Entre les deux ponts

 

 

 

     Tout à l'heure j'ai vu mon ami Julius, dit Federigo à Iris ; j'avais rendez-vous avec lui dans le Marais à cinq heures ; nous avons traversé les deux ponts, l'île de la Cité qui est entre les deux.

 

Depuis qu'ils avaient fait connaissance à la Fête des Voisins, un ou deux ans auparavant, Federigo et Julius s'étaient revus plusieurs fois. En général, ç'avait été au Quartier Latin, dans un café nommé Le Balzar. C'est là qu'ils se donnaient rendez-vous, à intervalles irréguliers ; mais c’était toujours dans l’après midi vers trois heures et demi. Federigo, qui habitait à l’autre bout de Paris, téléphonait à Julius vers midi, comme pour se mettre réellement d’accord sur l’heure ; mais l’heure était toujours la même, elle convenait aux deux, en tout cas à Federigo qui voulait d’abord faire la sieste et faire visite à la librairie Gibert.

 

Très vite ils s'étaient reconnu des intérêts communs. Tous deux étaient des fonctionnaires à la retraite ; mais leur plus grand intérêt avait été ailleurs, dans la littérature, la musique, les Beaux Arts ; chacun aurait dû avoir une autre existence, comme peintre, décorateur de théâtre, romancier, comédien ou metteur en scène. Retraités, ils réparaient vaille que vaille un choix trop rapide : Federigo écrivait un roman, Julius s'était mis dans un cercle théâtral où parmi des pensionnaires d'une maison de retraite il jouait Musset et Molière ; dans un café à la mode il commentait Proust et Tchekhov pour quelques amateurs aussi âgés que lui. Il peignait et écrivait aussi. Tous deux avaient peu de temps libre, mais étaient toujours prêt à se rencontrer. Federigo  écoutait Julius avec attention, quand celui-ci lui exposait ce qu'il avait dit la veille, au club de théâtre, ou dirait le lendemain, dans son séminaire au Café des Psaumes. Quant à lui, Federigo, souffrant d’une dysphonie perpétuelle, il parlait généralement peu ; Julius était un peu sourd ; quand Federigo se hasardait à lui parler, il faisait de si grands efforts pour être entendu qu’il rentrait chez lui presque aphone.

 

Ce jour-là, dit Federigo à Iris, nous avions rendez-vous dans le Marais, à cinq heures, devant un café nommé La favorite.

Cette favorite, dit-elle, doit être Madame de Pompadour ; tout le quartier est plein de souvenirs de l'Ancien régime.

Julius, dit Federigo, avait d’abord suggéré un autre café, nommé Aurélia ou quelque chose comme cela, un nom nervalien ; tant la littérature gouverne notre vie à tous deux. Mais nous nous étions mis d'accord sur La favorite. Ce café est à l'angle de la rue de Rivoli (ou est-ce encore la rue St Antoine?) et de la rue Malher ; j'y entre, je regarde la carte, le café y coûte trois euros ; c’est trop cher, me dis-je. Je ressors, je m'assieds sur un banc de l'autre côté de la rue, juste en face, sur le terre-plein ; j'ai l'église Saint Paul derrière moi, et les autobus qui vont vers la Bastille ; je lis un livre de Dan Franck sur les peintres de l'École de Paris, de temps en temps je regarde au fond de la rue Malher où se rencontrent la rue Pavée et la rue des Rosiers, là est le café des Psaumes d’où il m'a dit qu'il viendrait. Je le vois arriver, à cinq heures pile, marchant d'un bon pas ; il me remet le sac que tu avais oublié chez eux, avec ton parapluie et ton gilet. Je lui dis que le café en face est trop cher, qu’on en trouvera un autre, que j'ai plutôt envie de marcher.

 

« Je relis Jacques le fataliste, me dit-il tout de suite. Le livre a été inspiré par le Tristram Shandy de Sterne, certes ; mais que Diderot est infiniment plus lisible ! Quelle liberté, quel imprévu dans son écriture ! Jacques et son maître font un petit somme ; profitons qu'ils dorment pour raconter ceci et cela, c'est très drôle ! En même temps, la transition introduit un autre narrateur, c'est l'hôtesse qui raconte l'histoire de Madame de la Pommeraye, les histoires s'emboîtent l'une dans l'autre ». Je lui ai dit que tout cela était déjà dans le Don Quichotte que j'étais en train de lire, plutôt que relire. Le Don Quichotte, il y a des années, m'est tombé des mains, me dit-il ; moi aussi, lui dis-je  ; je le lis aujourd'hui avec émerveillement. C'est comme si Cervantès était un homme d’aujourd’hui.

 

Mais pourquoi, dit Iris, lui avais-tu donné rendez-vous si tard ? En général tu le vois vers trois heures, et dans un autre quartier, près de la Sorbonne.

Je voulais travailler à la bibliothèque de l'Hôtel de Ville, travailler à mon roman. Et à trois heures et demi, donc, j'étais arrivé derrière l'Hôtel de ville. Quatre personnes font la queue devant le tourniquet, il y a aussi, assise sur une chaise, une femme qui est là depuis des années, faisant la grève de la faim pour une cause quelconque, toujours la même, la sienne peut-être ; et puis les vigiles habituels, de solides gendarmes, qui ne laissent entrer personne. « La salle de la Bibliothèque est pleine, me dit l'un d'eux, il faut attendre que des personnes sortent » ; j'attends cinq minutes, personne ne sort, je m'éloigne, je prends la rue Miron, je passe devant l'église qui fait l'angle. Les boutiques ici sont surélevées, le trottoir descend à pic vers la chaussée, pourquoi ? Dans des caves voûtées, dans des souterrains, il y a peut-être encore en ce moment même des réunions de francs-maçons, de Compagnons du Devoir. Très haut sur un mur, parmi des fenêtres anciennes, on a serti une grosse pierre : Ici ont habité les Couperin, musiciens français. Je coupe vers la rue du pont Louis Philippe, je passe devant la librairie du musée de la Shoa. Le quartier a été juif, il y a très longtemps, au Moyen Âge.

Je traverse le boulevard envahi de voitures, je regarde en contrebas, les bords de la Seine aujourd’hui sont piétonniers, des gens y marchent tranquillement. Vais-je descendre, me mettre sur un banc au bord de l'eau ? Il fait froid. La bibliothèque Forney est fermée ; elle est ouverte de mardi à samedi, je l'avais oublié... On est lundi... Je rejoins la rue de Rivoli. La librairie italienne est fermée aussi... La seule librairie ouverte est La colombe lisait. Ouvrages coquins, collections de photos érotiques. Une mannequin connue est assise de biais sur un canapé, on voit sa poitrine dans son corsage, en vue plongeante, elle n'a pas de soutien-gorge, ses seins ont forme de poires. Je feuillette des livres sur Paris. Restaurants végétariens, lieux de méditation zen, postures yoga ; chorales de Paris, arrondissement par arrondissement ; promenades à l'extérieur de Paris, endroits fermés à Paris qu'on peut pourtant se faire ouvrir, les coulisses de l’Opéra Bastille, du Musée du Cinéma.

 

Et vous voilà, donc, Julius et toi, traversant les deux ponts, dit Iris. Sur l’île, vous longez les cafés, les restaurants, les glaciers ; les pâtissiers, les charcutiers. Tout cela, peut-être, s'y trouvait déjà au dix septième, au dix huitième siècles. Les pâtissiers d'aujourd'hui sont les descendants des pâtissiers de jadis ; ou leur réincarnation ; ou peut-être existe-t-il une idée du pâtissier, comme il y a une idée du rossignol, qu'incarnent au cours des siècles pâtissiers et rossignols.

 

La rue de l’île Saint Louis en l'Île, toute en longueur, dit Federigo, je ne la reconnais pas, à la traverser ainsi par le milieu. Je remarque que Julius comme moi a des chaussures de sport, multicolores, mais ses couleurs sont différentes des miennes. Le monument du Pont de la Tournelle est toujours aussi laid ; sur notre droite, Notre Dame a perdu sa flèche. Cette flèche qui manque, lui dis-je, situe notre passage à un moment bien précis du temps, après l'incendie du 15 avril 2019. Si j'écrivais un jour notre promenade d'aujourd'hui, rien qu’à cette phrase : Notre Dame a perdu sa flèche, mon texte serait facilement datable, au moins post quem, comme on peut dater le Neveu de Rameau ou Les Misérables, par toutes sortes de détails historiques.

 

Vous êtes allés chez lui ?, demanda Iris.

J'allais lui dire qu'il était trop tard, que je rentrais ; mais il m'a devancé ; le soir, ils allaient au théâtre voir Le Misanthrope. Nous nous sommes arrêtés devant les bouquinistes du bord de Seine : dans l'une des boîtes, parmi les petits classiques Larousse, j'ai trouvé des œuvres de Cicéron, mais pas le De natura deorum, que je cherche depuis des années. Je ne sais pourquoi ce livre se trouve si rarement ; il a eu, pourtant, une très grande importance au seizième siècle, parmi les humanistes. Lui m’a montré une petite monographie de Diderot qu’il avait achetée ».

 

Ils s’étaient assis sur un banc voisin, avaient parlé du roman. Federigo rêvait d'un roman qui serait un long dialogue, comme Jacques le Fataliste ou Le neveu de Rameau. Le neveu de Rameau est-il un roman ? Julius le niait ; mais un dialogue philosophique, dans le genre des dialogues de Platon, le Banquet, le Phèdre. Diderot, disait-il, n’avait écrit qu’un seul vrai roman, sa petite Religieuse, qui est une mystification ; cet artifice lui avait été nécessaire pour créer un personnage qui fût vivant, quoique fictif ; Jacques et le Neveu ne sont que des prête-nom, des mannequins parlants ; ailleurs des lettres font aussi bien, A répondant à B et l’inverse. Diderot pas plus que Voltaire n’étaient des romanciers ; ils n’avaient pas le génie d’un Sterne ou d’un Richardson, l’abandon qui fait les vrais romanciers, une possession acceptée, un oubli de soi divinatoire. C’était aussi des philosophes et des conteurs plus que des romanciers.

 

Le roman-dialogue est aussi ancien que la philosophie, dit Federigo. Socrate, dans les dialogues que vous citez, est un personnage à la fois réel et fictif, comme l'est le Neveu de Diderot. D'être historiquement réel n’empêche pas le Socrate de Platon d'être une création qu'on peut dire romanesque, une créature fictive, comme vous l’avez dit, vivant sa vie propre. Alcibiade et Aristophane sont des personnages réels et célèbres ; mais réels sont aussi Phédon, Charmide et Protagoras. Je me rappelle la fois où notre maître en philosophie, monsieur Cantin, nous récita en grec le début du Phédon. Tous ces gens-là ont existé, l’historien ne les montre que de très loin, la fiction les fait revivre.

 

Je n’aime guère le roman historique, dit Julius ; ce mélange de réalité et d’imagination, l’impossibilité de distinguer entre les deux, de faire confiance à ce qu’on lit, c’est n’importe quoi.

 

 

A quel texte écrit peut-on faire totalement confiance, demanda Federigo ? La littérature ne serait-elle pas la forme la plus perfectionnée de l’inscription funéraire ? L’inscription funéraire, l’article nécrologique sont des sortes de romans, toujours. Romancier aussi le biographe, même s’il n’ajoute rien à ce qu’a dit réellement son personnage.