinthes, nous n'en visitâmes qu'une petite partie ; ils semblent régner sur toute l'étendue de ce mamelon. Le temple que je viens de décrire est placé à l'extrémité sud-ouest de la colline monumentale de Balbek ; il forme l'angle même de la plate-forme. En sortant du péristyle, nous nous trouvâmes sur le bord du précipice ; nous pûmes mesurer les pierres cyclopéennes qui forment le piédestal de ce groupe de monuments ; ce piédestal a environ trente pieds au-dessus du niveau du sol de la plaine de Balbek ; il est construit en pierre dont la dimension est tellement prodigieuse, que si elle n'était attestée par des voyageurs dignes de foi, l'imagination des hommes de nos jours serait écrasée sous l'invraisemblance ; l'imagination des Arabes eux-mêmes, témoins journaliers de ces merveilles, ne les attribue pas à la puissance de l 'homme, mais à celle des génies ou puissances surnaturelles. Quand on considère que ces blocs de granit taillé ont, quelques-uns, jusqu'à cinquante-six pieds de long sur quinze ou seize pieds de large et une épaisseur inconnue, et que ces masses énormes sont élevées les unes sur les autres à vingt ou trente pieds du sol, qu'elles ont été tirées de carrières éloignées, apportées là et hissées à une telle. élévation pour former le pavé des temples, on recule devant une telle épreuve des forces humaines ; la science de nos jours n'a rien qui l'explique, et l'on ne doit pas être étonné qu'il faille alors recourir au surnaturel. Ces merveilles ne sont évidemment pas de la date des temples ; elles étaient mystère pour les anciens comme pour nous ; elles sont d'une époque inconnue, peut-être antédiluvienne ; elles ont vraisemblablement porté beaucoup de temples consacrés à des cultes successifs et divers. A l'œil simple, on reconnaît cinq ou six générations de monuments, appartenant à des époques diverses, sur la colline des ruines de Balbek. Quelques voyageurs et quelques écrivains arabes attribuent ces constructions primitives à Salomon, trois mille ans avant notre âge. Il bâtit, dit-on, Tadmor et Balbek dans le désert. L'histoire de Salomon remplit l'imagination des Orientaux; mais cette supposition, en ce qui concerne au moins les constructions gigantesques d'Héliopolis, n'est nullement vraisemblable : comment un roi d'Israël, qui ne possédait pas même un port de mer à dix lieues de ses montagnes, qui était obligé d'emprunter la marine d'Hiram, roi de Tyr, pour lui apporter les cèdres du Liban, aurait-il pu étendre sa domination au-delà de Damas et jusqu'à Balbek ? Comment un prince qui, voulant élever le temple des temples, la maison du Dieu unique dans sa capitale, n'y employa que des matériaux fragiles et qui ne purent résister au temps, ni laisser aucune trace durable, aurait-il pu élever, à cent lieues de son peuple, dans des déserts inconnus, des monuments bâtis en matériaux impérissables ? N'aurait-il pas plutôt employé sa force et sa richesse à Jérusalem ? Et que reste-t-il à Jérusalem qui indique des monuments semblables à ceux de Balbek ? Rien : ce ne peut donc être Salomon. Je crois plutôt que ces pierres gigantesques ont été remuées, soit par ces premières races d'hommes que toutes les histoires primitives appellent géants, soit par les hommes antédiluviens. On assure que, non loin de là, dans une vallée de l'Anti-Liban, on découvre des ossements humains d'une grandeur immense ; ce bruit a une telle consistance parmi les Arabes voisins, que le consul-général d'Angleterre en Syrie, M. Farren, homme d'une haute instruction, se propose d'aller incessamment visiter ces sépulcres mystérieux. Les traditions orientales, et le monument même élevé sur la soi-disant tombe de Noé, à peu de distance de Balbek, assignent ce séjour au patriarche. Les premiers hommes sortis de lui ont pu conserver longtemps encore la taille et les forces que l'humanité avait avant la submersion totale ou partielle du globe ; ces monuments peuvent être leur ouvrage. A supposer même que la race humaine n'eût jamais excédé ses proportions actuelles, les proportions de l'intelligence humaine peuvent avoir changé : qui nous dit que cette intelligence plus jeune n avait pas inventé des procédés mécaniques plus parfaits pour remuer, comme un grain de poussière, ces masses qu'une armée de cent mille hommes n ébranlerait pas aujourd'hui ? Quoi qu'il en soit, quelques-unes de ces pierres de Balbek, qui ont jusqu'à soixante-deux pieds de longueur et vingt de large sur quinze d'épaisseur, sont les masses les plus prodigieuses que l'humanité ait jamais remuées. Les plus grandes pierres des pyramides d'Égypte ne dépassent pas dix-huit pieds, et ne sont que des blocs exceptionnels placés pour une fin de solidité spéciale dans certaines parties de cet édifice. En tournant l'angle nord de la plate-forme, les murailles qui la soutiennent sont d'une aussi belle conservation, mais la masse des matériaux qui la composent est moins étonnante. Les pierres cependant ont en général vingt à trente pieds de long sur huit à dix pieds de large. Ces murailles, beaucoup plus antiques que les temples supérieurs, sont couvertes d'une teinte grise, et percées, çà et là, de trous à leurs angles de jonction. Ces ouvertures sont bordées de nids d'hirondelles et laissent pendre des touffes d'arbustes et de fleurs pariétaires. La couleur grave et sombre des pierres de la base contraste avec la teinte splendide et dorée des murs des temples, et des rangées de colonnes du sommet. Au coucher du soleil, quand les rayons jouent entre les piliers et ruissellent en ondes de feu entre les volutes et les acanthes des chapiteaux, les temples resplendissent comme de l'or pur sur un piédestal de bronze. Nous descendîmes par une brèche formée à l'angle sud de la plate-forme. Là, quelques colonnes du petit temple ont roulé avec leur architrave dans le torrent qui coule le long des murs cyclopéens. Ces énormes tronçons de colonnes, groupés au hasard dans le lit du torrent, et sur la pente rapide du fossé, sont restés et resteront sans doute éternellement où le temps les a secoués ; quelques noyers et d'autres arbres ont germé entre ces blocs, les couvrent de leurs rameaux et les embrassent de leurs larges racines. Les arbres les plus gigantesques ressemblent à des roseaux poussés d'hier à côté de ces troncs de colonnes de vingt pieds de circonférence et de ces morceaux d'acanthe dont un seul couvre la moitié du lit du torrent. Non loin de là, du côté du nord, une immense gueule, dans les flancs de la plate-forme, s'ouvrait devant nous. Nous y descendîmes. Le jour extérieur qui y pénétrait par les deux extrémités, l'éclairait suffisamment : nous la suivîmes dans toute sa longueur de cinq cents pieds ; elle règne sous toute l'étendue des temples ; elle a une trentaine de pieds d'élévation, et les parois et la voûte sont formés de blocs qui nous étonnèrent par leur masse, même après ceux que nous venions de contempler. Ces blocs de pierre de travertin taillée au ciseau, ont une grandeur inégale, mais le plus grand nombre a de dix à vingt pieds de longueur ; la voûte est à plein cintre, les pierres jointes sans ciment ; nous ne pûmes en deviner la destination. A l'extrémité occidentale, cette voûte a un embranchement plus élevé et plus vaste encore, qui se prolonge sous la plate-forme des petits temples que nous avions visités les premiers. Nous retrouvâmes là le grand jour, le torrent épars parmi d'innombrables morceaux d'architecture roulés des plates-formes, et de beaux noyers croissant dans la poussière de ces marbres. Les autres édifices antiques de Balbek, disséminés devant nous dans la plaine, attiraient nos regards, mais rien n'avait la force de nous intéresser après ce que nous venions de parcourir. Nous jetâmes, en passant, un coup d'oeil superficiel sur quatre temples qui seraient encore des merveilles à Rome, et qui ressemblent ici à des œuvres de nains.Ces temples, les uns de forme octogone et très élégants d'ornements, les autres de forme carrée avec des péristyles de colonnes de granit égyptien et même des colonnes de porphyre, me semblent d'époque romaine. L'un d'eux a servi d'église dans les premiers temps du christianisme; on distingue encore des symboles chrétiens. Il est découvert et ruiné maintenant; les Arabes le dépouillent à mesure qu'ils ont besoin d'une pierre pour supporter leur toit, ou d'une auge pour abreuver leurs chameaux. Un messager de l'émir des Arabes de Balbek nous cherchait et nous rencontra là. Il venait de la part du prince nous souhaiter une heureuse arrivée, et nous prier de vouloir bien assister à une course de djérid, espèce de tournoi, qu'il donnerait en notre honneur le lendemain matin dans la plaine au dessous des temples. Nous lui fîmes nos remerciements, nous acceptâmes ; et j'envoyai mon drogman, accompagné de quelques-uns de mes janissaires, faire de ma part une visite à l'émir. Nous rentrâmes chez l'évêque pour nous reposer de la journée ; mais à peine avions-nous mangé un morceau de galette et le mouton au riz préparé pour nos moukres, que nous étions déjà tous à errer sans guide et au hasard autour de la colline des ruines ou dans les temples dont nous avions appris la route le matin. Chacun de nous s'attachait aux débris ou au point de vue qu'il venait de découvrir, et appelait de loin ses compagnons de recherches à venir en jouir avec lui ; mais on ne pouvait s'arracher à un objet sans en perdre un autre,et nous finîmes par nous abandonner, chacun de son côté, au hasard de nos découvertes. Les ombres du soir, qui descendaient lentement des montagnes de Balbek et ensevelissaient une à une les colonnes et les ruines dans leur obscurité, ajoutaient un mystère de plus et des effets plus pittoresques à cette œuvre magique et mystérieuse de l'homme et du temps ; nous nous sentions là ce que nous sommes, comparés à la masse et à l'éternité de ces monuments : des hirondelles qui nichent une saison dans les interstices de ces pierres, sans savoir pour qui et par qui elles ont été rassemblées. Les idées qui ont remué ces masses, qui ont accumulé ces blocs, nous sont inconnues ; la poussière de marbre que nous foulons en sait plus que nous, mais ne peut rien nous dire ; et dans quelques siècles, les générations qui viendront visiter à leur tour les débris de nos monuments d'aujourd'hui, se demanderont de même, sans pouvoir se répondre, pourquoi nous avons bâti et sculpté. Les œuvres de l'homme durent plus que sa pensée; le mouvement est la loi de l'esprit humain ; le définitif est le rêve de son orgueil ou de son ignorance ; Dieu est un but qui se pose sans cesse plus loin à mesure que l'humanité s'en approche ; nous avançons toujours, nous n'arrivons jamais ; la grande figure divine, que l'homme cherche depuis son enfance à arrêter définitivement dans son imagination et à emprisonner dans ses temples, s'élargit, s'agrandit toujours, dépasse les pensées étroites et les temples limités, et laisse les temples vides et les autels s'écrouler, pour appeler l'homme à la chercher et à la voir où elle se manifeste de plus en plus, dans la pensée, dans l'intelligence, dans la vertu, dans la nature et dans l'infini. 

 

 

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Je suis allé hier seul sur la colline des Temples, au clair de lune, penser, pleurer, et prier. Dieu sait ce que je pleure et pleurerai tant qu'il me restera un souvenir et une larme. Après avoir prié pour moi et pour ceux qui sont partie de moi, j'ai prié pour tous les hommes. Cette grande tente renversée de l'humanité, sur les ruines de laquelle j'étais assis, m'a inspiré des sentiments si forts et si ardents, qu'ils se sont presque d'eux- mêmes échappés en vers, langage naturel de ma pensée toutes les fois que ma pensée me domine. Je les ai écrits ce matin au lieu même et sur la pierre où je les ai sentis cette nuit : 

 

VERS ÉCRITS A BALBEK. 

 

Mystérieux déserts, dont les larges collines 

Sont les os des cités dont le nom a péri 

Vastes blocs qu'a roulés le torrent des ruines ; 

Immense lit d'un peuple où la vague a tari ; 

Temples qui, pour porter vos fondements de marbre, 

Avez déraciné les grands monts comme un arbre; 

Gouffres où rouleraient des fleuves tout entiers ; 

Colonnes où mon œil cherche en vain des sentiers;

 De piliers et d'arceaux profondes avenues, 

Où la lune s'égare ainsi qu'au sein des nues; 

Chapiteaux que mon œil mêle en les regardant; 

Sur l'écorce du globe immenses caractères, 

Pour vous toucher du doigt, pour sonder vos mystères, 

Un homme est venu d'Occident ! 

 

La route, sur les flots, que sa nef a suivie, 

A déplié cent fois ses roulants horizons : 

Aux gouffres de l'abîme il a jeté sa vie ; 

Ses pieds se sont usés sur les pointes des monts; 

Les soleils ont brûlé la toile de sa tente ; 

Ses frères, ses amis ont séché dans l'attente ; 

Et s 'il revient jamais,son chien même incertain 

Ne reconnaîtra plus ni sa voix ni sa main 

Il a laissé tomber et perdu dans la route 

L étoile de son œil, l'enfant qui sous sa voûte 

Répandait la lumière et l'immortalité : 

Il mourra sans mémoire et sans postérité! 

Et maintenant assis sur la vaste ruine, 

Il n'entend que le vent qui rend un son moqueur; 

Un poids courbe son front, écrase sa poitrine : 

Plus de pensée et plus de cœur!

 ......................... 

Le reste est trop intime. 

 

 

 

 

 

 

Lamartine, 

Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient, ou Notes d’un voyageur , tome 3, p. 50

Paris 1835.